LIVRE PREMIER. - CHAPITRE PREMIER
Considérons d'un côté le fait de la chute d'une pierre et d'un autre côté la pierre tombante : sont-ce deux choses ? sont-ce deux objets différents? Nullement ; la chute c'est la pierre tant qu'elle tombe. Il n'y a pas deux réalités distinctes, la pierre et le mouvement de la pierre. Il n'y en a qu'une seule, la pierre en mouvement.
Mettez de l'acide sulfurique dans un vase qui contient de la potasse. Que se passera-t-il ? Des phénomènes, une combinaison chimique avec ébuUition de la liqueur. Qu'y a-t-il réellement dans le vase ? Des substances, les corps composants et le produit de leur combinaison.
Il n'y a donc pas deux réalités, l'une substantielle, l'autre phénoménale. Il n'y en a qu'une, les personnes et les choses ; les phénomènes ne sont que les personnes et les choses considérées dans leur état d'activité et de changement.
Dès lors tout ce que nous avons dit du phénomène peut s'appliquer à la substance en tant qu'elle n'est qu'une même et identique réalité avec lui. C'est le même dtre qui subsiste et qui s'écoule, qui possède une nature indépendante du temps et une vie qui s'écoule avec la durée.
Ces deux rapports de permanence et de succession, cette existence durable et cette existence instantanée et constamment renouvelée, c'est le même individu réel qui les possède.
Que conclure de cette apparente contradiction ?
Serait-ce donc notre esprit seul qui créerait la différence entre la substance et le phénomène? Cette distinction serait-elle purement subjective?
Gardons-nous de nous laisser aller à cette pensée ; ce serait mettre en question le fond même de notre raison.
En distinguant le phénomène de la substance, notre esprit n'agit pas arbitrairement ; il n'invente rien, il n'affirme que ce qui se présente à lui. Si la même et identique réalité lui apparaît conmie subsistant et comme s'écoulant, si elle prend alternativement dans sa conception la forme d'une personne ou celle d'une action, c'est que la réalité elle-même possède ces faces distinctes.
Les personnes et les choses sont réelles. Les faits et les événements sont réels.
Les faits et les événements, considérés d'une certaine manière, se confondent absolument et s'identifient avec les personnes ou les choses dont ils sont la manifestation.
Considérés d'une autre manière, par l'effet d'une abstraction involontaire et nécessaire, ils constituent tout un autre ordre d'objets d'observation.
Mais quoi ! il y aurait donc dans les êtres des contradictions cachées ? L'être serait à la fois permanent et successif? Le phénomène serait à la fois identique à la substance et différent d'elle? N'approchons-nous pas ainsi du système de Hegel, de lïdentité des contraires, et de l'indifférence dn différent?
Nous ne pouvons donner en ce moment la réponse à cette difficulté. Elle résultera bientôt d'une étude plus complète de la nature de l'être concret et des procédés de l'inteUigence humaine.
Contentons-nous de dire qu'il n'y a pas ici une contradiction réelle, mais une apparence de contradiction résultant de la limite de notre connaiaihnce.
Nous avons d'ailleurs déjà dit, que si Hegel avait sagement limité son système de thèse et d'antithèse, s'il avait admis, non d'absolues contradictions, mais des oppositions d'idées si voisines de la contradiction qu'on puisse à grand'peine les en discerner, il aurait peut-être ouvert de nouvelles routes à la science, au lieu de détruire, comme il Ta fait par son système, l'instrument même des découvertes philosophiques.
Arrêtons-nous sur le bord de cet abîme ; nous y reviendrons plus tard pour essayer d'en déterminer les limites, et même d'en sonder la profondeur.
Reprenons, malgré ce que ces résultats ont d'étrange et de mystérieux, l'analyse de la notion de substance.
§ 6. — Dépendance de la réalité du phénomène par rapport
à celle de la substance.
Hétérogènes et incompatibles quand on les considère d'une manière générale et abstraite, s'identifiant au contraire quand on