LIVRE PRÉLIMINAIRE. - CHAPITRE VL
La cinquième règle n'est que Tapplication de cette pensée exposée dans notre introduction, que la connaissance humaine est limitée, que cette limite cependant ne doit pas être posée d'avance, mais constatée par Texpérience même, rien ne devant être déclaré inconnaissable que ce qui a résisté aux efforts faits par notre esprit pour le connaître.
Nous devons repousser le plus loin possible, en marchant du connu vers Finconnu, cette limite de la connaissance humaine.
Il faut cependant nous attendre à ce que notre intelligence ne pénètre pas la réalité tout entière.
Nous ne serons donc pas surpris de trouver un obstacle ; mais nous ne nous arrêterons pas avant de l'avoir rencontré, et nous essaierons, s'il est possible, de le détruire ou de le tourner.
De quelle nature peut être cet obstacle au progrès de la science humaine ?
Il s'en peut rencontrer un double : dans l'ordre des faits observables, l'impossibilité d'observer ; dans l'ordre des idées et des raisonnements, l'impossibilité d'avancer par le raisonnement.
L'impossibilité d'observer est elle-même de deux espèces. Il y a une impossibilité relative et variable, qui résulte de l'absence de moyens d'observation suffisants, et qui peut être vaincue par la science. Ainsi, l'impossibilité d'observer de petits objets ou des objets lointains est vaincue par le microscope ou le télescope.
Il y a d'autre part dos impossibilités d'observer qui semblent absolues, ou du moins absolues quant à la condition actuelle de l'homme.
Telle serait l'observation anatomique de ce qui se passe à l'intérieur de la masse cérébrale d'un homme viyaiit, pendant qu'il pense et qu'il raisonne. L'impossibilité proviendrait de ce que la dénudation de l'intérieur du cerveau ne pourrait se faire sans troubler l'exercice des facultés intellectuelles.
Telle est encore l'observation de la série des pensées pendant le rêve. L'impossibilité provient de ce qu'il n'est pas possible à la fois de rêver complètement et d'observer sensément, et que les pensées, qui se succèdent dans le rêve, s^efTacent rapidement après le réveil.
46 LE POSITIVISME ET l-A SCIENCE EXPÉRIMENTALE.
Telle serait encore Tobservatioii de ce qui se passe du côté de la lune, opposé à la terre, ou bien des réalités situées à Tintérieur de la masse d'une planète. L'impossibilité vient ici de ce que ces objets sont et seront toujours inaccessibles à Thomme.
Nous ne faisons que mentionner ces limites nécessaires de la faculté d'observation, afin de montrer combien il est certain que l'homme ne pourra jamais parvenir à la science universelle, même dans l'ordre de l'observation pure.
Dans l'ordre de la métaphysique, de la synthèse scientifique et du raisonnement, la limite de la science humaine se manifeste d'une autre manière. Elle est indiquée par des contradictions apparentes qui se rencontrent entre les résultats de diverses observations et de divers raisonnements. La contradiction rend la synthèse impossible et arrête le progrès logique de la pensée.
Il est vrai qu'il y a un grand nombre de ces contradictions qui s'expliquent et se résolvent facilement. Elles s'expliquent par le caractère approximatif des vérités du bon sens. Il est naturel que des résultats approximatifs, constatés par des instruments grossiers, conduisent à certaines contradictions. Des calculs faits à une unité près finissent toujours par amener des résultats qui ne s'accordent pas, même dans les limites d'exactitude qu'on a voulu atteindre.
Le remède à ces contradictions consiste dans l'analyse logique qui précise, limite et corrige les notions du bon sens. La contradiction entre les conclusions de certaines notions premières est un signe d'inexactitude. Arrêtée et éveillée par ce signe, la faculté d'analyse cherche l'erreur, et le plus souvent elle la trouve; elle résont alors la contradiction par une distinction limitant chacune des propositions antagonistes, de telle sorte que l'accord puisse être établi entre elles.
Mais à mesure qu'on avance dans les questions successives que la métaphysique soulève l'une après l'autre, ce mode de correction devient plus difficile. Quiconque veut traiter sérieusement les problèmes philosophiques^ sans en esquiver les difficultés, reconnaît, de quelque côté qu'il se tourne et quelque système qu'il adopte, que de nouvelles questions plus difficiles