‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 93 sur 320 · LIVRE II. - CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE II. - CHAPITRE PREMIER

et déterminées, ce sont les corps, les substances matérielles qui sont Tobjet direct de l'observation. A l'égard des perceptions vagues , ou de celles qui ont pour objet des apparences ou des images, nous convenons qu'elles n'atteignent pas directement des substances, et que la découverte des réalités qui les produisent se fait par certains procédés où l'induction joue le principal rôle.

Mais nous maintenons qu'il y a certaines substances matérielles qui tombent sous une perception directe, et se manifestent à notre intelligence simultanément avec leurs qualités et leurs phénomènes, lesquels sont ensuite dégagés par abstraction de la notion concrète qui les contenait.

Or, ainsi restreinte, notre proposition devient évidente aux yeux du bon sens.

Les objets que nous observons, ceux que nous voyons et que nous touchons, ne sont-ils pas des corps? Ne sont-<)e pas précisément ces objets ainsi perçus que nous avons pris sous le nom de choses, pour les types des substances ? Les livres, les tables, les chaises , les animaux, ne sont-ils pas l'objet de notre perception.

Or, tous ces différents êtres ne présentent-ils pas précisément les caractères que nous avons reconnus dans les substances. No sont-ils pas permanents ? Ne les reconnaissons-nous pas, lorsque nous les retrouvons après avoir cessé de les percevoir? Ne constatons-nous pas en même temps que ces corps subissent de continuelles variations et des modifications incessantes, tout en conservant leur identité ? Chacun de ces corps n'est-il pas une réalité unique dont nous pouvons^ par l'abstraction, extraire des qualités multiples?

Les corps solides apparaissent aussi comme réels en euxmêmes, et sans s'appuyer sur une autre réalité. Ce sont les apparences, les ombres, les images , qui demandent un sujet d'inhérence différent d'elles-mêmes ; c'est quand nous percevons ces objets vagues et sans consistance, que nous cherchons sur quelle réalité ils s'appuient. Mais quand nous touchons la terre ferme, les corps solides et résistants, nous sentons que nous avons rencontré la réalité. Solidité , réalité , idées tellement liées qu'elles

semblent ne former qu'une même idée et que les termes semblent synonymes. Ils le seraient si, pour le vrai philosophe, la réalité du moi apergu par la conscience n*était pas parfaitement égale à celle des corps.

Enfin rindividualité concrète, dernier caractère des substances, se trouve également dans les corps tels que nous les percevons. Ces corps sont distincts les uns des autres. Ils sont des objets particuliers existant chacun dans un lieu distinct; leur impénétrabilité mutuelle fait qu'ils restent en dehors les uns des autres, tant qu'ils ne sont pas dénaturés.

Nous percevons donc les corps, et les corps sont des substances.

Les qualités ^^.distinguent les corps , leur forme , leur étendue, leur impénétrabilité, sont sans doute aussi l'objet de notre perception, mais cette perception est simultanée à celle du corps lui-même ; c'est le corps étendu, le corps rond ou carré, le corps impénétrable que nous voyons et que nous touchons.

Ce n'est qu^ensuite que l'abstraction dégage ces qualités diverses, pour les considérer à part; elle puise ces idées distinctes dans la première notion du corps , qui nous a été fournie par la perception.

Il en est de même dçs phénomènes , des modifications successives des corps. Nous percevons ces phénomènes à l'état réel , c'est-à-dire en union avec leur sujet; nous percevons, non le mouvement abstrait et idéal, mais le corps en mouvement.

Ainsi , dans la perception externe comme dans la perception interne , c'est la substance revêtue de ses qualités et de ses phénomènes, c'est l'être concret tout entier qui se manifeste d'abord à notre intelligence. C'est l'abstraction qui vient ensuite, et isole , pour les considérer à part , les divers éléments idéaux qui étaient fondus dans la notion concrète.

Signalons ici une objection qui peut être faite à notre théorie, et indiquons sommairement comment on peut y répondre ; la réponse complète se trouvera plus loin quand nous traiterons de la perception.

Elle se fonde sur ce fait qui avait échappé à l'analyse de Reid, mais qui semble maintenant démontré scientifiquement, que la

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