UVRE PREMIER. - CHAPITRE PREMIER
§ 2. — Fondement de la distinction de ces notiofis.
Il est clair que le fondement de la distinction entre ce qui subsiste et ce qui se passe, entre la substance et le phénomène, doit être cherché dans un rapport avec la notion de temps. Subsister, se passer, c'est être dans le temps, c'est durer, mais c'est durer d'une manière différente.
Seulement ce serait une grave erreur de croire que la substance diffère du phénomène parce que l'une dure plus longtemps que l'autre. Ce n'est pas le plus ou moins de durée qui distingue ces notions, c'est l'espèce de la durée, la manière dont l'une et l'autre durent.
Une substance peut avoir une durée très courte, et un phénomène une durée immense.
Le mouvement du soleil est un phénomène qui dure depuis une centaine de siècles sinon plus ; la petite fleur éphémère qui fleurit le matin et sèche le soir est une substance.
Le caractère propre du phénomène, c'est que son essence est de s'écouler : c'est la durée qui le contient, le détermine et le mesure. Otez-lui la date de son commencement et de sa fin, et il n'en reste qu'une notion incomplète. Tout événement implique une époque, tout acte et toute sensation un moment.
La substance, au contraire, subsiste dans le temps sans être, si j'ose ainsi parler, pénétrée par le temps. Elle a pu commencer et elle pourra finir; mais ni son origine ni sa destruction future ne font partie de la notion de son existence actuelle.
Je puis posséder la notion d'une maison, en dessiner le plan d'une manière complète, sans savoir depuis quand elle est construite. Je ne puis, au contraire, connaître un événement, sans savoir quand il a commencé et quand il a fini.
Le temps est la mesure des phénomènes. En partageant en époques la durée d'un phénomène, on partage le phénomène lui-même en parties distinctes. En ajoutant bout à bout des événements consécutifs, ou compose un phénomène plus général qui en est la somme.
82 LE POSITIVISME ET LA SQENCE EKPERI31ENTALE.
Supposons un corps qui, en dix heures, parcourt vingt lieues ; le phénomène total est la somme de dix déplacements partiels dont chacun consiste à parcourir deux lieues en une heure.
Les substances ne se prêtent point à une opération semblable. L'obélisque de Louqsor dure depuis quarante siècles ; est-ce une raison pour qu'il puisse être partagé en quarante parties ? Peuton ajouter Tobélisque qui existait hier et celui qui existe aujourd'hui pour former un obélisque double, conmie un voyageur ajoute la route de la veille à celle du lendemain?
Évidemment, cela est absurde. La substance ne se mesure pas par le temps. Pour me servir de l'expression des algébristes, elle n'est pas fonction du temps.
Le changement est accessoire dans la substance, il est le fond même du phénomène.
Tandis que le phénomène, couché sur la trame mobile du temps, correspond par ses diverses périodes aux diverses époques, la substance existe tout entière dans chaque partie de sa durée.
Aussi l'existence des phénomènes est-elle instantanée. Le phénomène passé n'existe plus, le phénomène à venir est encore un pur néant.
La substance, au contraire, possède réellement un passé et un avenir; elle a existé et elle existera ; elle contient en elle-même un fond identique qu'elle possédait hier et qu'elle conservera demain.
On pourrait dire que le temps coule sur les substances et emporte les phénomènes. Mais cette métaphore n'exprimant pas assez l'infinie mobilité des phénomènes et l'empire réel de la durée sur les substances, nous préférons dire que le temps emporte les substances et que, suivant l'image antique, il dévore et reproduit constanmient les phénomènes.
§ 3. — De la durée subsistante et de la durée fluente.
Pour résumer les idées précédentes et pour bien préciser les deux espèces de durée qui caractérisent la substance et le phé-