SUR LE SECOND SENS DD TERME DE SUBSTANCE QUI DÉSIGNE LE FOND
INTIME DES ftTRES
Nous avons pris le terme de substance dans le sens que lui donne le plus souvent la philosophie moderne ; c'est-à-dire que nous avons désigné par ce terme toute réalité concrète déterminée, toute personne ou toute chose, et nous avons tiré de cette notion ce qu'elle contenait.
Mais il est un autre sens du terme de substance admis aussi par la philosophie : c'est celui selon lequel la substance serait la partie la plus cachée, le fond intime de chaque ôtre. L'origine de ce second sens est facile à comprendre. Les êtres réels étant très profonds, la réalité étant très compliquée, notre intelligence marchant du connu à l'inconnu, est toujours portée à pénétrer plus avant dans leur nature. La partie qu'elle connaît lui semble s'appuyer sur la partie inconnue. Les modifications et les changements des êtres étant d'ailleurs eux-mêmes profonds, et la limite de ce qui est absolument permanent et de ce qui peut être modiÛé étant très difficile à déterminer, tant par l'expérience que par la raison, nous sommes portés à considérer comme plus réelle, plus substantielle, la partie intime qui ne semble pas pouvoir changer sans que l'être périsse ou soit dénaturé. C'est cette partie intime de l'être considérée, par abstraction, à part du reste de la chose étudiée, que nous nommons sa substance. La substance de l'être, ainsi définie, comprend d'abord' son individualité concrète, ce caractère indéfinissable qui fait qu'il est lui et non pas un autre, et, en second lieu, son essence, c'est-à-dire l'ensemble des attributs qu'il ne peut perdre sans être dénaturé. Elle exclut tous les modes, tous les phénomènes, tout ce qui se succède et se renouvelle dans l'être considéré.
Dans le premier sens, celui que nous avons adopté, la substance, c'est le tout concret. Dans le second sens, la substance c'est la partie intime et cachée de ce tout concret.
Dans le premier sens, la substance tombe sous l'expérience. Dans le second sens, elle ne peut être étudiée que par le raisonnement métaphysique.
Mais il n'y a pas pour cela deux choses distinctes, une réalité intime et durable et des phénomènes successifs ; il n'y a qu'une seule chose, la réalité durable qui se manifeste par les phénomènes.
C'est dans le second sens que le terme de substance parait avoir été le plus souvent employé parla philosophie scolastique. La philosophie moderne a employé alternativement l'un et l'autre ; de là sont résultées beaucoup d'équivoques. Nous avons adopté le premier et nous l'emploierons exclusivement. Nous prendrons toujours une périphrase quand nous voudrons exprimer non pas l'être lui-même tout entier, mais sa partie intime.
Ce second sens du terme de substance conduit à un troisième, que nous avons signalé, et qui est propre à la langue française. Dans ce troisième sens substance signifie espèce de matière. L'espèce de matière dont un corps
est fait, est en effet quelque chose de plus intime et de plus caché que le corps lui même et sa forme.
On voit avec quelle attention il faut veiller sur le sens exact des termes métaphysiques employés dans notre langue, et principalement du terme de substance. Les équivoques naissent à tout instant des variations insensibles de la signification de ces termes.
NOTE II (page 452)
SUR LE SENS DES TERMES DE SUBSTANCE ET DE PERSONNE DANS LA THÉOLOGIE ET LA PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE
Les termes de substance et de personne dont nous nous sommes servis sont employés dans la théologie pour Texposition de dogmes mystérieux qui sont l'objet de la foi et qui sont crus sur la parole divine.
Le sens de ces termes n'est pas alors exactement le même que celui que nous avons adopté : il est plus précis et plus complet, cela n'a rien d'étonnant ; car, d'après notre méthode, prenant pour point de départ le bon sens qui est une première approximation de la vérité, nous ne pouvons obtenir que des définitions approximatives. La profondeur et la complexité interne de tous les êtres réels permettent et obligent souvent de les considérer à des points de vue divers, et nous ne pouvons exprimer leur nature entière sans employer des distinctions subtiles.
Voici en quoi le sens théologique et scolastique de ces termes diffère de celui que nous avons employé.
Nous avons considéré les premiers objets qui tombent sous notre expérience, et nous avons désigné ces objets, même quand il sont complexes et composés de parties, par le nom de substances, pourvu qu'il aient une certaine unité et une certaine permanence.
Nous avons désigné ces mêmes objets observables, quand ils nous apparaissent doués d'intelligence et de conscience, sous le nom de personnes, et, quand ils en sont dépourvus, sous le nom de choses. Notre classification n'est pas complète, car il est difficile d'y ranger les animaux auxquels le nom de choses s'applique difficilement; mais notre but était moins de donner la classification des substances que d'indiquer des types, vulgairement connus, de substances réelles, qui permissent de revenir constamment aux faits et de ne pas s'égarer dans l'abstraction.
Nous avons donc pu dire, en adoptant ce sens pour les termes de substance et de personne : Les substances sont les personnes ou les choses, et réciproquement, les personnes et les choses sont des substances.
La philosophie catholique, pour des motifs que nous expliquerons plus Iciin, a adopté une terminologie un peu difi'érente.
Elle a considéré ces objets concrets distincts, à deux points de vue : en tant qu'ils se distinguent individuellement les uns des autres et soutiennent des relations mutuelles, et en tant qu'ils existent en eux-mêmes.