SUBSTANCES ET QUALITÉS
§ 1. — Origine de cette distinction.
La substance se distingue du phénomène par Topposition entre la permanence et la successign.
Elle se distingue de la qualité par un rapport d'une autre espèce. — La substance est un être unique; les qualités en sont les faces diverses. — C'est donc l'unité ici qui s'oppose à la diversité.
Examinons sur un exemple comment se produit spontanément cette opposition.
J'ai sous les yeux un objet quelconque ; je prends pour exemple une orange. •
L'examinant, je trouve qu'elle est jaune, ronde, pesante, solide.
Je conçois dès lors les idées distinctes de couleur jaune, de' forme ronde, de pesanteur et de solidité.
Mais en même temps, je conserve l'idée de l'objet tout entier, de l'orange.
L'orange est la substance.
La couleur^ jaune, la forme ronde, la pesanteur, la solidité sont les qualités de l'orange.
* J'entends par couleur, non Timpression visuelle variable, mais une propriété fixe de Torange qui se manifeste suivant les circonstances par différents effets de
94 LE POSmnSME ET LA SOENCC EXPÉRDfENTALE.
Prenons an exemple d'un autre ordre.
En réfléchissant sarmoî-mème« je reconnais qne je snis inteUi> gent, sensible, actif.
De là des idées d'intelligence* de sensibilité, d'activité.
Mais je conserve néanmoins Tidée de ma personne qui est unique.
Je reconnais que ces facultés sont à moi « que ce sont mes facultés, et, par analogie avec l'exemple précédent, je les nomme mes qualités.
A ces qualités diverses j'oppose ma personne. Je reconnais ainsi que je suis une substance dont l'intelligence, l'activité, la sensibilité sont les qualités.
§ 2. — Sens précis du mot qualité.
Ici je dois faire une observation importante sur le sens du mot qualité.
Ce mot a deux sens. Le sens philosophique est celui que nous adoptons, il désigne une des faces diverses d'un être réel. C'est un sens très général, qui comprend un grand nombre de subdivisions, propriétés, facultés, attributs, modes, etc. Le même terme de qualité a un sens vulgaire plus précis et plus limité. Selon ce second sens, la qualité indique simplement une certaine variété de la nature d'un être, et se détermine par comparaison avec un être à peu près semblable. C'est ainsi que les qualités morales sont certains degrés et certaines variétés de nos facultés intellectuelles ou affectives; dire qu'un homme possède une de ces qualités, c'est dire qu'il est meilleur ou plus sage que la moyenne des hommes. Selon ce second sens, on ne pourrait pas dire que l'intelligence, l'activité, la sensibilité, sont des qualités ; il faudrait dire des facultés ou des puissances.
Mais la philosophie a besoin d'un terme général qui désigne toutes les décompositions idéales des substances qui ont un caractère de permanence, de même qu'elle a besoin d'un terme
luiniènf fi (rombrc. — Voir d^ailleurs sur ce point le livre IV de cet ouvrage, intitulé ; Théorie de ia perception, ch. iv.