LIVRE PRÉLIMINAIRE. — CHAPITRE VI
La complication de la réalité que la philosophie étudie, est plus grande encore que la complication pratique des choses humaines. Aussi, bien loin de partir d'un seul principe, importe-t-il avant tout de prendre pour point de départ l'ensemble même des principes du bon sens.
Nous avons déjà expliqué la seconde et la troisième règle. Leur importance est facile à comprendre. Elles indiquent le moyen d'avancer d'une manière sûre, sans se traîner dans la routine des préjugés, sans s'égarer à la suite de conceptions arbitraires.
L'auteur que nous avons déjà cité, en parlant des théories abstraites de certains philosophes, s'exprime ainsi :
« J'aime surtout à regarder la courbe que décrivent ces théoc< ries pour revenir au sens commun, car il faut bien y revenir. a Lorsqu'après ces longs circuits, le moment arrive où l'on se « trouve nez à nez avec la réalité, le machiniste s'arrange pour « faire rentrer dans les rails du monde son petit appareil qui « s'est promené dans les nuages. Il fait en sorte que vous ne « sentiez pas trop la secousse, et il vous donne modestement sa « chute forcée comme une preuve que sa théorie cadre admira- « blemcnt avec la nature des choses ^ »
Notre méthode a précisément pour but d'éviter ce voyage dans les nuages, c'est-à-dire dans des idées arbitraires et sans fondement. Nous tenons à rester sur terre, dans les rails du bon sens, et à avancer sans perdre pied et sans jamais nous écarter de la réalité. Le voyage aérien peut être littérairement fort beau et très convenable aux poètes et aux hommes qui font passer l'imagination avant tout. Nous considérons la philosophie comme une science plus modeste et plus terrestre ; ce qu'elle cherche c'est la vérité ; elle laisse les rêveries aux rêveurs de profession.
Notre quatrième règle n'est que la prolongation des précédentes. Nous supposons que les notions de bon sens ont été précisées et interprétées clairement, et qu'il s'agit, sans s'en écarter et sans cesser de s'appuyer sur elles , d'aller au delà,
« X. Doudan, Lettres. Tome n, lettre 38.
soit par Tcxpérience précise et technique, soit par le raisonnement.
Alors la règle est évidemment d'aller du connu à Tinconnu ; en d'autres termes, d'assurer tous ses pas, et de ne pas commencer à traiter une question quand les préambules de la question sont incertains. Rien de plus sensé, rien de plus évidemment prudent que cetle règle. Mais, il faut le dire, aucune règle n'est plus souvent violée par les philosophes. Que penser de ceux qui, pour expliquer l'action de l'âme sur le corps, sacrifient volontairement soit la notion évidente de l'âme, soit la notion non moins évidente du corps, soit celle de la distinction de ces deux substances qui possède une évidence presque égale ? N'est-il pas évident qu'ils sacrifient le connu, c'est-à-dire l'une de ces trois vérités évidentes, à l'inconnu, c'est-à-dire à l'union mystérieuse de deux éléments qui composent l'homme.
Il y a un ordre dans les questions philosophiques ; il y en a qui sont plus simples, qui se présentent les premières à partir des notions de bon sens. Il y en a de plus complexes, de plus profondes. La solution des premières doit précéder celle des secondes. Les secondes peuvent rester inexpliquées, tandis que les premières sont entrées dans le domaine de la science.
Suivre cet ordre, c'est précisément suivre la méthode expérimentale, la méthode Baconienne. Si nous examinons en efl*et en quoi a consisté la réforme de Bacon dans la méthode scientifique, nous pouvons distinguer un principe général et une application particulière aux sciences physiques et naturelles.
Le principe général est précisément celui que nous adoptons ici, aller du connu à Tinconnu, s'appuyer constamment sur des faits constatés^ renoncer aux hypothèses arbitraires.
L'application de ce principe conforme aux circonstances du temps où vivait l'auteur, consistait à faire passer l'étude des faits et des lois plus facilement connaissables, avant celle des causes, qui était plus éloignée et plus difficile.
Nous reconnaîtrons plus loin que cet abandon absolu de la recherche des causes est impraticable ; mais le principe général de la méthode, celui qui consiste à aller avec prudence du connu à l'inconnu, est précisément notre principe.