‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 5 sur 320 · LE MONISME, TRANSFORMATION DU POSITIVISME · texte numérisé non relu

LE MONISME, TRANSFORMATION DU POSITIVISME

Ce nouveau système , transformation naturelle du positivisme, c'est le momaoïe.

Son point de départ est aisé à constater.

Il commence où le positivisme finit; il admet comme données premières les conclusions du positivisme.

Rien ne peut être connu que les phénomènes et leurs lois. Les causes et les substances sont inconnaissables. La science n'atteint que le comment des phénomènes, le pourquoi est une énigme insoluble.

Puis il raisonne ainsi. Qu'est-ce qu'un objet inconnaissable, absolument et par nature? C'est un objet chimérique. Qu'estce qu'un problème nécessairement insoluble ? C'est une illusion de l'esprit. Puisque l'esprit humain cherche ce problème, c'est qu'il croit le trouver ; or, sur ce point, il se trompe, puisque le problème est insoluble. Pourquoi ne se tromperait-il pas également sur l'existence même du problème?

N'est-il pas absurde de laisser subsister la vaine hypothèse d'une cause, du moment qu'on la déclare inaccessible à l'esprit humain ? Ce qui ne peut pas du tout être connu, ce dont on ne peut pas savoir s'il existe, pourquoi donc le supposer, si ce n'est, en vertu d'une dernière concession à un préjugé auquel on ne croit plus? Rayons donc ce dernier reste des

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vieilles erreurs. Que l'inconnaissable devienne le chimérique, que la cause aille rejoindre la quadrature du cercle et la transmutation des métaux^ ces fameux problèmes insolubles qui ont tant tourmenté nos aïeux.

Plus de causes, plus rien de réel ni de possible que des faits et des lois. Dès lors, les faits et les lois étant tout doivent tout expliquer ; les faits sont la conséquence des lois; les lois sont nécessaires ; le monde est une géométrie abstraite qui se déroule devant nos yeux et dont l'expérience nous découvre le mécanisme fatal.

Tel est le monisme, légitime enfant du positivisme, mais hâtons-nous d'ajouter, enfant bien différent de son père.

En effet, ce passage de l'abstention à la négation absolue, passage qui ne semble rien en lui-même, passage franchi en pratique par tous les positivistes à l'occasion de la destinée de l'homme, a néanmoins les plus graves conséquences.

Cette région de l'inconnaissable, que le positivisme laissait subsister derrière les faits et les lois, avait en effet une utilité précieuse que les imprudents monistes ne soupçonnaient pas. C'était une région inhabitée, ou du moins dont les habitants étaient inconnus et hypothétiques ; mais comme c'était la patrie des questions insolubles , son existence permettait au positiviste de reléguer dans cet espace vide toutes les difficultés de son système. Ayant déclaré d'avance qu'il existait des questions insolubles, ayant, pour ainsi dire, dûment catalogué ces questions sous le nom de causes, de substances, de pourquoi des phénomènes , le positivisme n'éprouvait nul embarras à reconnaître son incompétence ou son ignorance toutes les fois que cela devenait nécessaire. Son principe fondamental était que la science humaine est incomplète et comme mutilée; principe étrange, singulier, gênant sous certains rapports, mais principe très commode pour se débarrasser des objections et des problèmes difficiles à résoudre. On pourrait dire que la région de l'inconnaissable est pour le

xn LE POSmVISlIE ET UL SOESCE EOiMSWESTàlE.

positiviste une sorte dlmmeose grenier a débarras , où personne ne peut entrer, où robscorîlé profonde règne, mais où l'on peut jeter^ sans craindre de le remplir, toutes lesénigmes, tous les mystères, toutes les difficultés insolubles ou difficilement solubles que Ton rencontre sur s<hi cbemin.

En supprimant ce pa}-s de Tignorance « le monisme a pris une grande responsabilité. En déclarant que Toidre des causes se confond avec Tordre des faits, et, par conséquent, avM Tordre des choses que la science peut et doit connaître, le monisme a pris implicitement la lourde charge d'expliquer tout Tunivers. Tout Tamas des grands problèmes que le positivisme déclarait insoluble, vient refluer sur le monisme et semble Taccabler. Il existe, il est vrai, un procédé assez simple dont beaucoup de monistes ont usé sans scrupule, celui de nier les conditions des problèmes, de déclarer par exemple que les causes réelles sont identiques aux lois abstraites, que les substances sont des illusions ou des métaphores. Mais, même allégé de cette manière, le poids de Tunivers à expliquer reste encore très lourd. Du moment que Tinconnaissable est chimérique, tout ce qui existe réellement, tout ce qui tombe sous {observation redevient par là même connaissable et accessible a Tintellii<ence. On a donc le droit de dire au moniste : Vous prétendez pouvoir tout savoir; montrez votre science, expliquez-nous Tunivers.

On le peut, à d^autant plus juste titre, que le monisme a hérité de son père la négation des solutions spiritualistes et tient fortement à cette part d*héritage. Donc, 6 docteur omniscient, lui dit le bon sens, votre père le positivisme m'a dépouillé de Tidée de Dieu, de Tàme et de la vie future. Il a mis ces idées sous le séquestre; il les tenait, me disait~il, cachées dans le gouffre de Tinconnaissable, dans cet immense grenier obscur qui lui servait à se débarrasser des grands problèmes. Vous, son héritier, vous avez forcé la porte de ce grenier, et vous déclarez qu'il est vide.

INTRODUCTION. xvii

Rendez-moi donc ce que votre père m'a pris, ou donnezmoi quelque chose en échange. Vous ne dites plus comme le positivisme que le pourquoi des choses est inaccessible; vous dites, au contraire, que le pourquoi et le comment se confondent; expliquez-moi donc pourquoi j'existe, d'où je viens, et où je vais.

Les monistes, il faut leur rendre cette justice, ont compris CQ|te conséquence. Ils n'ont pas reculé devant la tâche effrayante qu'ils avaient acceptée. Ils ont cherché à tenir leurs promesses. Ils sont rentrés à pleine voile dans les explications cosmogoniques. Leurs explications ont été nombreuses et diverses; la plus populaire de nos jours, celle qui pour le moment semble prévaloir; c'est le système de l'évolution.

Nous n'avons point à discuter en ce moment ce système, ni les autres solutions que le positivisme transformé en monisme a cherché à donner de la grande question des origines. Nous ne sommes pour le moment que narrateur ; nous ne faisons qu'exposer l'ordre des idées de nos adversaires.

Notre rôle de narrateur nous oblige cependant à indiquer une seconde transformation qui se produit encore spontanément et par la force même de la logique, la transformation du monisme pur en panthéisme hégélien.

Rien de plus facile à ôomprendre que cette nouvelle marche des idées.

Le positivisme a commencé par rejeter dans la région de l'inconnaissable les idées de cause et de substance, le pourquoi des phénomènes. Le monisme ayant déclaré que tout ce qui est inconnaissable est chimérique, les causes et les substances sont devenues par là même des chimères, ou plutôt, ces mots sont devenus synonymes de ceux de lois et de phénomènes ; la portion incQnnue et profonde du monde, à laquelle le positivisme avait laissé une existence distincte au moins hypothétique, ayant dû rentrer de force dans la partie superficielle et observable. «

lYfli LE POSrmnSME et UL sOESCE CXPOUIOSTiLE.

Or, ce monde ainsi coosmoe. ce moiiiie ani<{iieiii»ii composé de phénomènes mobile» et de lois abstraites* qui ne reposent pins sur des anhstanres el des causes* est quelque chose de mnicfre et de siiblii; ce momb phénoménal et abstrait sonne creox quand on le frappe. Un besoin irrésisûbte de notre esprit nous porte à chercher quelque chose de plus solide; c'est an beau tableau, iuriilant par la lumière et les couleurs, admirable par la pureté ei rharmcmie descontoqjts; mais encare faut-il qu'il s'apfmie sur quelque chose, et ncms ayons peine à croire qu'il n'y ait rien dernère. Ici se présente fort à propos F Etre unique et infini des panthéistes; cet être sans attributs distincts; cette substance indifférente et par conséquent bonne à tout faire, se prête admirablement au rAle de support, de soutien de l'ensemble des phénomènes, et des lois ; de substance unique et cause immanente universelle. f>es lois ne sont plus que ses propriétés étemelles et les phénomènes que sa nécessaire évolution.

Cette seconde transformation est si rapide et si immédiate qii^ l'on pourrait presque dire que le monisme n*a pas vécu fin seul instant sans se transformer en panthéisme. M. Taine, dans I» préface de son livre sur les Philosophes français^ qui est son premier ouvrage, nous expose comment il est passé du positivisme au monisme, comment il est arrivé à dire que IVircIre A^n causes se confond avec Tordre des faits, et que la cause d'un fait est sa loi. Or, dans le même livre, nous le voyons exposer ainsi la dernière conclusion à laquelle il croit* Mri» parvenu :

'( (l'est A ce moment que Ton sont naître en soi la notion n flo In nature. Par cette hiérarchie de nécessités, le monde K forme un i^tre unique, indivisible, dont tous les êtres sont Il les nuMnbres. Au suprême sommet des choses^ au plus haut M de TfMher lumineux el inaccessible^ se prononce Taxiome n i^ternel, et le retentissement prolongé de cette formule créait Irllc eon^pose, par ses ondulations inépuisables^ I immen-

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« site de Tunivers. Toute forme, tout changement, tout mou- « vement, toute idée, est un de ses actes. Elle subsiste en (c toutes choses, et elle n'est bornée par aucune chose. La « matière et la pensée^ la planète et Thomme, Jes entasseii ments de soleils et les palpitations d'un insecte, la vie et la « mort, la douleur et la joie, il n'est rien qui ne l'exprime, et u il n'est rien qui l'exprime tout entièi^e; . (( Elle remplit le temps et l'espace, et reste au-des- « sus du temps et de l'espace : Elle n'est point comprise « en eux, et ils se dérivent d'elle. Toute vie est un de ses a moments, tout être est une de ses formes ; et les séries des a choses descendent d'elle^ selon des nécessités indestructibles, (( reliées par les divins anneaux de sa chaîne d'or. L'iu' ce différente, l'immobile, l'élemelle, la toute -puissante, » la créatrice, aucun nom ne l'épuisé ; et, quand se dévoile sa c< face sereine et sublime, il n'est point d'esprit d'homme qui « ne ploie, consterné d'admiration et d'horreur. Au même a instant cet esprit se relève ; il oublie sa mortalité et sa pec( titesse; il jouit par sympathie de cette infinité qu'il pense, « et participe à sa grandeur. »

N'est-ce pas là un véritable panthéisme? N'est-il pas vrai que M. Taine divinise et adore cet axiome éternel, cette vérité première, qui étant la plus générale, semble devoir être la plus abstraite et la plus vide de toutes; cette quintessence subtile des choses qui sort la dernière de la cornue de son abstraction?

Ne dit-il pas qu'elle subsiste et ne l 'appel le-t-il pas créatrice? N'en fait-il donc pas précisément une cause et une substance ?

Telle est l'évolution logique qui fait sortir du positivisme le monisme hégélien.

On voit, comme nous Tavons annoncé, que le fils est très différent de son père. Autant le père était modeste en apparence, se déclarant incompétent sur le pourquoi des choses,

mf*j:i tt \,Kté.

JBE 1£ frîHHnnSME ET LX ^ JEX€E

Uiinmm omaée de soa ignorance, autant le âkesi aréesKel ^iiiMiwiiwnfni. M. Taine a a-(^i pas dit aiîkiHS : Je vois les jMnKs <rie mon propre eâpni; je oe vois pas ceties cie ie^vn

Le piere dit : Je oe puis neo expliquer; le pourquoi des liioses oe peut être coonu. Le âls s écrie : DoBoezHDoi da \emps et je voos expliquerai ie monde.

Aulaot ie père est eimeiiu des hypothèses et résolu à ne pas ") é<!arter d'une iiioiedes faits observes* adversaire résolu de tofite métaphysique , autant le lils est hardi dans son voi à travers les abstractions. La chenille rampante et le briiiani papillon ne sont pas plus diffërenis. Cette évolution esi dans i ordre inteliectuel un véritable phénomène de polymorphisme.

i:OWMR 0001 I.E POSITIVISME, ET LE MONISME N 0?IT PAS LR DROIT DE SE PBÉTER UN MUTUEL APPUI

Comme nous l'avons annoncé, ces deux systèmes sont également opposés au spintualisme, mais ils l'attaquent dune m^ni^re très différente.

Le positivisme s*appoie exclusivement en apparence du moins) snr rijs^norance nécessaire des causes et des substances pf)iir rejeter, sans les discuter, les solutions spiritualistes^ pour les déclarer inconnaissables.

f.e monisme se fait fort de substituer aux solutions spiri- (nnlisfes des solutions contraires.

Or, de cette diff/Tenee même résulte une première règle ^ Je tactique dans la défense du spiritualisme.

INTRODUCTION. ïxi

Cette règle consiste à maintenir toujours la séparation qui existe entre ces deux adversaires, à ne pas leur permettre de contracter une alliance hybride, et de se couvrir perfidement d'un même drapeau. Avant d'engager la discussion, sachons à qui nous avons affaire et demandons d'abord à notre adversaire ce qu'il pense au sujet de la puissance de la raison humaine, s'il admet ou s'il rejette la grande distinction du connaissable et de l'inconnaissable.

Ainsi, ne permettons pas à un moniste, à un philosophe qui nie absolument l'existence de substances et de causes distinctes des faits et des lois, de rejeter les solutions spiritualistes au nom du positivisme et d'apporter ensuite les siennes. Ce ne serait ni juste ni loyal.

Le positivisme en effet n'a pas détruit le spiritualisme, il l'a simplement passé sous silence par sa théorie de l'inconnaissable. Il lui a dit : vous parlez de causes et de substances, du pourquoi des phénomènes, je ne vous écoute même pas. Le positivisme a dit cela, il en avait le droit; c'est son système, c'est sa logique.

Mais vous qui n'admettez rien d'inconnaissable, vous qui prétendez résoudre à la fois la question du comment et la question du pourquoi, nous dire ce que désignent ces mots de causes et de substances, vous n'avez plus le droit d'invoquer contre le spiritualisme une doctrine que vous avez vous-même rejetée. Le positivisme a posé contre le spiritualisme, une simple exception d'incompétence. Vous qui vous prétendez compétents, vous n'avez pas le droit sans une discussion préalable, de transformer cet arrêt en une condamnation formelle et définitive.

C'est cependant, il importe de le remarquer, ce que font en général les monistes. Comme leur point de départ personnel a été la croyance aux doctrines positivistes, ils considèrent le spiritualisme comme une doctrine bien et dûment condamnée, exécutée, morte et enterrée. Ils se considèrent alors comme

les seuls maîtres de Tunivers, et, quaad il s'agit de résoudre les grands problèmes, ils proposent des solutions évidemment insufûsantes, des hypothèses singulières et peu croyables en se disant : Il faudra bien que l'humanité les accepte, faute de mieux. Etant donné que tout doit être résolu, sans cause transcendante, par la simple étude des faits et des lois, notre système, après tout, vaut autant qu'un autre.

Ils oublient que le positivisme n'a nullement condamné, tué et enterré le spiritualisme, qu'il n'a même jamais prétendu le faire. Il l'a simplement chassé^du domaine de la science, et croit avoir fermé la porte sur lui. Ouvrez la porte en abandonnant la théorie de la distinction du connaissable et de l'inconnaissable, et aussitôt le spiritualisme rentrera tout droit pour vous disputer la place et reconquérir ce monde qu'il prétend lui appartenir. Vous faites de la métaphysique, vous en convenez, dirons-nous au moniste; mais nous aussi nous avons notre métaphysique; voyons laquelle est la meilleure? Vous vous servez de l'abstraction pour dégager des faits les vérités nécessaires; nous avons aussi nos principes. Vous apportez une solution de la question des origines; nous avons la nôtre, voyons laquelle est la plus satisfaisante : vous prétendez vous appuyer sur des faits scientifiques, voyons si ces mêmes faits ne rentreront pas aussi facilement, plus facilement même dans notre système.

Vous nous reprochez d'avoir recours à des causes transcendantes; nous répondons que vous avez recours à des hypothèses gratuites qui posent en l'air. Vous nous reprochez nos mystères, ce que vous appelez nos contradictions, nous vous reprochons ce que nous appelons vos absurdités et vos contrebon sens. Discutons loyalement, croisons le fer; mais qu'il ne soit plus question de positivisme. Ne venez pas invoquer contre nous un arrêt impuissant que vous avez vous-même cassé.

Ne l'oublions donc pas, nous qui défendons le spiritualisme, ne prenons pas le change, ne nous laissons pas sans motif

INTRODUCTION. xxiii

traiter en accusés ou en condamnés qui en appellent d un jugement rendu contre eux. Dans la discussion avec le monisme, nous sommes pleinement sur le terrain de la métaphysique; nous sommes sur un pied parfait d'égalité avec nos adversaires. Ne leur laissons pas prendre ce parti si commode de condamner ceux qu'ils combattent par voie de prétention. Ils ont pris la charge effrayante de résoudre tous les grands problèmes; nous, simples défenseurs de la tradition de l'humanité et du bon sens, nous ne prétendons pas tout savoir , nous n'avons pas pris le même engagement. Mais ce que nous avons le droit d'exiger c'est que leurs solutions soient comparées aux nôtres, et qu'elles ne soient admises que si elles sont préférables.

D'un autre côté, si nous discutons avec un positiviste proprement dit, avec un philosophe qui se tient sur le terrain de la distinction du connaissable et de l'inconnaissable, exigeons avant tout qu'il reste siir son terrain et ne fasse, pour se tirer d'embarras, aucune excursion sur le terrain du monisme.

Ainsi vous admettez, vous positiviste, que la question des origines est absolument insoluble; vous n'affirmez rien, vous ne niez rien sur ce point. Pourquoi cela? C'est, dites-vous, parce que c'est une question qui concerne les causes et les substances, et que vous ne connaissez que les faits et les lois?

Fort bien, parlons clairement. Inconnaissable ne veut pas dire impossible ni chimérique, cela veut seulement dire né^ cessairement inconnu, mais cependant possible. Je puis donc vous demander s'il est possible qu'il y ait une origine des choses, s'il est possible qu'il y ait un Dieu, une cause transcendante. Si vous dites non, vous n'êtes plus positiviste, vous êtes moniste, vous transformez l'inconnaissable en chimérique. Si vous prenez ce parti, acceptez-en toutes les conséquences, et en particulier celle de résoudre vous-même la question des origines.

Si, au contraire, vous admettez la possibilité d'une cause

xwv LE POSITIVISME ET LA SaEXCE EXPÉRIMENTALE.

irauscendante, d uu Dieu; si vous déclarez que votre ignorance ne vous permet pas de raffirmer mais vous défend de la nier, je vous poserai une seconde question.

La destinée de Thomme après la mort, est-elle counaissabie ou inconnaissable?

Direz-vous que vous la connaissez et que rien dans l'homme ne survit au corjis? Il m'est facile alors de vous convaincre d'inconséquence.

De quel droit, en effet, venez-vous nier la vie future; de quel droit venez-vous rassurer Thomme sur cet avenir redoutable? La pensée, dites-vous, n'est qu'un phénomène du cerveau, le cerveau se décompose après la mort. Mais quoi, vous savez donc ce que c'est que la pensée, vous en connaissez la nature intime, la substance, vous connaissez le pourquoi de la vie et de la mort? Que devient votre théorie?

Direz-vous maintenant que cette destinée de l'homme fait partie des choses inconnaissables? Soit, mais alors il est possible qu'il y ait une vie future, et comme nous avons dit qu'il est possible qu'il y ait un Dieu, il est possible qu'il y ait une justice rémunératrice et vengeresse?

Mais si cela est possible, que devient encore votre système? Vous voulez que je considère comme possible une éventualité si redoutable et que je ne m'en occupe pas? Vous voulez qu'à défaut de la certitude scientifique que vous me refusez, je n'aille pas chercher autre chose, une certitude d'un autre ordre, une probabilité, une hypothèse, quelque chose enfin qui satisfasse ou même qui trompe ma légitime curiosité, quelque remède à ma légitime inquiétude? Vous venez me dire : Voilà une question capitale; j'en ignore la solution; d'autres prétendent la connaître; ne les écoutez pas et n'écoutez que moi.

Le poète antique était plus raisonnable quand il disait :

Félix qui pot mt rerum cognoscere causas, A (que metus omnes et inexorabiie fatum. Subjecit pedibus, strepitwnque Acherontis avari.

INTRODUCTION. xxv

« Heureux celui qui a pu connaître les causes de Tunivers, celui qui foule aux pieds toutes les craintes, la fatalité inexorable et le bruit de Tavare Achéron. )>

Qui a le droit en effet, de fouler aux pieds les craintes de l'avenir, de fermer ses oreilles au bruit de Tavare Achéron ? Qui a le droit de traiter de chimères ce qui se passe après la mort? Qui est autorisé par la logique à avoir cette assurance? c'est celui qui connaît la cause de l'univers, c'est le moniste, qui déclare qu'il résoudra tous les problèmes; ce n'est pas le positiviste qui déclare précisément ignorer les causes. Le passé et l'avenir, l'origine et la destinée, sont liés ensemble : qui ignore l'une ne saurait connaître l'autre. Si vous voulez me dire ce qu'est la mort, dites-moi d'abord d'où vient la vie. Résolvez, si vous le pouvez, ces grands problèmes, et alors vous aurez le droit de rassurer l'homme sur son avenir après la mort. Mais si vous ne les résolvez pas, si vous me dites que l'inconnaissable est un gouffre qui m'enveloppe de toutes parts, et que vous ne pouvez pas sonder, alors, moi qui sais que cet inconnaissable est ouvert sous mes pieds, que je puis y tomber à tout instant, laissez-moi écouter ceux qui, à tort ou à raison, prétendent savoir mieux que vous le secret de ma destinée.

Ainsi, en maintenant avec énergie la séparation entre le positivisme et le monisme, en obligeant l'un à savoir ce qu'il prétend savoir, l'autre à ignorer ce qu'il prétend ignorer, on a déjà beaucoup fait dans le sens de la réfutation de ces deux systèmes.

L'un reste chargé de l'obligation de traiter les questions d'origine, l'autre en esquivant ces questions ne peut esquiver en même temps le reproche d'inconséquence, puisqu'il prétend résoudre une autre question inséparable de la première, celle de la destinée de l'homme.

Néanmoins après cette séparation faite entre les deux ad-

xxvi LE POSITIVISME ET LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE,

versaires du spiritualisme, il est nécessaire d'entrer en discussion avec chacun d'eux séparément.

Il faut soutenir contre le monisme, système affirmatif, que les solutions du spiritualisme sont préférables à celles qu'il présente lui-même.

Il faut soutenir contre le positivisme, système négatif, que la raison humaine a le droit de traiter les grandes questions de l'origine du monde et de la destinée de l'homme^ et de les résoudre afQrmativement.

De ces deux controverses la plus difficile, mais aussi la plus essentielle , c'est celle qui est dirigée contre le positivisme.

Elle est la plus difficile d'abord. En effet le monisme, par son caractère affirmatif, donne prise à la discussion. Le monisme est un système sur l'origine du monde; montrer que ce système est insuffisant est chose facile. La difficulté pour le spiritualisme n'est pas là ; elle consisterait plutôt à montrer que lui-même est suffisant^ que les problèmes insolubles qu'il est obligé de laisser subsister ne suffisent pas à ébranler les solutions qu'il donne.

Au contraire, le positivisme, par son caractère de négation et de doute, esquive la discussion. Ce qu'il dit de la certitude de la connaissance des lois, est évidemment vrai. Ce qu'il dit de l'incertitude de la connaissance des causes est plausible, et Texemplc des vicissitudes de la philosophie plaide en sa faveur.

Mais j'ai ajouté que la controverse contre le positivisme était beaucoup plus essentielle que celle qui est destinée à combattre le monisme. Cela est encore évident; peu importe en effet de combattre la conséquence tant que le principe subsiste. En combattant le monisme, en montrant le caractère hypothétique du système de l'évolution et la vanité des cosmogonics panthéistes, le spiritualiste n'aura souvent produit qu'un effet, il aura ramené des mouistes au positivisme. Il

INTRODUCTION. xxvii

leur aura fait dire : « mais après tout, c'est vrai, les questious. d'origiue sont insolubles; ou ne peut trouver les causes, confinons-nous dans la recherche des lois. » Mais, d'autre part, outre que le positivisme contient lui-même une négation assez spécieuse, par voie de prétention, du spiritualisme^ on peut dire que tant que le positivisme subsiste, le monisme n'est pas vaincu. Il est prêt à ressusciter sous la forme d'une nouvelle hypothèse. Par suite de son inconséquence même, le positivisme ne cesse pas d'engendrer le monisme, il place l'esprit humain sur une pente qui conduit au monisme; l'abstention sur les causes conduit à leur négation.

Il est donc essentiel de se prendre corps à corps avec le positivisme lui-même. Cela est plus important pour la cause du spiritualisme, que de combattre le système de l'évolution, quelle que soit la popularité actuelle de ce système. Le système de l'évolution passera et sera remplacé par un autre ; le positivisme en tant que doctrine négative, en tant que prétention de l'invisible, est infiniment plus tenace. Il ne peut être détruit que par la reconstruction complète d'une métaphysique spiritual iste.

Or, dans cette lutte avec le positivisme, le spiritualisme moderne est-il suffisamment armé? A-t-il bien choisi son terrain de défense? N'a-t-il pas fait souvent à son adversaire des concessions exagérées et dangereuses? N'y a-t-il pas un changement de tactique à adopter? N'y aurait-il pas moyen, par une méthode nouvelle, d'enlever au positivisme l'appui que ce système prétend trouver dans la science expérimentale, et de retourner l'expérience contre lui?

Notre but dans ce livre est de bien poser cette importante question, et, si nous le pouvons, d'en ébaucher la solution.

XXVIII LE Pi»5mviSII£ ET LA ^HJEVCX: EUKSUIEVTALE.

DES DIVCftSES XAIÏlÉftES DE DÉFCTED LE FOSITIVISME

Repreuons rargumenlatioo que nous stods exposée, qui douue au posilÎTisoie un caractère ej^pérîmeutal assez plausible.

Cette ai^^unentatiou est tirée de la philosophie des sciences physiques el de leur histoire. Elle peut être décomposée en trois assertions dont chacune porte à admettre la suivante.

La première consiste en un simple fait historique : les sciences physiques ont été impuissantes et incertaines, tant qu'elles ont cherché les causes; elles ont acquis une puissance et une certitude admirables depuis quelles ne cherchent plus que les lois.

La seconde assertion est une thèse philosophique, relative aux sciences physiques el expérimentales ; on peut l'énoncer ainsi :

La science expérimentale a pour unique objet les faits et les lois, le comment des phénomènes; les causes et les substances, le pourquoi des phénomènes lui sont inconnus.

La troisième est la thèse |K)sitiviste elle-même, elle peut être énoncée ainsi :

La science expérimentale est la seule science digne de ce nom; les objets qu'elle peut atteindre, les faits et les lois, sont les seuls objets de connaissance, les autres objets cherchés par l'homme, les causes et les subst^iuces sont inconnaissâ)les.

Le spiritualisme doit, on le comprend, contredire et réfuter la troisième assertion, mais comment doit-il se comporter à

INTRODUCTION. xx«

regard des deux premières? Là est la grave question qua uous devons résoudre et dont dépend le choix du terrain de défense, et la tactique de résistance.

Il n'est, on le comprend aisément, que trois manières différentes de se comporter à Tégard d'une assertion d'un adversaire.

On peut nier cette assertion, et entamer la discussion sur sa vérité.

On peut au contraire concéder cette assertion, l'admettre comme vraie, mais nier qu'elle entraîne la conséquence que l'adversaire prétend en tirer.

On peut enfin laisser passer l'assertioa sans la contesler, mais sans la concéder, sans se prononcer sur sa valeur, et se borner à dire que, fût-elle vraie, elle n'entraînerait pas la conséquence qui est le sujet de la controverse.

Ainsi, à l'égard de la seconde assertion des positivistes : la science expérimentale ignore absolument les causes et les substances.

Je puis dire : Cela est faux. La science expérimentale connaît réellement des causes et des substances. Dès lors, entre le positivisme et moi, la discussion s'engagera précisément sur ce point, à savoir si les causes et les substances peuvent être connues par la science expérimentale.

Je puis dire : Cela est vrai. La science expérimentale ignore absolument les causes et les substances; mais il ne s'ensuit pas que les causes soient inconnaissables; parce que la science expérimentale n'est pas la seule science humaine; il y en a uii| autre, la philosophie, qui connaît les causes et les substances.

Je puis enfin dire : Je ne me prononce pas sur la possibilité de connaître expérimentalement les causes et les substancSêfSv Je n'ai pas besoin de me prononcer là-dessus, car je sais que la philosophie, distincte de la science expérimentale, peut

ifff iX ;^»-îmV|.«-ilE ET L.W SCIENCE EXPEHUIEXTALE.

^'/«r»rialtr#^ r^ objets ; ceia me suffit pour réfoler le posiiiTiâoie.

V'oirri maiotenaat notre opinioa sur ces tiois attiliuie&.

Ij» troi.^féme. celle qaî .s abâteiiaot <ie se proDoacer éor '.a portée fie Texpérience, se conteate «le résenrer le ilroit «ie la phiirisophie «^t uoe attitude losique. exacte, suffisante pour rl^endre le spirituaii&me^ mais iosuffisaote pour détruire et rléraciner le positivisme. C'est seuiemeot le positiriâDie condamné par la raison.

I^ seconde, celle rjui concède la thèse positiviste par rapport H la science expérimentale, qui Tadmet formellemeiit et la fait «tienne, est à notre avis, une erreur f^ve, et une dangereuse concession au positivisme. Nous ne craindrons pas d'appeler ce wgjÊlèmm spiritualisme semi-positiviste ou simplement semi-pofitivisme.

l^ première attitude, celle qui nie entièrement le fondement du positivisme, qui déclare que cest à tort que les causes et les substances seraient exclues du domaine de la science ex f>éri mentale, constitue a notre avis, la véritable attitude de résistance du spiritualisme, la vraie méthode seule capable de déraciner le positivisme, (^est le positivisme condamné, non seulement par la raison, mais par Texpérience ellennème.

Kntrons dans quelques explications sur chacune de ces niélhodes de réfutation. Commençons par celle que nous avons citée en troisième lieu^ celle qui s'abstient de se pronoDcer stir les limites de la science expérimentale.

Votjs dite» que les sciences expérimentales, c'est-à-dire les ncionces physiques et toutes celles qui adoptent une méthode sr^nddable h celle des sciences physiques, ignorent les causes et l(«s sulmtAnces, et ne connaissent c|iie les faits et les lois; voMFi dites rpje c'e^t parce qu'elles ont reconnu cette impuissance rolfitivonient au |K>urquoi des phénomènes et se sont bornées h étudier les chûmes, qu'elles ont fait de si rapides progrès; J'* ri^ conteste pus votre assertion, mais je n*y adhère non plu<«; je vous en laisse la responsabilité.

INTRODUCTION, xxxi

Mais quand vous venez me dire qu'il faut étendre cette impuissance de connaître les causes à la science humaine tout entière, quand vous prétendez assimiler les sciences morales aux sciences physiques, et leur imposer la même méthode, je vous arrête.

Entre les sciences morales et les sciences physiques, il y a une immense différence : la nature de leurs objets, leurs procédés d'observation et leur mode de raisonnement sont dissemblables. Les objets des sciences physiques sont les corps visibles ; les objets des sciences morales, ce sont des réalités invisibles. Les objets des sciences physiques sont infmiment multiples et enchevêtrés l'un dans l'autre ; les objets des scieDces morales, l'âme et Dieu, sont simples; l'un, l'âme, séparé de tout objet étranger par la limite de la conscience, l'autre dominant l'univers entier.

L'observation physique se fait au moyen du scalpel et du microscope, d'une manière extérieure, qui frappe les yeux de la foule. Les observations internés se font d'une manière nécessairement personnelle par la réflexion solitaire.

I/induction scientifique cherche et trouve toujours une vérification postérieure dans des faits sensibles. Le raisonment philosophique qui s'élève jusqu'au Créateur, n'a pas besoin d'une telle vérification, ne l'exige pas, et ne la trouve pas.

Donc, il n'y a aucune parité entre ces deux ordres de connaissances, et aucun motif absolu de croire que ce qui est vrai dans l'un des deux ordres sera vrai dans l'autre. La philosophie de tout temps a cru trouver des substances et des causes ; ses deux objets principaux sont la substance spirituelle et la cause première. Elle n'est nullement obligée de se conformer aux principes de la science expérimentale et de la suivre dans ses évolutions.

Le positivisme, il est vrai, objecte au spiritualisme Tétat, d'incertitude, l'absence de progrès, la mobilité constante des

mil LE POSITIVISME ET LA SCIENCE EXPERIMENTALE.

sciences philosophiques , comparés aux progrès continuels , et à la certitude universellement admise des résultats scientifiques. Il en conclut que les sciences morales n*ont pas encore trouvé leur vraie méthode et qu'elles deviendront progressives et certaines quand elles auront adopté la méthode positiviste.

La réponse est bien simple. Cette incertitude, cçtte mobilité sans progrès véritable des sciences philosophiques, tient à leur objet qui est invisible , à leurs procédés d'observation , moins rigoureux-, nécessairement individuels et incommunicables, à la hauteur et à la grandeur des questionsqu'elles traitent. L'absence de cet assentiment universel qui donnerait aux vérités philosophiques un cachet suprême de certitude invincible, peut être attribuée aussi à ce que les vérités dont traitent les sciences morales, ont des conséquences pratiques, sociales, religieuses, contraires aux passions ou à Torgueil de Thumanité, ce qui fait qu'elles ne peuvent être étudiées avec le même désintéressèment et la même impartialité que les sciences physiques.

Du reste, sur ce point, les faits eux-mêmes ont parlé, ou parleront bientôt; la contre-épreuve est faite ou en train de se faire. La méthode positive a été appliquée aux sciences morales et n'a pas donné les résultats annoncés.

Il y a dix ans qu'Herbert Spencer a publié ses Principes de psychologie^ il y a trente ans qu'Auguste Comte a publié sa Socioloffie^ il y a à peu près aussi longtemps encore que Bain a publié son Traité de F Esprit.

Or qu'est-il résulté jusqu'à présent de ces tentatives ? Y at-il quelque découverte nouvelle sur la nature humaine , quelque principe nouveau de morale , de politique ou de psychologie, qui ait acquis une valeur scientifique , qui ait conquis l'assentiment universel comme la théorie du pendule d'Huygens, le principe du baromètre de Pascal, ou le système de Copernic. Quels sont jusqu'à ce jour les résultats de la méthode jïositive appliquée à l'esprit humain? Ce sont de simples théories philosophiques, admises par certains philosophes , con-

INTRODUCTION. xxxiii

testées par d'autres , inconnues du vulgaire , incapables de sortir des écoles et d'entrer à titre d'éléments certains et incontestés dans la science commune et dans le gouvernement pratique de la vie humaine.

Attendez encore, nous disent les positivistes, le grand éclat, la magnifique effloresceuce des sciences morales traitées par la méthode positive va bientôt paraître. Attendez encoref, notre Galilée n'est pas né, notre Newton ne viendra que dans un siècle. Soit, cela est facile à aflSrmer, mais la preuve n'est pas faite, et la seule raison d'espérer un résultat si incroyable, c'est l'assimilation établie à tort entre la philosophie et les sciences qui traitent du monde visible.

Aïàsî la conséquence que le positivisme veut tirer des progrès modernes des sciences physiques n'est nullement fondée; l'argumentation est sans force réelle.

Aussi bien pouvait-on s'y attendre. Les prétentions du positivisme n'étaient-elles pas en effet bien étranges ? Comparons en effet encore une fois le point de départ et la conclusion de cette étrange démonstration.

Quel est le fait nouveau, la découverte scientifique au nom de laquelle on déclare chimérique toute prétention de s'élever au delà du visible ? Ce fait, c'est l'ignorance où les sciences naturelles sont actuellement des causes des pfhénomènes physiques.

Quelle est la conclusion ? C'est la négation absolue des notions de Dieu^ de la liberté, de la morale, et l'affirmation que les faits et les lois physiques sont les seules réalités que l'homme connaisse ou puisse connaître. C'est en d'autres termes un système raisonné et complet de philosophie, une déliniitation absolue de tout ce que l'homme sait ou pourra jamais savoir.

Le positivisme en effet, malgré sa forme sceptique est au fond aussi affirmatif que le monisme. Seulement, son affirmation est psychologique, tandis que celle du monisme est onto-

miT LE POSITIMSME ET LA SOEXCE EXPÉRIMENTALE.

logique; Tun aflirme que les causes ne peuvent être connues, l'autre qu'elles u'exisleut pas. ""

Aiusi la science physique enyahit le domaine de la philosophie, elle pose des limites à ce que nKMnme peut savoir en général, et cela en vertu de quoi? Kn vertu de sa propre ignorance.

• C'est parce qa'elle ne peut pas déterminer les causes des phénomènes qui sont son objet propre, qu'elle veut étaHHe sans diaOQssion que d'autres sciences dont l'objet et la méthode sont tous différents, sont atteintes de la même incapacité.

Qui ne voit combien étrange et bizarre est cette usurpation ?

Quoi ! de ce que la phj^ique s'est trompée sur les causes des phénomènes électriques, il s'ensuivrait que la philosophie se trompe en affirmant une cause première !

De ce que la chaleur est un mouvement et non une substance, il s'ensuivrait que l'âme n'est pas distincte du corps, et que la matière peut penser !

Est-ce que par hasard les vérités morales, les espérances d'une vie future, la croyance en Dieu reposaient sur les opinions des chimistes relatives à la nature des corps?

Que sont après tout les causes dont la science doute aujourd'hui , le calorique , l'électricité , le fluide magnétique ? Ce sont ses propres inventions d'hier. De ce qu'elle est obligée de démolir son propre ouvrage, doi^-on conclure que Tédîflce séculaire du spiritualisme va s'écouler ?

Evidemment non : la conclusion n'est pas contenue dans les prémisses.

On pouvait donc prononcer a /^nori qu'il y a dans l'ordre d^idées que nous venons d'exposer un vice d'argumentation, une hypothèse gratuite, ou une pétition de principe.

Cela est aussi certain qu'il est certain. eu algèbre qu'il y a eu erreur de calcul, quand le résultat contient une quantité qui n'était pas dans les données.

Les spiritualistes n*ont pas lieu de s'effrayer, cien n'est

INTRODUCTION. xxxv

ébranlé dans les assises de leur philosophie, on ne peut pas la supprimer par voie de simple prétéritiou ; ceux qui prétendent la renverser, ne peuvent se dispenser de s'attaquer directement à ses vérîGilbles preuves , au fait évident de la liberté humaine, à l'induction irrésistible qui conduit de Tordre universel à la pensée organisatrice du monde.

Les murailles de la saine philosophie ne s'écrouleront pas < CMfime celles de Jéricho, au seul bruit des trompettes et des acclamations de leurs ennemis. La science aura bertQ vanter sa supériorité, elle n'obtiendra pas d'être crue sur parole dans les matières philosophiques, et surtout de tirer de son ignorance et de ses doutes sur les objets de son élude constante le droitétrangede juger d/)non les problèmes immenses de l'origine du monde.

Telle est la première méthode de réfutation du positivisme, la première ligne de défense du spiritualisme. C'est une réponse invincible, fondée sur le bon sens; c'est une argumentation vraie, solide, qu'il sera toujours bon de conserver, de répéter et de renouveler. C'est l'exception d'incompéteilëir que les positivistes opposaient sans motif au spiritualisme, retournée cette fois d'une manière parfaitement légitime, et Opposée à la science qui envahit le domaine de la philosophie el usurpe évidemment en intervenant dans des questions qui ne la concernent pas.^

Mais il faut cependant bien le remarquer, cette attitude est purement défensive. Combattu de cette manière, le positivisme est contenu, mais il n'est pas détruit; une digue indestructible a été construite contre l'océan des faits scientifiques et les flots de l'empirisme; mais l'océan ne cesse d'exercer sa pression sur la digue, et les flots de la battre à coups répétés. Il est démontré qu'en bonne logique le positivisme ne peut rien contre le spiritualisme. Mais il reste vrai qu'en apparence et selon la première vue des choses, le progrès des sciences expérimentales nuit à l'autorité des sciences morales. Or, malheu-^

xnm f-E POSnrVTîME ET LA SGIEXCE EXPERDIESTALE.

reufiement. en pratique. !e5 homines som pius influcmcés par Fapparence cjne par ia Icud'iue nsfioureuse.

Nous verrrins pius loin <;oinmeni ii est possible d'arriver à une réfutation pius crimpièle du sratèaie «{ue aou& cumbattons.

En attendant, étudions- la seconde manière d'envisaizer le positivisme pour le réfuter.

Ceux qui adoptent celte seconde méthode ne se contenloft paft de iMiiirr pass«^r sons <*outestation la proposition fondamentale : la science expérimentale iuiiore absolument les causes et les substances.

Ils font plus, ils adoptent «::ette proposition* ils la déciareut vraie, ils en f(mt la base de tout un s^'stème de philosophie.

Vous prétendez, disent-ils au savant positiviste, que vous ignom les causes et les substances, et que vous ne connaissez que les faits et les lois. Vous avez niison ; au nom de la phi]«>> Sophie, je vous approuve : cette itçuorance que vous déclarez si hautement^ elle est réelle ; je vous permets de vous conliner dhB§ Tétude de^fiiits et des lois. Bien plus« s il vous faisait riTen sortir, je vous le défendrais. Si vous ne désiriez pK vousmAme rester dans ce cercle, je vous condamnerais à y demei^ Vf*r toujours.

Il y a eu effet deux ordres de connaissances absolument disfincte<3t, auxquels correspondent deusi mélÉûdes et deux scienreséjjjalement diverses.

^ Il y a d'une part les faits et les lois, les phénomènes et leurs ronditionn; d*autre part la nature intime de ces faits, leurs c^ii«e» et leur» substances.

Il y a tVwTïi^. partie comment des phénomènes observables et d'autre part \ftnr pot/rquoi,

f>tt deux ordres de questions sont absolument^ profondément difttinrt^, IIa sont situés dans des plans différents.

r>r« riiAfiie il y a rietix sciences et deux méthodes; la science f*t Ih rn/*thodo r*xp/':rimentale, qui s'occupe des phénooiènesel

INTRODUCTION. xxxvii

de leurs conditions; la science et la méthode philosophique qui s'occupe des causes et des substances. L'une vous regarde, ô savants; l'autre est notre affaire, à nous philosophes. Restez dans votre domaine, nous n'irons pas vous y troubler. Ne venez pas dans le nôtre, vous iriez contre vos propres principes. Conservez votre ignorance à laquelle vous tenez tant, mais ne contestez pas notre science. Vous n'en avez pas le droit. Vous avez raison de distinguer le connaissable de l'inconnaissable; seulement vous avez tort d'étendre à la scic^nce humaine entière ce qui est le propre de votre méthode spéciale. Il y a un inconnaissable pour vous, science expérimentale, mais cet inconnaissable est connaissable et connu pour moi qui suis la philosophie. Faites-moi cette concession, qui ne doit guère vous coûter, puisqu'il s'agit de choses dont vous ne voulez pas vous occuper, faites-moi cette simple concession et nous serons pleinement d'accord. Je dis plus, nous contracterons alliance, nous combattrons ensemble les ridicules prétentions du monisme, qui veut expliquer tout l'univers en partant des faits de l'expérience. Vous le rappellerez aux vrais principes; vous lui direz que les questions d'origine sont inconnaissables par l'expérience ; vous le réduirez au silence, et, quand vous aurez terminé votre discours, je prendrai la parole et je lui montrerai comment la raison les résout. Nous nous attaquerons aussi au matérialisme ; vous lui direz que la science expérimentale ne connaît que les conditions de la pensée et non la substance de l'être pensant; cela fait, je lui expliquerai par ma méthode que la pensée suppose un sujet indivisible. Je vous offre une alliance loyale ; si vous l'acceptez, nous travaillerons ensemble, chacun dans notre domaine, au progrès de la connaissance humaine.

Si au contraire vous refusez cet arrangement, si vous continuez à vouloir déclarer que vos faits et vos lois sont le seul objet de la connaissance, que m'importe? Nos domaines sont distincts. Je continuerai à affirmer les vérités dont je suis en

raviîi LE POSITIVISME ET LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE.

légitime possession, je ne m'inquiéterai pas de vos négations.

Si, de plus, vous essayez d'argumenter contre moi, si vous invoquez les progrès et la certitude de votre science, j'ai mes réponses toutes prêtes; l'objet et la natiu*e de nos études sont différents; le mien est plus beau, plus utile en réalité, mais moins varié ; il est susceptible d'une certitude morale toute différente de la certitude physique ; il est plus contesté^ parce qu'il soulève plus d'orages et qu'il est un mobile plus puissant pour la volonté humaine.

On le voit, en tant que réfutation du positivisme, ce second système est absolument équivalent au premier. C'est toujours la même attitude défensive. La philosophie reste dans ses remparts qui sont absolument imprenables, et oppose aux envahissements de la science une fin de non-recevoir indéclinable. Ia position logique est excellente.

Seulement ici encore, et ici plus que dans le cas du premier système, l'ennemi est contenu, mais n'est pas détruit. Vaincu par la raison, le positivisme se relève par les apparences, par cette sorte de fausse preuve expérimentale que nous avons exposée, par cet avantage qu'a nécessairement aux yeux du public et surtout du public moderne, si superficiel et si ennemi de toute recherche profonde, Thomme qui affirme beaucoup do choses diverses avec certitude, sur celui qui ne peut énoncer qu'un petit nombre de vérités, et qui est constamment obligé de les défendre contre une contradiction sans cesse renaissante.

Seulement, ce qui est beaucoup plus grave dans le second cas que nous considérons, c'est qu'en adoptant le principe de la séparation entre les deux ordres de connaissance, en excluant, d'accord avec les positivistes, les causes et les substances de la science expérimentale, la philosophie spiritualiste semblerait prêter des forces à une doctrine qui lui est opposée. Elle lui donnerait si pleinement raison, et donnerait si pleinement tort aux traditions de l'humanité sur ce point, qu'elle rendrait par

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là même beaucoup plus plausible la prétention de l'empirisaie moderne à les contredire sur tous les autres.

Sans doute ces raisons seraient sans valeur, si le principe de la distinction absolue entre la science expérimentale et la philosophie était incontestable et solidement prouvé. Tout doit céder à une vérité constatée, lors même qu'elle semble conduire à des conséquences dangereuses pour d'autres vérités. Mais si cette concession faite au positivisme est une erreur, si le principe que la science expérimentale ignore les causes et les substances est inexact, on comprend qu'en admettant dans son sein cette erreur, qu'en se laissant pénétrer et comme infecter par de fausses notions métaphysiques qui contiennent en puissance le positivisme, la philosophie spiritualiste soit affaiblie dans sa défense, qu'^elle se trouve aisément engagée dans les sophismes de ses adversaires et ait de la peine à s'en dégager, que, rigoureusement exactes au point de vue logique, ses argumentations soient sans effet sur les intelligences, que prêchant une doctrine pure appuyée sur des raisons vraies et rigoureusement suffisantes, elle prêche le plus souvent dans le désert.

Or, notre conviction est que la philosophie spiritualiste ferait fausse route en concédant ainsi à la science expérimentale qu'elle a le droit d'ignorer les causes et les substances et de se séparer ainsi de la métaphysique. Nous croyons que cette division tranchée, cette séparation absolue est une erreur. Nous en sommes tellement convaincu que nous ne craignons pas d'appeler cette opinion le semi-positivisme, parce qu'elle concède au positivisme la séparation entière entre l'ordre des phénomènes et de leurs conditions, qui serait l'objet des sciences et de leur méthode propre, et l'ordre des causes et des substances, qui serait l'objet de la métaphysique. Ce n'est sans doute que la moitié de ce que demande le positivisme. Arrivé là, il veut aller plus loin et supprimer la métaphysique ellemême. Les philosophes spiritualistes, dont nous apprécions le

système, arrèteat avec raisoa et au nom de la logique leurs adversaires à ce second momeat ; ils leur refusent et peuvent leur refuser une conséquence qui ne sort pas rigoureusement du principe et qui n'en est déduite que par une argumentation inexacte. Aussi restent-ils réellement spiritua listes, mais leur spiritualisme est faible, déjà blessé par l'ennemi, et n*est pas suf&sanmient armé en guerre.

Nous croyons que la véritable attitude du spiritualisme doit consister au contraire à contester le principe même dont le positivisme part; à déclarer que la iôrace expérimentale, quoi quelle dise, et peut être à son insv^ eomalt et étudie de véritables causes et de véritables siAsIhkh; que la distinction absolue et radicale, entre TcMPAm piéflOBéual et Tordre substantiel, est une chimère; enfii <pw la science expérimentale et la métaphysique^ étudiant le laème monde, créé par le même Dieu, et se servant pour l'étudier de la même intelligence humaine, ne peuvent point être si radicalement séparées, ni quant à leur objet, ni quant à leur méthode; qu'elles restent distinctes, mais unies, comme l'àme humaine est unie au corps ; qu'elles sont comme des branches d'un même tronc, ou plutôt que la métaphysique est le tronc dont les diverses sciences expérimentales sont les branches divergentes, mais toujours rattachées à la souche, et recevant d'elle la sève vivifiante des principes.

(Test ce premier système, c'est cette première manière de conihattre le positivisme qui fait l'objet propre de ce livre.

Commençons l'exposé sommaire de ce système et indiquons la méthode qui servira à le démontrer.

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