LIVRE PRKMIER. - CHAPITRE VI. il
Ce caractère consiste eu ce que la substance est réelle, sans s'appuyer comme le font le phénomène et la qualité sur une autre réalité.
Or, lorsque nous considérons une collection d'êtres, un peuple, une armée, il semble au premier abord qu'il n'y a de réel que les individus, que la collection est une unité abstraite formée dans notre esprit, et qui ne peut être considérée comme réelle objectivement qu'en se reportant aux individus. Il semble que le groupe n'est réel que dans les individus, comme la qualité n'est réelle que dans les substances.
Si nous admettions cette opinion, nous serions de nouveau obligés de retirer le nom de substance aux êtres complexes, et notre théorie serait de nouveau détruite.
Mais il y a à cette objection une réponse un peu subtile en apparence, satisfaisante en réalité.
La notion d'un tout collectif peut être formée de deux manières.
Ou bien nous considérons un groupe d'objets distincts, et nous considérons en même temps les objets individuels, en établissant une comparaison et une relation entre le groupe et les objets. Telle est la notion d'une famille, d'une troupe. Cette notion contient à la fois l'idée formelle de l'unité, de l'ensemble et celle de la multiplicité des individus.
Ou bien nous considérons un objet multiple et complexe par une seule vue de l'esprit, oomme une réalité unique, sans arrêter notre pensée sur la distinction des individus qu'il contient.
C'est ainsi que nous avons considéré le tas de pierres et l'orange.
Dans le premier cas, nous distinguons réellement le groupe d'une part, et d'autre part les individus qui composent le groupe.
Dans le second cas, nous considérons l'objet multiple et complexe, l'être collectif, par une seule vue de l'esprit, embrassant les individus sans les distinguer.
Dans le premier cas, le groupe considéré ainsi à part des individus, n'est pas une substance, c'est une notion abstraite qui s'appuie sur les individus eux-mêmes, lesquels seub sont réels.
f2S LE POSITIVISME ET LA SOENCE EXPÉRIMENTALE.
Dans le second cas, le tout qui comprend et contient les parties est considéré comme réel, et peut être appelé substance.
Alors en effet ce tout ne s'appuie sur rien d*autre, il existe en lui-même, la notion que nous en avons est absolue et ne s'appuie sur aucune autre notion.
Maintenant quand formons-nous Tune ou Tautre notion ? Cela dépend évidenmient en partie de notre volonté, en partie aussi des circonstances dans lesquelles la notion s'est formée.
Il y a néanmoins dans les êtres complexes une aptitude plus ou moins grande à être considérés d'une manière absolue, comme une seule substance, ou à être considérés comme un groupe distinct de substances multiples.
Quand une collection d'êtres distincts possède une unité réelle, quand ces êtres sont dans la nature même, liés, rapprochés, unis étroitement ensemble, il est naturel et facile de les considérer comme un seul tout, comme une seule substance; la notion de l'ensemble prévaut sur celle des éléments qui la composent, et Têtre collectif, ainsi considéré comme un tout qui existe en luimême, s'adapte aux caractères de la notion de substance.
Quand au contraire les individus qui composent le groupe sont très distincts et le lien qui les unit faible ou peu apparent, et à plus forte raison quand ce lien n'est pas réel et que c'est l'intelligence seule qui rassemble arbitrairement les individus, alors l'autre conception prévaut; les individus seuls sont considérés comme réels, et la notion de la collection est une notion abstraite.
Ainsi quand il s'agit d'un groupe de personnes, à cause de l'individualité très marquée qui appartient à cette espèce d'êtres, nous ne considérons pas un tel groupe comme une seule substance, un seul être^
Les objets matériels au contraire, principalement s'ils sont contigus et adhérents 1m ttns aux autres, se prêtent très aisément
* Peut-être pourrait-on dire que quelquefois une collection de personnes présente un caractère d*unité telle qu*elle peut être considérée comme une substance unique. Cela arriverait quand le groupe est considéré comme existant collectivement et produisant un effet unique; ainsi, un peuple conquérant, une armée victorieuse seraient pris quelquefois dans le sens d*un véritable être unique. Néanmoins Tusage parait contraire et le mode de conception semble forcé et peu naturel; il serait cependant rigx>ureu8ement conforme à notre théorie.