LIVRE PHÉLIMLNAIRE. - CHAPITRE VIII
nombre très grand de mots qui n'expriment que les différentes faces de cette même idée.
Considérons au contraire la notion favorite de certains philosophes modernes, la notion de la matière sentante, du cerveau sujet de la sensation. — Que sort-il de cette idée?
Après avoir admis que la matière éprouve des sensations, il faut que vous admettiez qu'elle pense et forme des idées abstraites, nouvelle difficulté que la première h}rpothèse n'aide nullement à résoudre et qui a forcé M. Taine à essayer de réduis les idées générales à de simples mots.
Puis il faudra admettre qu'elle veut, qu'elle se croit libre, qu'elle se sent responsable. A chaque fois, la contradiction primitive reparaîtra, et le philosophe qui aura primitivement accepté la contradiction entre l'organe multiple et la sensation simple se trouvera obligé d'entasser contmdictions sur coiltradictions , de confondre l'objet et le sujet, l'abstAÛt et le concret, la perception et la sensation. Bien loin d'être en possession d'un principe de solution, il sera au contraire lié par un système préconçu qui l'obligera à dénaturer les faits.
Ainsi , fécondité des antinomies apparentes qui cachent une vérité profonde, stérilité complète des notions véritablement contradictoires, tel sera notre quatrième signe de distinction.
Mais il importe de ne pas oublier la nature de ces signes. Ce ne sont point des règles logiques dont Tapplication puisse se faire d'une manière quasi mécanique comme les règles du syllogisme. Ce sont de simples signes présomptifs qui doivent servir de guides au bon sens, et lui permettre de prononcer sur ces questions difficiles.
L'appréciation de l'existence de ces différents signes exige une contemplation patiente de la vérité sous toutes ses faces, une longue réQexion, un emploi simultané de toutes les facultés de l'intelligence.
C'est cette nécessité d'un jugement personnel et réQéchi qui explique pourquoi la philosophie ne peut pas s'enseigner comme une science exacte. Les sciences restreintes, qui étudient un
certain genre de faits expérimentaux, ou un certain genre de notions abstraites arrivent à la certitude par un procédé uniforme et presque mécanique. Leurs résultats une fois constatés se formulent dans un langage précis, s'imposent à toutes les intelligences, et, une fois compris, se fixent dans les esprits d'une manière définitive.
La métaphysique, au contraire, exige un jugement réfléchi par delà l'emploi des procédés logiques. Aussi, dans cette science, la certitude est-elle le résultat d'une perception durable et d'ime sorte de contact avec la vérité. Cette opération de l'intelligence est nécessairement individuelle. Aucune parole ne peut la traduire, aucune formule ne peut l'exprimer d'une manière complète. Tout ce que le philosophe peut faire, c'est de dire : voilà ce que j'ai vu, mettez-vous au même point de vue que mioi; regardez , et vous verrez ^e j'ai raison. Mais on ne peut pas dire d'avance combien de temps il faudra pour que les nuages se dissipent devant l'œil de Tintelligence et pour que la vérité lui apparaisse clairement.
Notre conclusion est donc que le véritable critérium entre les antinomies réelles et apparentes consiste dans un jugement réfléchi du bon sens, prononçant dans chaque cas après un examen complet de l'ensemble du problème et de ses tenants et aboutissants.
Nous réunissons dans un tableau les difi'érents signes qui peuvent servir, non à suppléer au jugement du bon sens, mais à guider l'intelligence dans l'étude du problème.
Ces signes sont les suivants :
Îl. Clarté et évidence des propositions qui semblent s'opposer.