LIVRE PRÉLIMINAIRE. — CHAPITRE VIL * W
jusqu'à présent de cette idée les conséquences qu'elle contient. Nous allons essayer de les développer.
Admettons qu'il y a des contradictions qui ne sont pas réelles, mais apparentes, et qui sont cependimt très difficiles à distinguer des contradictions réelles. Admettons qu'il existe des assertions qui ne sont pas opposées absolument, mais presque opposées et qui peuvent être vraies à la fois ; des vérités, non pas absolument inconciliables, mais très difficilement conciliables , peut-être même inconciliables avec les ressources dont dispose la raison humaine, et cependant susceptibles d'une conciliation supérieure, d'une synthèse réunissant à une thèse une antithèse qui semble la déti-uire, mais qui ne la détruit pas.
En restreignant à ces antinomies apparentes la théorie hégélienne, cette théorie deviendrait aussi féconde qu'elle est stérile , en elle-même.
Du moment, en effet, que l'on considère des assertions qui ne s'opposent qu'imparfaitement l'une à l'autre, on conçoit que la recherche de leur conciliation est la vraie route du progrès de l'esprit humain. Quand les vérités les plus rapprochées de l'esprit humain et les plus simples ont démontré par leur apparente opposition leur insuffisance pour résoudre les grands problèmes, d'autres vérités plus profondes apparaissent derrière celles-ci, et résolvent ce que les premières ont laissé d'inexplicable. Et lors même que cette synthèse supérieure ne pourrait pas se faire, du moment qu'elle est pressentie, du moment qu'elle est implj^. citement contenue dans la thèse et l'antithèse, déjà le fait que le' problème soit bien posé est un progrès pour la science. Une antinomie insoluble est comme une équation non résolue dont la vérité conciliatrice serait la solution.
Une comparaison, tirée de l'ordre contradiction réeiie.
physique, rendra notre pensée plus , 1 1
claire.
Supposez deux forces égales et ab- Antinomie apparente.
solument opposées , appliquées au ■
même mobile. Leur ensemble équivaut
au néant; l'une détruit l'autre. Mais supposez qu'entre ces deux
forces, toujours égales, il y a non pas opposition absolue de
5î LE POSITIVISME ET LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE.
direction, mais un rapport tel que les directions soient presque opposées ; alors, Fensemble de ces deux forces produira comme résultante une nouvelle force dont la direction ne sera ni celle de la première, ni celle de la seconde, mais sera à peu près perpendiculaire à toutes les deux.
De même, dans Tordre des idées, deux propositions absolument contradictoires s'excluent, se détruisent Tune Tautre. Leur réunion forme un simple assemblage de mots sans signification réelle, sans valeur logique. On ne peut rien tirer de Tidée d'un cercle carré. Quoi qu'en dise Hegel et son école, une antinomie réelle et absolue est absolument stérile.
Mais, en revanche, deux propositions, dont Tune est voisine de la contradictoire de l'autre ; deux affirmations qui s'expriment sous une forme en apparence contradictoire, parce que l'écart entre l'une et la contradictoire de l'autre est trop faible pour être exprimé par le langage humain, peuvent très bien, par leur coexistence, indiquer l'existence d'une solution toute nouvelle. C'est ainsi que la notion expérimentale, que toute réalité observable est multiple et contingente, combinée avec l'idée rationnelle d'un premier principe nécessaire, peut conduire à l'idée d'un Dieu transcendant et substantiel, qui soit réel d'une autre manière que la réalité découverte par l'expérience.
Ainsi, tandis que les antinomies réelles et absolues sont nécessairement des erreurs stériles, les antinomies apparentes ou 'Mf^prochées, les quasi-K)ontradictions, si j'ose ainsi parler, peuvent être des vérités très importaàtes et très fécondes.
En réalité, si l'on examine le progrès de la science métaphysique dans l'ordre du raisonnement, on voit qu'il consiste dans une série de solutions de contradictions apparentes, que c'est le plus souvent d'une thèse et d'une antithèse presque opposées que sort une synthèse originale et nouvelle. On comprend donc que les dernières antinomies, celles qui, placées à la limite de notre faculté de connaître, sont réellement insolubles pour nous, doivent être considérées comme contenant, sous une forme compliquée et contradictoire en apparence, de très profondes vérités, inexprimables peut-être autrement dans le langage humain. Ce sont, pour prendre une comparaison mathématique, les inté-