LIVRE PREMIER. - CHAPITRE VAI
Enfin, cette connaissance est utile. Ce ne sont point comme nous Tavons vu, de simples questions de mots^ mais des questions de doctrine ; la solution des problèmes les plus importants, celui de Texistence de Tàme et de la cause suprême, de Tunivers, dépendent de ces premières notions.
Elles ont donc une valeur réelle, nonobstant leurs imperfections. Yoyons en quoi ces imperfections consistent, et s'il est possible d'en rendre raison.
§2. — Imperfections de la connaissance vulgaire des substances,
La première imperfection de notre connaissance des substances consiste dans la complication même de cette connaissance.
Ces quatre caractères d'unité, de permanence, d'existence en soi, et d'individualité, sont distincts entre eux et irréductibles.
Il n'est pas, ou du moins il ne semble pas possible de déduire ces différents caractères l'un de l'autre, de déterminer un attribut premier de la substance, dont les autres ne soient que des conséquences, de donner ainsi une définition de la substance courte, simple, et cependant adéquate à Tobjet défini, comme celle du cercle et de la ligne droite.
Nous avons donné une description de ce qu'est la substance plutôt qu'une définition. Nous en avons énoncé les différents caractères, mais sans pouvoir les lier ensemble.
C'est une véritable imperfection de notre connaissance.
Mais nous pouvons remarquer qu'elle n'est pas propre à la notion de substance.
En général, les notions concrètes ne peuvent être ainsi définies qu'imparfaitement.
Quelle est la définition de la vie ?
Quels sont les caractères de la vie animale par opposition à la vie végétale ?
A ces questions, il n'est possible de répondre que par la description de certains phénomènes, l'énumération de certains traits distincts. Une définition à priori^ partant d'un premier attribut
pour en déduire les autres, n'est pas possible quand il s'agit de ces notions qui représentent la réalité dans sa complexité.
Ce qui peut être défini à priori^ ce sont les notions abstraites, les figures de géométrie, les fonctions algébriques ; ou bien, certains phénomènes séparés de la substance, tels que le mouvement. Ces idées que Tintelligence conçoit clairement, peuvent être définies par des termes simples qui représentent exactement la pensée.
Cette remarque nous conduit à l'explication de cette impossibilité d'une définition simple de la substance. Si les idées abstraites sont ainsi clairement définissables, c'est précisément parce qu'elles sont abstraites, c'est-à-dire simplifiées par l'intelligence, séparées les unes des autres, purifiées de tout mélange. C'est parce que l'abstraction a diminué ou détruit la complexité naturelle de tout ce qui est réel.
Mais l'objet réel lui-même, la substance, ne peut pas être aussi connu et ne passe pas sans se briser à travers le prisme de l'intelligence ; il ne peut, sans périr, subir cette espèce de digestion intellectuelle qui le ferait entrer sous forme d'idée dans notre esprit.
Il est concret, c'est-à-dire précisément indéfinissable; il est concret, c'est-à-dire autre chose et plus qu'une idée quelconque, autre chose et plus que ce qu'un assemblage de mots peut représenter; il est objectif, c'est-à-dire qu'il n'est pas dans notre esprit, n'est vu que du dehors et ne peut être pleinement pénétré par lui.
L'intelligence tourne pour ainsi dire autour de l'être concret, elle en détermine par abstraction les diverses qualités ; elle en observe les divers phénomènes, elle reconnaît son ideniité, sa permanence, mais elle ne pénètre pas en lui, elle ne comprend pas son essence, elle ne peut obtenir une formule qui le représente tout entier.
Dès lors il n'est nullement étonnant qu'il soit impossible de donner de la substance une définition proprement dite, une définition courte et claire et cependant adéquate, c'est-à-dire contenant tout l'objet défini. Sachons donc nous résigner à ne pas déliiiirla substance, ou à ne la définir que d'une manière complexe,