‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 88 sur 320 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VIII

attribue ces caractères qu'elle avait cru trouver dans les êtres particuliers, et qui lui ont échappé ; et, de la négation de la substance, Tesprit passe à l'affirination d'une substance unique du monde entier.

Il n'y a dans toutes ces conséquences, selon nous, rien de véritablement logique, rien de véritablement scientifique. C'est un éblouissement de l'imagination et un efTet de l'orgueilleuse impatience et de l'ambitieuse faiblesse de la raison humaine.

Pourquoi, en effet, abandonner les notions claires, simples, évidentes, contrôlées par les faits, que le bon sens a constatées? La science a-t-elle démontré qu'il n'y a pas d'éléments premiers de la matière? De ce que ces éléments sont trop petits pour que nous puissions les percevoir, s'ensuit-il qu'ils n'existent pas? Qui nous dit qu'ils n'existent pas , qu'ils ne sont pas semblables sous beaucoup de rapports aux corps que nous percevons?

Est-ce qu'au contraire, le phénomène principal que la science reconnaît ou suppose dans les profondeurs intimes de la matière n'est pas le mouvement, phénomène qui appartient aux corps visibles et qui tombe sous notre observation ?

Pourquoi ce mouvement élémentaire ne serait-il pas le mouvement d'un mobile réel, comme le bon sens le demande ? Qui prouve le contraire?

Et quand il serait vrai que la division de la matière n'a réellement aucun terme, quand il serait vrai que la recherche des éléments simples est un problème insoluble, en quoi cela ébranleraitil la connaissance limitée, mais réelle, que nous avons des objets vulgaires de la perception? Quand il serait vrai que la plume avec laquelle j'écris, et la chaise sur laquelle je suis assis fussent indéfiniment décomposablcs en parties, cela empêche-t-il qu'actuellement elles ne soient dej touts réels, distincts, sujets de certaines qualités et de certains phénomènes.

Les faits d'expérience simples et primitifs, quand ils sont évidents, et les conclusions légitimes que le bon sens en déduit ne peuvent pas être renversés par la découverte postérieure de faits nouveaux et plus cachés. Ces faits, les derniers venus, reposent sur les premiers et, par conséquent, ne peuvent les détruire.

L'existence du moi humain, l'existence d* objets corporels dis-

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tincts, la distinction entre les substances permanentes réelles, les qualités abstraites et les phénomènes successifs sont des faits primitifs ou des conclusions nécessaires de ces faits. Que si plus tard, en présence de la division infinie et de la mobilité sans mesure de la matière, ces distinctions paraissent devenir moins claires, peu importe. Elles apparaissent clairement à Tintelligence en pleine possession d'elle-même; donc, elles sont vraies. L'intelligence, saisissant de sang-firoid les premiers faits simples, est un meiUeur juge que la même intelligence éblouie par la multiplicité et le chatoiement des faits compliqués. Quand je vois tourner une roue lentement, j*en distingue les rayons et je les compte. Quand elle s'accélère, ils se confondent à mes yeux, mais je ne doute pas que ce que j*ai \n clairement ne soit vrai et ne demeure vrai, lors même que Tobscurité succède à la clarté. Ainsi doit-il en être pour un homme de bon sens au sujet de la notion de la substance. Saisie avec évidence dans des faits ^*ulgaires, aisément perceptibles, cette notion doit rester vraie partout, même quand la petitesM des éléments et la multiplicité des phénomènes, ne permettent plus de la distinguer clairement.

Reconnaissons donc firanchement les imperfections de notre science. Cherchons à les réduire autant que possible par une étude plus approfondie de nos premières et élémentaires notions. RésîgnonsH[ious à l'ignorance là où elle restera inévitable : mais pour la repousser aussi loin que possible, pour n'être obligé de nous y résigner que lorsque cela sera réellement nécessaire, conservons précieusement et avec soin les connaissances certaines que nous possédons, quelque imparfaites qu'elles soient, et surtout n'échangeons jamais une doctrine fondée sur des faits ei constatée par les faits contre une théorie plus séduisante ou plus simple, qui serait rœu\Te unique de notre imagination.

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