‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 6 sur 320 · DU POSITIVISME · texte numérisé non relu

DU POSITIVISME

I^ science expérimentale ne peut connaître les causes et les substances ; elle ne coimalt que les phénomènes et leurs lois.

Les phénomènes et leurs lois constituent un ordre d'objets de connaissance, et les causes et les lois un autre ordre absolument distinct du premier.

La science expérimentale, qui étudie les lois et les phénomènes, est radicalement distincte de la métaphysique qui étudie les causes et les substances.

Telles sont les trois assertions étroitement liées ensemble qui constituent ce que nous avons appelé le semi-positivisme. Le positivisme n'en diffère qu'en un seul point, en ce qu'il nie que la métaphysique soit une science véritable.

Nous croyons que ces formules sont absolument fausses, et qu'au contraire, la science expérimentale connaît, découvre, analyse et manie constamment de véritables causes et de véritables substances. Nous croyons que la prétendue distinction radicale entre l'ordre des causes et des substances, d'une part, et d'autre part, l'ordre des phénomènes et des lois, est chimérique, que ces deux ordres se confondent dans la réalité et sont l'objet d'une même étude, le second, celui des phénomènes et des lois, n'étant que la surface du premier ; le premier, celui des causes et des substances n'étant que le fond réel, le prolongement et comme la racine du second, sans qu'il soit possible de poser quelque part, entre la surface et le fond,

MJi LE POSITIVISME ET LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE.

entre la portion extérieure du monde et la portion interne, une coupure, une division nette et absolue qui permette d'attribuer chacune des parties à une science radicalement différente.

Mais pour rendre notre pensée claire et éviter Tappareoce d'une pétition de principe, nous sommes obligés de bien indiquer d'avance ce que nous voulons dire, ce que nous voulons prouver, et comment nous voulons prouver notre assertion.

Nous commencerons par prendre, à Tégard de notre propre opinion, le même rôle de narrateur et d'expositeur que nous avons pris à Tégard de celle de nos adversaires.

Nous demandons au lecteur, non pas de nous croire sur parole , mais de nous suivre jusqu'au bout sans contester d'avance nos assertions; nous réclamons aussi le droit de définir, selon nos propres idées, les termes dont nous nous servirons, et en particulier les termes de cause et de substance.

Cela fait, et notre situation clairement établie et dessinée, les rapports de notre opinion avec les deux systèmes qui nous sont directement opposés, le positivisme et le monisme, et avec le système spécial de spiritualisme que nous avons appelé semi-positivisme, les tenants et les aboutissants de notre doctrine étant bien mis en lumière, il sera temps de passer à la démonstration.

Or, nous tenons à le dire d'avance, cette démonstration présente certaines difficultés qui tiennent, les unes à l'état actuel des esprits, les autres à la nature même des choses.

Il est incontestable qu'il existe un grand nombre d'opinions philosophiques contradicloires les unes aux autres, qui sont acluellement répandues dans le public ; qui composent pour ainsi dire l'atmosphère intellectuelle mélangée, variable et agitée, au milieu de laquelle nous vivons tous, et au milieu de laquelle nos intelligences personnelles ont grandi et se sont développées. Il y a celles que nous avons signalées, le posi-

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tivisme, le monisme ; il y a une opinion qui leur est liée, le sensualisme de Condillac restauré par M. Stuart Mill et M. Taine^; il y a le panthéisme défendu par M. Yacherot, le matérialisme pur, généralement répandu dans les liyres de médecine. Au sein même du spiritualisme, il y a également des divisions; le cartésianisme et sa forme extrême, Tontologisme platonicien de Malebranche, ont leurs représentants; le dynamisme de Leibnitz est en faveur auprès de certains esprits; le semi-positivisme, que nous avons défini, a de nombreux partisans; la doctrine d'Aristote enfin, cette grande synthèse fondée sur le bon sens, qui serre la réalité de plus près qu'aucun autre système, va tous les jours grandissant, grâce à Tappui que lui donne son union avec les traditions catholiques.

Or, sur les questions (|ui nous occupent, ces divers systèmes ont évidemment chacun leur solution propre. Chacun a sur les notions de cause et de substance une théorie différente; chacun a sur l'expérience, la raison, leur distinction et leurs droits respectifs une doctrine particulière.

En outre, ce qui est plus grave et ce qui rend la confusion plus inextricable, c'est que, suivant le système de philosophie que Ton prend pour guide, les mots eux-mêmes changent de sens. La substance, telle que l'entendent les panthéistes, diffère totalement de la substance ausensspiritualiste. La cause, simple antécédent phénoménal dans le système de l'empirisme, devient dans d'autres systèmes un agent réel invisible qui produit les faits. Dès lors, on le comprend aisément, aucune discussion ne peut aboutir, aucune controverse ne peut arriver à une conclusion. Entre des interlocuteurs d'opinions opposées qui parlent chacun une langue diverse,, qui lAodifient les termes dont ils se servent au gré de leur propre pensée, il n'y a évidemment aucune discussion possible ; les arguments se croisent sans se rencontrer, c'est une véritable Babel intellectuelle.

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INTRODUCTION. XLf

ne puissent contester, il faut indiquer, à partir de ce point de départ, une route sûre à suivre, une manière d'explorer le terrain sans danger ; d'accroître la somme de ses connaissances sans perdre ce qui a été primitivement acquis, et de ne pas démolir le premier étage de l'édifice scientifique en construisant le second.

Cette méthode, nécessaire dans toute étude philosophique, mais particulièrement nécessaire en présence de la grave et délicate question que nous avons entrepris de résoudre, cette méthode si importante, nous l'avons cherchée et nous croyons l'avoir trouvée. Nous n'avons pas créé cette méthode à priori; nous l'avons appliquée avant de la rédiger; c'est ce qui fait que nous avons confiance dans sa valeur et son exactitude.

Dès lors, voici l'ordre de notre travail : en premier lieu, exposé de notre opinion, puis exposé de la méthode conduisant à la démontrer et à dégager la vérité des nuages amoncelés par les faux systèmes, et aussi des obscurités propres à la vérité elle-même et qui proviennent de la complexité du monde et des limites de l'pprit humain. Enfin, application de la méthode, et par conséquent démonstration de notre doctrine, justification de nos définitions, et réfutation des opinions contraires à la nôtre .

Par suite de cet ordre qui nous parait à la fois loyal et logique, nous croyons devoir prévenir le lecteur, quelle que soit son opinion, que les assertions que nous allons poser et les définitions que nous allons choisir ne sont pas arbitraires ; que les unes seront démontrées et les autres justifiées plus tard, et que notre exposé actuel n'est que le résumé, dégagé de toute controverse, d'une doctrine dont il trouvera plus loin le développement et les preuves. Ceci bien compris, entrons en matière et commençons notre exposé.

COMME QUOI l'expérience ATTEINT LES CAUSES

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