LIVRE PREMIER. - CHAPITRE IV
depuis que le langage technique de la scolastique a été remplacé par le langage oratoire et vague des éooles philosophiques modernes.
n est en effet, entre deux êtres, deux sortes de distinctions et deux sortes d'identités.
La distinction concrète est précisément la notion corrélative à l'individualité concrète dont nous venons de faire comprendre la nature.
Elle consiste en ce que deux personnes ne sont pas la même personne, en ce que deux choses ne sont pas une même chose, en ce qu'une certaine personne et une certaine chose sont deux êtres distincts.
La distinction abstraite, que nous pouvons appeler dissemblance, consiste en ce que deux êtres ont des propriétés différentes l'une de l'autre, en ce qu'une personne est plus intelligente qu'une autre ; en ce qu'un objet d'argent est autre chose qu'un objet d'or ; en ce qu'un corps rond est différent d'un corps carré ; en ce qu'une personne, en tant que personne, diffère d'une chose, en tant que chose.
A la distinction abstraite, la dissemblance, est opposée la similitude, ou identité abstraite.
A la distinction concrète est opposée l'identité concrète.
Deux êtres, parfaitement semblables sous tous les rapports, peuvent avoir chacun leur individualité propre, ils peuvent être distincts au sens concret.
Tel est le cas de deux frères jumeaux qui se ressembleraient de tous points.
Tel est celui de deux masses de métal fusible, puisées dans une même chaudière et coulées dans le même moule.
Entre deux êtres ainsi semblables, tout est identique, sauf ce caractère indéfinissable qui fait que l'un n'est pas l'autre.
Il est vrai qu'il est possible et même probable qu'il n'existe jamais réellement dans la nature deux êtres absolument semblables, et qu'il y aura toujours entre deux individus quelque petit trait de distinction.
Vais ces caractères minimes que les scolastiques ont nommés noUB individuantes ne constituent nullement la distinction réelle
des êtres concrets. Hs n'en sont que le signe. C'est par ces caractères que nous reconnaissons un individu de l'autre, ce ne sont pas ces caractères qui font qu'un individu n'est pas l'autre.
Ce qui le prouve, c'est que la distinction concrète de l'un et de l'autre individu est toujours aussi absolue, aussi complète, quels que soient le nombre et la valeur de ces notes distinctives ; c'est que chacune de ces différences peut disparaître, chacun des traits de l'un des êtres peut devenir semblable au trait correspondant de l'autre ; sans que la distinction réelle des individus diminue le moins du monde, sans que les deux frères jumeaux cessent d'être des personnes distinctes, et les deux objets tirés du même moule d'être deux choses qui existent séparément Tune de l'autre.
Ainsi la distinction concrète absolue peut se trouver unie dans les mêmes êtres à une identité abstraite, à une similitude parfaite.
Réciproquement, un même être, tout en restant identique au point de vue concret, peut devenir, au point de vue de ses propriétés, tout différent de ce qu'il était. Tel est le cas d'une masse d'eau qui passe par les trois états solide, liquide, et gazeux. C'est toujours la même masse, et elle est cependant dans chacun de ces états, très dissemblable de ce qu'elle était dans les autres. De même, l'enfant qui devient un vieillard reste le même au point de vue concret, et devient tout autre au point de vue des qualités.
En français malheureusement ces mots le même et autre se prennent indifféremment dans le sens abstrait et dans le sens concret. De la résultent de fréquentes équivoques.
Il en est une plus habituelle que les autres, qui se produit précisément au sujet du terme de substance.
Ce terme a un sens philosophique que nous avons essayé d'expliquer, il signifie être réel concret, sujet de qualités et de phéncOâènes.
Mais il y a un autre sens vulgaire, selon lequel il signifie une certaine espèce de matière^
Lorsqu'on dit que deux objets sont des substances distinctes.