‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 56 sur 320 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE II. 9l · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE II. 9l

qui désigne tous les aspects successifs des êtres réels. Nous avons choisi, conformément au langage habituel des philosophes, le terme de quaUté pour désigner indifféremment Tune de ces espèces de notions, le terme de phénomène pour désigner l'autre. Ainsi, pour nous, tout fragment idéal de la substance, propriété, faculté, puissance, mode, attribut, qu'il fasse partie de l'essence de l'être, ou qu'il lui soit accidentellement uni, sera désigné sous le terme général de qualité, à la seule condition que l'objet ainsi considéré à part de la substance soit permanent comme elle. Toute action, toute modification successive de la substance sera désignée par le nom de phénomène.

Il serait sans doute désirable que la philosophie s'écartât très peu du langage vulgaire, mais il est nécessaire qu'elle s'en écarte un peu, et qu'elle adopte, dans une certaine mesure, un langage technique pour éviter les confusions et les amphibologies qui se rencontrent souvent dans la langue consacrée par l'usage général.

§ 3. — Inséparahilité ahaolue des qualités d'avec la substance.

Revenons sur l'opération intellectuelle par laquelle les qualités ont été séparées de la substance et hâtons-nous d'en constater le < singulier caractère.

En même temps que je sépare par la pensée, les diverses qualités de l'orange, je sais de science certaine que cette division ne peut pas être réalisée en fait.

Il serait absurde de séparer la couleur jaune de l'orange ellemême et de ses autres qualités.

Qu'un homme vienne me dire qu'il va séparer les qualités de l'orange l'une de l'autre, comme il pourrait en séparer les quartiers, qu'il va mettre dans sa main droite la forme ronde, dans sa main gauche la couleur jaune, je le traiterai de fou; je ne pourrai attacher à ses paroles aucun sens.

Ainsi ce que l'intelligence fait lorsqu'elle distingue les diverses qualités d'un être, c'est diviser l'indivisible. C'est exécuter par la pensée une séparation qui non seulement ne peut pas être réelle-

Oi LE POSmVlSME ET LA SOENCE EXPÉRIMENTALE.

ment exécutée dans la réalité, mais dont Texécution n*est même pas concevable.

Est-il nécessaire de réfuter maintenant les philosophes qui ont assimilé la substance à un tout et les qualités à des parties de ce tout?

Les parties sont séparables réellement Tune de l'autre, les qualités ne le sont pas.

Les parties ont une existence propre; les qualités n^existent que dans la substance.

§ 4. — Réalité de la distinction des qualités.

Pourquoi notre intelligence distingue-t-elle ainsi des qualités dans la substance ?

Est-ce une opération arbitraire ? Est-ce l'effet du libre choix de l'observateur?

Nullement. Cette opération est nécessaire. Il est impossible de ne pas reconnaître diverses qualités dteins une substance et de ne pas reconnaître précisément certaines qualités distinctes.

En faisant cette division, nous ne tranchons pas au hasard dans l'être, nous opérons comme Tanatomiste qui sépare des organes, comme le chimiste qui analyse un mélange. La diversité des qualités n'est pas inventée, elle est perçue par notre intelligence.

Elle était donc dans les choses elles-mêmes. Les êtres possèdent donc une unité réelle qui fait qu'ils sont des substances, et une diversité non moins réelle, qui fait qu'ils se déploient en qualités.

§ 5. — Expression logique de l'unité de la substance et de la

diversité des qualités.

Ce double point de vue de tous les êtres, uns dans leur fond , divers dans leurs qualités, s'exprime d'une manière très remarquable par deux sortes de jugements immédiats, en apparence contradictoires et tous deux vrais.

Page 1