CAUSES ET LES SUBSTANCES
Notre système étant expliqué, nous allons examiner ses rapports avec les trois autres systèmes dont nous avons parlé, le semi-positivisme, le positivisme absolu et le monisme.
Relativement au semi-positivisme, la situation de notre système est très simple. Comme lui, nous admettons qu'il est possible de connaître les phénomènes et leurs lois, les causes et les substances; comme lui, nous admettons qu'il y a une philosophie distincte de la science expérimentale. Seulement nous ne supposons pas comme lui deux séparations absolues et correspondantes, l'une dans l'ordre objectif, l'autre dans l'ordre subjectif, et comme deux mondes connus par deux procédés distincts.
Nous croyons que les limites qui séparent les phénomènes des substances, les causes des lois, les données expérimentales des conséquences rationnelles, sont plus nombreuses, plus subtiles et moins appareirtas que ne le croient ces philosophes ; que la détermination de ces diverses limites repose sur
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une série de distinctions délicates qui exigent une attention soutenue et des définitions précises; distinctions qui d'ailleurs ne détruisent ni l'unité réelle du monde, ni l'unité réelle de l'intelligence.
Relativement au positivisme absolu , notre situation est autre.
Nous lui contestons l'impossibilité de connaître les substances et les causes. Nous croyons que les substances et les causes peuvent être connues, même par l'expérience.
Mais nous ne lui contestons pas en principe la distinction du connaissable et de l'inconnaissable. Qu'il y ait un inconnaissable pour l'homme , cela signifie seulement que l'intelligence humaine n'est pas adéquate à la réalité, qu'elle ne saurait pas comprendre tout ce qui se trouve dans l'univers. Or, nous croyons, et il nous sera aisé de démontrer dans le cours de cet ouvrage, que non seulement nous n'arrivons pas à connaître l'univers entier, mais que nous ne pouvons connaître d'une manière adéquate aucune espèce de réalité, pas plus celle de notre propre être que celle d'aucun objet extérieur à nous.
Le tort des positivistes n'est donc pas de dire qu'il existe une limite à la puissance de notre intelligence, qu'il y a, au delà de ce que nous pouvons connaître, des choses qui nous sont inaccessibles, ^'au delà des problèmes que nous pouvons résoudre , il y a des problèmes que notre intelligence pose sans pouvoir en trouver la solution.
Leur tort c'est de tracer a priori d'une manière à la fois arbitraire et inexacte cette séparation entre ce que nous pouvons connaître et ce que nous devons nécessairement ignorer; c'est de dire que le connaissable comprend tous les phénomènes et toutes les lois, et que l'inconnaissable comprend toutes les substances et toutes les causes.
Cette limitation absolue est inexacte, nous le démontrerons
clairement dans la suite de cet ouvrage. Mais, dès à présent nous pouvons dire qu'elle est arbitraire. Le positiviste en effet n'est pas métaphysicien ; il n'admet pas de principes a /^n'on. Au moment donc où il commence à expérimenter, son intelligence doit être considérée comme une table rase ; il doit tout apprendre des faits. T
Dès lors, de quel droit fixe-t-il d'avance la limite jusqu'où pourra parvenir sa science? De quel droit s'interdit-il a priori tout un ordre de questions?
La véritable méthode expérimentale, la méthode empirique même, exige que cette question de la limitation de notre faculte de connaître soit le résultat et non le point de départ des recherches du savant.
Un explorateur qui arrive dans un pays inconnu, se dit-il d'avance : je pourrai parcourir et explorer la région qui s'étend jusqu'à telle ligne droite, jusqu'à tel méridien; au delà je serat> dans une région impraticable et impénétrable ? Nullement, il s'avance dans toutes les directions, tant qu'il peut avancer, tant que la terre peut le porter, tant que les forêts sont péné> trahies, en un mot tant que les obstacles naturels ne sont pas infranchissables. Cela fait et son exploration terminée, il trace la carte des pays parcourus et sur cette carte se trouve marquée la limite plus ou moins irrégulière qui sépare la région accessible de celle qui ne peut être explorée.
C'est ainsi, croyons-nous, que doit êtr% tracée la limite du counaissable et de l'inconnaissable. A priori^ nous ne savons pas, si parmi les phénomènes et leurs lois, il n'en est pas qui échapperont par leur nature à la puissance de notre intelligence ; nous pouvons même prévoir qu'il en sera ainsi.
Au contraire, il y a des causes et des substances que notre expérience peut atteindre. Ordinairement sans doute, la connaissance des phénomènes et de leurs lois précède celle des causes et des substances, parce que la surface de la réalité est plus accessible que le fond; mais il peut parfaitement se faire
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que pet ordre soil renversé, et que dans certaines circonstances la détermination des lois d'un phénomène soit impossible, tandis que sa cause peut être connue.
Toutes ces questions, selon la vraie méthode expérimentale, doivent être résolues après Tétude des faits, et résulter de leur témoignage.
Les résolvant d'avance en traçant a priori cette limite, le positivisme montre qu'il n'est une doctrine expérimentale qu'en apparence, et qu'en réalité il est un système philosophique spéculatif et a priori^ perfidement dissimulé sous le manteau de l'expérience.
Nous pouvons dire également que cette doctrine n'est modeste qu'en apparence, et qu'en réalité elle est tout aussi orgueilleuse et tout aussi présomptueuse que le monisme qui en dérive. Son ignorance n'est point l'aveu d'un être qui, après avoir essayé ses forces, se reconnaît plus faible qu'il ne le croyait ; c'est le dédain de quelqu'un qui ne pouvant atteindre complètement et facilement un objet, le déclare d'avance inaccessible; c'est en réalité, bien qu'indirectement, la préten« tion à la science universelle.
Savoir en effet de tout un ordre de connaissances qu'il est dans son entier absolument inaccessible à la connaissance de tous les hommes, c'est s'ériger en juge de la réalité et de l'intelligence, c'est déterminer d'avance et a priori leurs rapports.
La vraie modestie consiste à se tenir dans sa propre mesure, dans ses propres limites, à chercher la vérité avec simplicité, à reconnaître son ignorance avec candeur, à ne point prétendre s'élever au-dessus de cette ignorance en la déclarant prévue et nécessaire.
Ainsi nous admettons avec les positivistes la distinction du connaissable et de l'inconnaissable, mais nous plaçons ailleurs qu'eux cette limite et nous ne la déterminons pas a priori.
De plus, nous n'usons pas de cet inconnaissable aux mêmes
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tius que le positivisme. Nous nous senrirous, il est vrai* de celle uoliou pour nous dispenser de résoudre certains problèmes. lorsque la solution de ces problèmes , après essais préalables, aura été reconnue impossible^ mais jamais nous ne nous en servirons pour écarter certaines questions sans discossioa et par voie de prétention.
Comparons maintenant notre doctrine avec le monisme de M. Taine.
Nous avons avec ce système un point commun ; comme lui nous croyons que les causes ne forment pas un monde extraordinaire et à part^ en dehors du monde observable et ordinaire; comme lui nous admettons que Tordre des faits et Tordre des causes ne sont pas deux ordres distincts.
Mais nous eu différons en ce que nous ne faisons pas rentrer Tensemble de toutes les causes dans la catégorie des faits expérimentaux^ ni à plus forte raison dans Tétroîle surface des phénomènes et des lois. Nous admettons que les causes et les substances sont le fond de la réalité, inséparable de la surface, mais s» prolongeant au-dessous de cette surface jusqu'à une profondeur mystérieuse et inconnue. Nous croyons à un monde réel et non a une simple apparence abstraite; nous croyons que ce qui est observable dans le monde est contigu et étroitement lié à des objets inobservables, ce qui est connu à des objets inconnus, ce qui est accessible à Tesprit humain à des objets inaccessibles, et qu'entre les uns et les autres Texpérience seule peut poser la limite.
Ainsi les quatre systèmes que nous avons exposés, placés comme aux quatre coins d'un échiquier, ont deux à deux des côtés communs et des côtés directement opposés.
Afin de mieux nous rendre compte de la situation respective de ces divers systèmes, comparons le monde à un théâtre. Selon les trois systèmes que nous combattons, la toile de ce théâtre serait baissée ; cette toile serait couverte de brillants dessins, et par un artifice quelconque les dessins
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seraient changeauts et mobiles, tout en suivant un certain ordre.
Suivant les positivistes absolus, ce qui est dsfrière la toile est inconnaissable, c'est une région obscure et inaccessible.
Suivant les semi-positivistes, ce qui est derrière la toile, bien que tout à fait différent de l'apparence de la toile ellemême, peut cependant être connu indirectement par la raison.
Suivant les monistes, il n'y a rie^ du tout derrière la toile, si ce n'est peut-être le fond indifférent d'une substance unique.
Suivant notre opinion enfm, c'est l'hypothèse d'une toile ainsi baissée qui est gratuite ; la toile du spectacle que nous présente l'univers est levée. Ce qui serait derrière cette toile si elle était baissée, ce fond du théâtre rempli d'objets nombreux et mobiles situés dans des plans divers, c'est là ce qui est sous nos yeux, et non la plate image superficielte que supposent les trois autres systèmes.
Parmi cette multitude d'objets, les uns sont directement visibles, d'autres apparaissent à certains instants et se cachent à d'autres moments derrière les autres, d'autres enfin, parmi lesquels il faut ranger le machiniste qui a tout organisé, restent toujours invisibles, mais se manifestent par leurs effets.
M. Taine, au nom du monisme, accuse le positivisme de mutiler la science, et le spiritualisme de doubler l'univers observable en admettant un second universi^ché.
Le reproche qu'il adresse au positivisme est fondée.
Celui qu'il adresse au spiritualismÇjPM) tombe que sur cette forme spéciale de spiritualisme que nous avons nommée le semi-positivisme.
En revanche, nous pouvons adresser au monisme de M. Taine un autre reproche non moins grave, celui de mutiler la réalité, en supprimant le fond pour ne garder que la surface, en supprimant les vraies causes et les vraies substances pour
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ne garder que^^^s faits et des lois, avec lesquels il confond arbitrairement des causes et des substances fictives qui ne répondent nullemvil aux vraies notions de cause et de substance.
Notre système échappe à tous ces reproches ; il ne double rien, il ne mutile rien ; il maintient l'univers dans son entier, avec set lois, ses phénomènes, ses causes et ses substances ; et la science humaine dans son entier également, avec ses por- ^ns distinctes mais unies, l'expérience et la raison, la métaphysique et la science expérimentale de la nature.
Telle est la doctrine capitale que nous voudrions établir sur des preuves solides et inébranlables. Voilà pourquoi tout notre effort dans ce livre va tendre vers un seul but : montrer que la science expérimentale connaît les causes et les substances, montrer patKPOjjéquent que la science n'est pas positiviste^ et que le positivisme n'est pas scientifique.
Néanmoins, avant d'entreprendre cette démonstration, il sera bon#) voir quelles seraient, dans la discussion avec les systèmes divers que nous venons d'exposer, les conséquences de notre thèse, supposé qu'elle fftt fortement et incontestablement prouvée. L'importance des conséquences de cette doctrine encouragera, nous l'espérons, nos lecteurs à nous suivre avec patience dans notre argumentation, qui est longoe, parce que nous avons cherché à la rendre aussi rigoureuse que possible, et dans le travail de délimitation délicate que nous avons entrepris entre les diverses notions métaphysiques et les diiMi procédés intellectuels qui sont engagés dans la «ppeslânn complexe , objet de notre étude. Ce ne sera pas sans altention etiHp» effort qu'ils pourront suivre notre pensée jusqu'au bout ; mais nous pensons que les amis de la vérité compmdront que le résultat est assez important pour rémunérer dignement le labeur nécessaire à qui veut Tacquérir.
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