LIVRE PREMIER. — CHAPITRE PREMIER
nomène, nous appellerons celle de la substance durée subsistante; celle du phénomène qui s'écoule durée fluente. L'une et l'autre se composent des mêmes intervalles de temps ; elles coïncident ensemble parfaitement, mais leur espèce est distincte. L'une est le repos, la permanence durable : l'être identique qui possède cette durée traverse le temps et relie les diverses époques au travers desquelles il persévère. La seconde est le mouvement, l'écoulement : le phénomène dont cette durée est la mesure fuit constamment, chacun de ses instants chasse et détruit le précédent.
A ces deux sortes de durée, correspondent deux sortes d'observations. Les unes, que nous pouvons appeler observations statiques, saisissent l'être en repos et atteignent ses qualités permanentes; les autres, que nous appellerons observations dynamiques, portent proprement et directement sur le phénomène mobile. Les premières observations n'exigent pas une mesure du temps, tandis qu'elle est essentielle pour celles de la seconde espèce.
§ 4. — Hétérogénéité des notions de substance et de phénomène.
De cette différence si profonde entre la substance et le phénomène, quant au mode même de leur existence, résulte une conséquence plus importante qu'elle ne semble au premier abord.
C'est la complète hétérogénéité de ces deux notions, l'impossi^ bilité de les faire rentrer dans un genre commun.
Tous les êtres réels, les corps et les âmes, les êtres organiques ou inorganiques peuvent être rangés en genres, en espèces, en classes de plus en plus étendues, et s'enveloppant l'une l'autre. Tous enfin sont compris dans un même genre suprême : la substance.
De même, tous les phénomènes spirituels ou matériels, moraux ou physiques peuvent être rangés en classes, et tous sont com^pris dans une même dénomination : celle de phénomènes.
Mais les phénomènes et les substances sont absolument irréductibles entre eux.
Un homme et un animal, cela fait deux êtres organiques.
Un animal et une pierre, ce sont deux substances.
Un mouvement et une sensation, ce sont deux faits.
Mais une personne et un événement mis à côté Tun de Tautre, comment les désigner sous un même nom? Comment les ajouter? L'addition est impossible. Ce sont des notions trop disparates.
On dira peut-être ce sont deux réalités. Mais le mot de réalité ne se prête à cette réunion de notions incompatibles que parce qu'il est extrêmement vague. Dès qu'on veut lui donner un sens précis, la réalité qui est une chose ou une personne, et la réalité qui est un événement, deviennent si distinctes et si éloignées l'une de l'autre, que véritablement tout rapport entre elles disparaît.
Les philosophes scolastiques avaient déjà fait cette remarque en désignant par le terme vague ens qui n'a aucun terme vraiment correspondant dans notre langue, toutes les réalités possibles; ils avaient observé que ce terme n'indique pas un genre qui embrasse la substance et le phénomène, que ce n'est qu'un mot vague dont la signification varie avec l'objet auquel on l'applique.
Est-il besoin d'observer que cette remarque à elle seule anéantit la philosophie superficielle qui veut faire de la substance une collection de phénomènes ? Une collection est de même nature que les parties dont elle se compose.
La substance et le phénomène sont absolument hétérogènes.
§ 5. — Identité concrète de la substance réelle et du
phénomène réel.
Qui ne croirait, après ce que nous venons de dire de ces deux notions, que leurs objets réels sont absolument distincts?
Qui ne croirait qu'il y a dans ce monde, d'un côté des substances, êtres durables, et de l'autre des phénomènes, êtres successifs dont la réalité s'écoule avec le temps?
Et cependant, tout au contraire, le phénomène considéré dans sa réalité se confond pleinement et de tout point avec la substance à laquelle il appartient, et s'absorbe en elle.