‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 73 sur 320 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VI

Notre méthode consiste à chercher la vérité dans les faits, et à contrôler nos assertions par des exemples tirés des faits; or, si aucune collection n'avait ces attributs de la substance, le contrôle serait impossible puisque nous ne rencontrerions autour de nous aucune substance véritable.

Bien loin donc d'être une question de mots, la question de savoir si les êtres collectifs sont des subtances, est au contraire une question capitale, dont la solution est indispensable pour vérifier notre théorie.

La méthode de solution est très simple.

Il suffit d'examiner si les caractères que nous avons indiqués plus haut appartiennent à certains êtres collectifs, et quels sont ces êtres.

Considérons d'abord le caractère de permanence. Sur ce point il n'y a aucune difficulté. Des êtres collectifs peuvent être permanents. L'orange que nous avons considérée est un être permanent. Un tas de pierre, bien qu'évidemment collectif, est permanent, il possède la durée subsistante; il ne s'écoule pas.

Sans doute un être collectif peut être détruit, dissous, ou bieo fondu dans un autre être plus considérable; il n'est pas étemel, mais il dure pendant un certain temps et cela suffit pour le distinguer des phénomènes dont l'écoulement est continu. Sans doute aussi, il peut y avoir dans un être collectif, comme par exemple dans un être organique, une substitution de molécules telle qu'après un long intervalle de temps on ne puisse plus dire qu'il est substantiellement identique à lui-même. Mais si ce renouvellement est lent, le changement ainsi produit dans l'être n'est qu'accessoire, et dans son ensemble l'être dure d'une manière permanente.

Les êtres collectifs peuvent donc posséder le premier caractère des substances, sous la seule condition qu'ils n'éprouvent que des changements lents.

Si l'on considérait un être complexe se renouvelant très rapidement comme le vent qui frappe sur les arbres ou le cours d'un fleuve, il faudrait pour former une notion désignant une substance, distinguer et suivre par la pensée une portion déterminée de la masse mobile ; on obtiendrait ainsi un être permanent, quant

à ses élémeQts , quoique animé d'un mouvement d'ensemble.

Le second caractère des substances, Tunité centrale, sur laquelle s'appuient des qualités diverses, peut également appartenir aux êtres collectifs. L'orange qui nous sert d'exemple habituel en est une preuve.

Nous avons distingué dans l'orange la couleur jaune, la fonne ronde, la solidité ; ce sont des qualités diverses séparées par la pensée, mais inséparables. En revanche, les quartiers de l'orange sont de véritables parties, l'orange totale en est la collection. Je puis prendre l'un des quartiers dans ma main et laisser le reste de l'orange, je ne puis pas faire de même pour les qualités.

Ainsi les deux modes de division, division physique en quartiers, division idéale et abstraite en qualités, peuvent s'appliquer à un même tout.

Les phénomènes et les qualités du tout résultent sans doute des phénomènes et des qualités des parties, mais néanmoins ils peuvent appartenir au tout et non aux parties. C'est le tout qui est sphérique et non les quartiers.

Je puis en dire autant du tas de pierres ; sa forme, sa grandeur, ses dimensions, sont des qualités du tout, qui s'en séparent par abstraction.

Un tout, quoique multiple sous d'autres rapports, peut néanmoins être le centre unique de qualités inséparables l'une de l'autre. La divisibilité sous le point de vue des parties n empêche pas l'indivisibilité réelle sous le rapport des qualités.

Ici cependant il faut poser une réserve. Pour qu'un tout collectif puisse être sujet de qualités, il faut que la collection soit réeUe et objective en tant que collection, il faut que les parties soient réellement unies et contiguês. S'il s'agissait de pierres répandues sur un chemin et que je résumerais par la pensée en un tout fictif et imaginaire, je ne pourrais supposer aucune propriété comme résultant de leur union. Une telle collection fictive ne serait pas une substance; elle ne posséderait pas le caractère d'unité centrale dont nous avons reconnu la nécessité.

L'application du troisième caractère est plus difficile et demande une attention toute spéciale.

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