LIVRE PREMIER. - CHAPITRE PREMIER
les considère dans leur sujet concret, les notions de phénomène et de substance sont subordonnées Tune à Tautrc.
La substance est le sujet, le support nécessaire du phénomène.
Tout mouvement est le mouvement d'un corps, toute pensée est la pensée d'un esprit.
Séparé de la substance, le phénomène n'est plus qu'une abstraction, une idée pure; au point de vue de la réalité, il équivaut au néant.
Un mouvement qui n'est pas le mouvement d*un mobile, une sensation qui ne serait pas éprouvée par un être sensible, ce ne sont que des idées abstraites.
Ainsi la réalité du phénomène dépend de celle de la substance, ou plutôt elle n'est que la réalité même de la substance considérée dans une de ses manifestations particulières.
La réciproque n'est pas vraie.
La substance, la personne ou la chose ne dépend pas de ses phénomènes. Elle existe avant eux, ils peuvent changer ou cesser d'exister sans qu'elle périsse.
L'existence d'un corps ne dépend pas de ses mouvements, celle d'un organisme de ses fonctions.
Il faut exister avant d'agir, ou de subir des modifications.
La substance est antérieure en nature au phénomène.
De là une nouvelle définition de la substance.
La substance existe en elle-même. Le phénomène existe dans la substance.
La substance est Vétre en soi.
Le phénomène est l'être qui subsiste dans un autre. « Ens in alio » comme disent les scolastiques, ici encore profondément vrais.
Revenons pour plus de clarté sur l'origine de ces notions.
Ce qui se présente à nous le plus souvent, c'est le phénomène, ce sont les changements, les modifications des êtres.
Simultanément avec ces changements nous concevons des êtres, des corps, des substances auxquels ces changements arrivent. Comparant en général la notion des phénomènes avec celle des substances, nous les trouvons distinctes et même opposées quant à leurs relations avec le temps ; les uns s'écoulent, les autres subsistent. Examinant ensuite en particulier le rapport
de chaque phénomène même avec Tètre qui en est le sujet, nous voyons qu'ils sont identiques ; que le phénomène c*est la substance elle-même vue dans un de ses actes. Mais, chose remarquable ! ce n'est pas la substance qui s'absorbe dans le phénomène, c'est le phénomène qui se fond dans la substance.
La première notion qui s'est présentée à nous, celle qui semble le premier objet de Texpérience, se résout dans la seconde. Mais la seconde ne peut pas rentrer dans la première.
On peut dire avec vérité :
n n'existe que des substances, des personnes et des choses.
Gela est vrai, caries faits etles événements ne sont que les choses et les personnes en tant qu'elles changent, remuent ou agissent.
Au contraire, si Ton disait avec certains philosophes :
Il n'existe que des faits et des événements; il n'y a pas de corps mais des mouvements, pas d esprits, mais des pensées; on émettrait une assertion contraire à l'évidence et au bon sens.
En effet, les seuls phénomènes réels étant les phénomènes des substances, les seuls mouvements réels ceux des corps, les seules pensées réelles celles des esprits, avec quelle sorte de phénomènes prétendrait-on construire le monde?
Avec des phénomènes réels? mais ces phénomènes appartiennent à des substances qui leur sont antérieures et leur servent de sujets.
Avec des phénomènes sans substance ? Mais des phénomènes sans substance sont de pures abstractions, de pures idées qui n*existent que dans Tesprit du philosophe et non dans la nature des choses.
Tout ceci semble inutile à dire. Il faut le dire cependant puisque des hommes sérieux disent le contraire.