ORIGINE ET PRINCIPE FONDAMENTAL DU POSITIVISME
Le point de départ du positivisme est la distinction entre deux espèces de questions, nécessairement posées par l'esprit fcumain en présence de la merveilleuse variété des phénomènes de la nature.
En présence de ces phénomènes, nous nous demandons comment ils se produisent, et pourquoi ils se produisent.
 la première question répond la connaissance des phéno-^ mènes eux-mêmes, de leurs lois et de leur ordre de succession. Celte première connaissance du monde, purement descriptive, est déjà digne d'exciter l'admiration de l'homme et semblerait devoir satisfaire sa curiosité. La brillante variété du tableau mobile des phénomènes, la surprenante simplicité des lois qui en sont comme l'immuable canevas, la faculté merveilleuse de lire d'une manière presque infaillible l'avenir dans le passé, les nombreuses applications pratiques des sciences qui centuplent la puissance humaine et lui permettent d'employer les forces de la nature à dompter la nature ellemême, tout ce majestueux ensemble est capable à lui seul d'éblouir l'esprit qui le contemple et de rémunérer le savant de ses pénibles et glorieux labeurs.
Néanmoins , les positivistes eux-mêmes conviennent que
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systèmes de philosophie, tous deux également opposés au spiritualisme, mais très opposés également Tun à l'autre sur d'autres points.
L'un, qui a eu pour fondateur Auguste Comte, porte le nom de Positivisme.
II consiste essentiellement dans une distinction établie d'une manière absolue et à priori entre deux objets de recherchés; d'une part les faits et leurs lois, d'autre part les causes et les substances. Suivant la doctrine positiviste , les faits et les lois sont les seuls objets d'observation, et l'observation est la seule source de la science. En conséquence, les causes ef les substances ne peuvent être connues. Elles sont situées derrière les faits, dans une région inaccessible, la région de l'inconnaissable. Existent-elles? Sont-elles réelles ou chimériques? Le positiviste ne se prononce pas sur ce point. Il s'abstient, il ignore et sait qu'il doit ignorer.
Le second système est aussi ambitieux en apparence que le positivisme semble modeste. Pour lui, la prétendue région de l'inconnaissable n'existe pas.
Les causes ne diffèrent pas des lois, ni les substances des phénomènes. Le second plan inconnu dont les positivistes admettaient la possibilité, le nouveau système le déclare chimérique. Il n'y a pas d'inconnaissable, tout peut être connu, et connu par l'observation, puisque rien n'existe que les faits et leurs lois.
Cependant il est difficile aux partisans de ce système de se tenir rigoureusement dans leur formule primitive. Par une tendance naturelle à l'esprit humain , ils tendent à rétablir la notion de cause et de substance, pour l'attribuer à une cause et à une substance unique, qui serait en même temps la loi primordiale et la totalité des faits. M. Taine luimême, rinventeur du système, après avoir réduit le monde à des lois abstraites et à des faits passagers, se voit obligé de
le reconstruire et érige sa première loi, son axiome étemel en une sorte de substance et de cause première. •
Cette doctrine, issue du positivisme, n'a pas reçu encore de nom particulier. Elle parait prendre divers aspects, suivant qu'elle fait prédominer, dans Texplicatiou du monde, Vmne des idées diverses qu'elle réunit sous la dénomination de tkiis ou de lois. Elle pourra être appelée fatalisme abstrait, quand elle remplace rigoureusement les causes par des lois nécessaires; matérialisme, quand elle reconnaît, comme principal ei unique fait, l'existence de corps tangibles; idéalisme, quand elfe résout cette matière elle-même en formes creuses et en mouvements abstraits; sensualisme quand elle réduit tout aux sensations; panthéisme, quand elle érige en Dieu la loi suprême devenue cause unique et unique substance du monde. Mais comme le principe fondamental de la doctrine est de confondre Dieu et le monde, la matière et l'esprit, les causes et les lois, les phénomènes et les substances, de déclarer identique ce que le bon sens distingue, les différences de forme sont plus apparentes que réelles, et il paraît convenable de désigner toutes ces variétés sous un même nom. Nous choisirons celui qui a été adopté par certains panthéistes allemands, et nous appellerons ce système en général le monisme ^ terme qui indique qu'il explique tout par un seul principe.
On comprend que les attaques dirigées contre le spiritualisme pjr l'un et l'autre de ces systèmes sont très diverses.
Le positivisme refuse au spiritualisme le droit d'exister au nom de cette ignorance qui est un de ses principes fondamentaux. Un Dieu, une àme, une vie future, ce ne sont pas des faits et des lois directement observables : donc cela fait partie de l'inconnaissable, nous n'avons pas à nous en occuper.
lAi monisme combat le spiritualisme au nom de la science qu'il prétend posséder : il cherche à le détruire en le remplaçant. Il présente une solution soi-disant scientifique de la
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existence. Elle acquiert des propriétés contradictoires à l'idée qu'on se faisait d'elle ; d'inerte, elle semble devenir cause de mille mouvements divers; d'impénétrable, elle semble devenir capable de contraction et d'expansion. De sorte que, tandis que l'ordre apparent des phénomènes était mieux connu, leur nature intime, leur essence devenait de plus en plus % mystérieuse.
Est-il étonnant qu'en présence de cette difficulté croissante de déterminer les causes , comparée au progrès incessant et rapide de la connaissance des lois, on soit tenté de croire que la cause est une chimère ou du moins une question insolulUO) et que la loi est le vrai but de la science ?
Pourquoi s'acharner dans une route sans issue, quand à côté s'ouvre un champ indéfini de progrès ?
Pourquoi se tourmenter à deviner ce qui est insaisissable, quand on peut se procurer bien plus aisément des résultats, dont la certitude est mille fois vérifiée et pour ainsi dire palpable ?
Ainsi l'histoire des sciences physiques conduit à cette conclusion que les lois sont la seule partie de la nature accessible à l'esprit, et que les causes ne peuvent être connues.*
Mais cette conclusion ne s'applique-t-elle pas aussi aux sciences morales ?
Evidemment il doit en être ainsi ; l'état même de ces sciences, comparées aux sciences physiques, le démontre.
Considérez, en effet, les progrès immenses et la certitude incontestable des sciences physiques, progrès et certitude qui datent de l'époque où l'étude des lois a remplacé celle des causes. Remarquez d'autre part que les sciences philosophiques et morales ne possèdent, à l'heure qu'il est, ni cette rapidité de progrès, ni cet assentiment universel qui fait passer leurs résultats dans le domaine public.
Quoi de plus simple, à la suite de cette comparaison, que de supposer que les sciences morales soufi*reut encore du défaut
de méthode qui a retardé les sciences physiques, qu'elles sont encore à Tétat d'enfance où étaient les sciences naturelles au moyen âge. Dès lors, ou elles y resteront toujoiurs, et alors elles ne méritent pas le nom de sciences ; ou elles subiront la même brillante métamorphose que leurs sœurs, et ce résultat ne pourra être produit que par [le même moyen, à savoir la résolution prise par le philosophe d'abandonner Tétude impossible des causes, pour se restreindre à la recherche des faits et des lois.
Dès lors, toutes les sciences seront semblables, elles consisteront uniquement dans une série de lois déterminées par Texpérience. Les causes seront entièrement reléguées dans le domaine de l'inconnaissable, leur recherche sera abandonnée, comme aussi oiseuse qu'impossible. Leur existence même est une question que l'homme n'a pas la puissance de résoudre.
Tel est l'ordre d'idées qui adonné naissance au positivisme. Le positivisme lui-même n'en diffère que comme un système raisonné dé philosophie diffère de l'opinion vague qu'il est destiné à traduire, par plus de précision dans les affirmations.
Ainsi, pour les positivistes, la difficulté de trouver les causes est devenue une vraie impossibilité ; le doute sur la capacité qu'aurait l'esprit humain de les atteindre s'est transformé en une affirmation absolue de l'impuissance où il est de le faire. L'espérance dé voir les sciences morales ramenées aux mêmes principes que les sciences physiques est devenue une certitude depuis que M. Comte a créé deux nouvelles sciences, la sociologie et la morale positive, et surtout depuis que l'école anglaise , dont Herbert Spencer est le chef, a commencé son immense travail de réduction des faits moraux à des lois semblables à celles des faits physiques.
Telle est l'espèce de démonstration que les positivistes donnent do leur système. Ce n'est point une argumentation rigoureuse; rien ne démontre que la recherche des causes soit impossible; mais c'est une série d'idées plausible et
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probable, propre à être admise d'abord comme une hypothèse, pour devenir easuite uae certitude quand l'expérience Taura vérifiée.
il y a cependant, il faut le dire, un point faible dans la doctrine positiviste. Cette abstention systématique, que les docteurs de cette opinion imposent à leurs disciples sur de graves problèmes, qui sont, de leur propre aveu, spontanément et nécessairement posés par la raison humaine, a quelque chose d'irrationnel et cause un certain malaise. Il parait étrange que la raison de tous les hommes soit condamnée par sa nature même à chercher un problème insoluble. Cela parait plus singulier encore, si Ton considère que c'est de la solution de ce problème que dépend notre, destinée à venir et, par conséquent, que devrait dépendr^^"* le gouvernement de notre vie actuelle.
Rigoureusement parlant, en effet, Tinconnaissable n'est pas le chimérique; c'est un objet dont l'existence est ignorée, mais qui peut exister. L'existence de Dieu et de sa justice rémunératrice sont, pour le positiviste, des choses inconnues, non sues, dont il n'affirme rien. Il n'a pas le droit d'affirmer qu'elles sont des chimères. La mort est un abîme que selon eux la science ne peut sonder, mais de ce qu'elle ne le sonde pas, il ne s'ensuit point qu'il n'existe pas. Or n'est-il pas singulier de prétendre enseigner l'humanité, et de se déclarer ignorant sur une question aussi pratique et aussi capitale ?
En pratique, les positivistes résolvent la question par une inconséquence. En tout ce qui concerne la destinée de l'homme, ils sortent de l'abstention et s'établissent hardiment dans la négation. Point d'âme, la pensée est un phénomène cérébral ; point de vie future ; point de rémunérations ni de châtiments futurs. Sur ces questions, il n'y a, pour ainsi dire, pas d'hésitation. L'abstention des positivistes sur l'existence des causes et des substances ne subsiste que dans les questions théoriques.
nv LE POSITIVISME ET LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE.
Elle ne s'applique qu'à la question de l'origine du inonde, ou à celle du fondement de la stabilité de ses lois.
Inconséquence évidente et grave qui affaiblit le système et qui a dû naturellement conduire à en inventer un autre.