LIVRE PRÉUMINAIRE. - CHAPITRE VIII
contraire que cet examen produise, relativement au lien de ces idées une obscurité croissante.
Dans ce dernier cas, on conçoit qu'au milieu de ces nuages, il puisse exister un principe inaperçu de solution. Les idées opposées échappent pour ainsi dire à Tétreinte do Tintelligence et semblent glisser Tune sur l'autre au moment où Ton cherche à constater leur contradiction. L'opposition s'établit dans les termes, mais avec un sentiment intime que ces termes sont obscurs et qu'il pourrait y avoir un accord possible des idées inexprimable par le langage.
in. Il existe un troisième signe qui peut servir de contrôle aux deux précédents, et qui par sa simplicité mémo, peut être d'une grande utilité pour guider le bon sens dans son appréciation délicate.
Ce signe est tiré de ce que je pourrais appeler la situation du problème qui se présente sous la forme d'une antinomie apparente.
Pour le bien comprendre, rappelons en quelques mots ce que nous avons dit de la marche progressive de la philosophie.
L'esprit humain part de certaines données simples et primitives qui sont d'une part les premières notions expérimentales, et d'autre part les premiers principes dégagés par l'abstraction des données de l'expérience.
En analysant et en combinant ces premières données, il marche du connu à l'inconnu, résolvant certains problèmes qui se présentent à lui, mais soulevant en même temps de nouvelles et plus profondes questions. Tous ceux qui ont étudié de bonne foi les questions philosophiques ont été frappés de cette apparition continuelle de difficultés nouvelles, qui semblent sortir de terre comme les guerriers de la fable.
Cette impossibilité de dissiper toutes les objections opposées à une doctrine quelconque est, aux yeux de certaines personnes, un argument en faveur du scepticisme et de la croyance à l'impuissance de la raison.
Nous avons tiré de ce fait une autre conclusion, nous avons admis simplement que la raison humaine est limitée et que sa
puissance n'est pas adéquate à la solution complète des problèmes qu'elle se pose.
Dès lors, il nous a paru raisonnable de supposer qu'elle peut résoudre les problèmes les plus simples, les plus voisins des données simples et primitives, mais qu'elle doit échouer à Tégard des problèmes plus élevés et plus profonds.
Or, cette impuissance, cette faiblesse relative de la raison se manifeste précisément par Tapparition des antinomies apparentes.
De même qu'un homme, qui n'aurait que des instruments grossiers et ne prendrait que des mesures approximatives, pourrait déterminer sans erreur certaines mesures générales des corps, mais qu'il tomberait forcément dans des erreurs de calcul manifestées par des résultats contradictoires, s'il voulait déterminer des dimensions plus petites que sa limite d'approximation, de même la raison résout aisément les difficultés qui se présentent à elle de prime abord, s'élève du premier aspect de la nature à ime connaissance plus nette et plus profonde, mais échoue devant les derniers problèmes, faute de données suffisantes, faute peutêtre aussi d'une puissance d'abstraction assez subtile pour discerner l'opposition absolue de l'opposition apparente des idées.
Dès lors, l'antinomie apparente étant le signe de la limite de la raison, sa place naturelle se trouve dans la partie reculée et profonde de la connaissance humaine. Elle se rencontre lorsque, après avoir résolu les premiers problèmes, la raison s'attaque aux questions nouvelles et plus ardues qui ont surgi de la solution même des premiers.
Lors donc que nous nous demandons si l'on doit considérer une antinomie comme apparente ou réelle, nous pouvons regarder sa situation dans la région de la science humaine comme un critérium présomptif.
Il est présumable qu'une antinomie, résultant de la tentative de résoudre un problème profond sur la nature des êtres, n'est qu'une antinomie apparente.
Une contradiction qui se rencontre dans les parties facilement explorées du domaine de la raison doit au contraire être présumée réelle et éliminée à tout prix.
Rien ne serait plus contraire à ce principe du bon sens supérieur,