LIVRE PRÉLIMINAIRE. - CHAPITRE VIL
mies qui résultent du panthéisme et des autres systèmes philosophiques.
Or, à l'égard de ces antinomies, il y a trois opinions.
Selon la première, celle de Hegel, ces antinomies sont toutes des contradictions véritables et absolues, mais elles n'en font pas moins partie de la science, la marche de l'esprit humain étant de procéder par thèse, antithèse et synthèse. Selon la seconde, les antinomies sont aussi toutes de vraies contradictions, mais elles ne signifient rien, et elles sont une preuve de la limitation ou même de la nullité de la science humaine. Selon la troisième, ces antinomies, quand les propositions qui les composent sont vraies, ne sont des contradictions qu'en apparence. Ce^sont des couples de vérités qui ne s'excluent réellement pas, et qui contiennent dans leur combinaison même un sens très profond et très riche.
Nous serons brefs sur le système de Hegel; il est tout simplement absurde. Admettre dans la science humaine , à titi 0 d'éléments, des notions absolument et rigoureusement contrad'ctoires, c'est détruire cette science elle-même : c'est, en effet, sur le principe de contradiction que repose le caractère absolu de notre connaissance.
Si une assertion contraire à ce principe pouvait être admise, toute la connaissance humaine s'écroulerait.
Il suffit d'ailleurs de se mettre en présence de véritables contradictions, pour que l'impossibilité de les admettre apparaisse avec évidence. Qui voudrait raisonner sur un triangle ayant quatre côtés ; sur deux grandeurs supposées égales à une troisième, et inégales entre elles ?
Aussi nous ne croyons pas que ce système, exprimé dans des termes aussi absolus, risque jamais de devenir général et populaire. L'état d'esprit d'un homme qui peut dire sérieusement qu'aucune assertion n'est plus vraie que l'assertion opposée est trop étrange pour ne pas rester nécessairement individuel et personnel. Cette nouvelle forme de pyrrhonisme est purement verbale. Ceux qui soutiennent cette singulière doctrine ne peuvent le faire que de bouche ; ils se font illusion à eux-mêmes.
50 LE POSITIVISHÇ ET LA SCIENCE EXPÉRLMENTALE.
s'ils croient réellement penser à la fois le oui et le non sur le même sujet.
La seconde opinion, moins absurde au premier abord, n'est pas en réalité plus acceptable que la première.
Dire que ces antinomies, ces oppositions d'idées sont de véritables contradictions, pour en conclure que la raison est impuissante, c'est, en réalité, tomber dans le scepticisme universel. Admettre, en effet, que des conséquences logiquement et régulièrement déduites des notions de bon seiis ou des principes de la raison peuvent être absolument ou rigoureusement contradictoires, c'est admettre que les premières notions et les premiers principes recelaient eux-mêmes cette contradiction, qu'en s'appuyant sur l'un, on pouvait logiquement en détruire un autre. C'est jeter l'interdit sur la raison humaine tout entière. Or, nous avons déjà dit que le scepticisme universel ne peut être admis ni discuté, qu'il doit être écarté dès l'abord, avant une étude scientifique quelconque.
Reste donc la troisième opinion, celle du bon sens, celle à laquelle la religion chrétienne apporte le poids de son autorité par la notion des mystères. Selon cette opinion, les antinomies insolubles ne sont pas de véritables contradictions, mais des contradictions apparentes. Elles ne diffèrent des contradictions apparentes plus grossières qui se manifestent au premier abord entre les notions du bon sens, et que la logique résout, que parce qu'elles sont plus reculées, plus profondes, et que l'intelligence humaine manque des notions et de la subtilité nécessaires pour les résoudre. Les deux propositions, en apparence opposées, peuvent être vraies à la fois ; et, suivant l'expression appliquée par Bossuet aux mystères chrétiens, la raison doit tenir fermement les deux bouts de la chaîne, bien qu'elle n'aperçoive pas l'anneau mystérieux qui les unit.
Cette opinion sur l'existence des contradictions apparentes dans la métaphysique a été soutenue déjà par un grand nombre de philosophes. M. Jules Simon l'admet formellement dans sa Religion naturelle^. Mais on n'a pas, à ce que nous croyons, tiré
La Religion natuveUf^ par M. Jules Simon, il« partie, chap. m.