LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VIII
longue et un peu obscure. Mieux vaut cette complexité qu une clarté et une brièveté achetées aux dépens de l'exactitude.
S'il est vrai que la notion la plus générale qui embrasse tous les êtres réels connus est une notion complexe, contenant des éléments irréductibles par notre analyse, sachons reconnaître cette vérité et l'accepter, quelque embarras qu'elle puisse causer dans nos raisonnements et nos conceptions.
Il nous serait facile sans doute de procéder autrement. Nous pourrions choisir une définition de la substance, construire un système sur cette définition, et faire rentrer, bon gré, mal gré, les faits dans les cadres que nous aurions tracés à priori. Ainsi a fait Spinosa, partant de sa définition : la substance est ce qui est en soi et pour soi, et il a ainsi abouti au panthéisme absolu. Ainsi a fait Leibnitz définissant la substance une force individuelle ; il a abouti à l'étrange système des monades. Ainsi a fait M. Taine en définissant les substances des collections de phénomènes. Ainsi ont fait tant d'autres qui ont défini la substance /'un, l'être^ Vabsolu^ le moi, et qui ont pris ces définitions pour point de départ, et qui tous ont abouti à diverses formes d'idéalisme ou de panthéisme.
Procéder ainsi est facile, très facile, mais précisément parce que cela est facile, cela n'est pas scientifique. 11 était facile aussi, il était naturel de prendre pour point de départ de la physique la distinction des quatre éléments et de leurs quatre propriétés, le sec et l'humide, le chaud et le froid. Gela était naturel; c'était le résultat d'un examen superficiel du monde, mais cela était inexact, et on pouvait le prévoir ; car le monde n'est pas simple ni superficiel, il est complexe et profond.
La simplicité se trouvera peut-être dans les derniers résultats de la science, quand elle aura traversé la forêt épaisse des phénomènes multiples et des substances diverses que la chimie étudie. Peut-être, quoique ce soit moins certain, se rencontrera-t-elle également dans la métaphysique. Quand la philosophie se sera élevée d'une part à la cause suprême et unique du monde, et aura scruté d'autre part la matière jusqu'à ses premiers éléments ; peut-être alors, le plan général du monde, la hiérarchie des êtres, jetteront-ils un certain jour sur l'obscure notion
U^ \M iMmiTlYlSME ET LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE.
(i$i U tiulmltmco. MuiH dans la philosophie comme dans la science, il f4(il M(5 «léilar de rinsiiuet inné de simplification qui est dans HuU'^ iui0lU|^ouci>, Il faut toujours gouverner cet instinct par la liliiiCiu, t5l to iH>iUr6lor par les faits.
NuUM pouYOUH doue conclure que la complexité de notre notion dii lu nubiitauce n'est pas une objection contre sa vérité, et |iourruil au contraire être considérée conune un argument en (ivt^ur do sa vérité.
iiU aecoude imperfection de notre connaissance a déjà été ftigualée dans notre chapitre l""'. Elle consiste dans cette apparente ooutradiction qui naît de l'opposition entre la permanence de la substance et la succession du phénomène, la substance et le phénomène étant cependant identiques au point de vue concret, puisque le phénomène n'est autre chose que la substance agissante ou modifiée. La même difficulté se rencontre lorsqu'on cherche à concilier la réelle diversité des quaUtés avec l'unité non moins réelle du sujet concret. De là ces fausses métaphores contre lesquelles nous avons dû nous prémunir; de là cette difficulté de ne pas nous écarter de la notion vraie de la substance, de nous tenir à égale distance d'une multiplicité qui détruirait l'unité, ou d'une unité qui exclurait toute diversité.
De là cette obligation d'exprimer notre pensée sur le rapport spécial et sui generis qui existe entre la substance et ses modes d'une manière négative, en posant des limites entre lesquelles se trouve la vérité.
Nous avons indiqué également le principe de solution de cette difficulté. Nous avons dit qu'il fallait la considérer, non comme une contradiction véritable, mais comme une obscurité, un mystère provenant de la faiblesse de notre intelligence, qui ne saisit pas entièrement la réahté. Les considérations que nous venons d'exposer jettent un pou de jour sur cette question. Cette apparente contradiction a la même cause et la même explication que la complexité que nous venons de signaler. C'est parce que notre intelligence ne saisit qu'imparfaitement la notion de substance qu'elle ne peut mettre en accord les divers éléments dont cette notion est composée. C'est dans la partie cachée de l'être, dans le nœud que notre abstraction ne saurait trancher, que se