LIVRE II. — CHAPITRE PREMIER
Si, en effet, on veut tenir compte de ces signes, on devra considérer trois moments successifs.
l"" La perception des signes sensibles, ou la réception souvent inconsciente de l'impression organique.
2' L'interprétation des signes sensibles, ou la perception proprement dite des corps; l'acte que nous appelons proprement voir ou toucher.
3* La décomposition de la notion obtenue par les sens, la distinction des qualités et des phénomènes, autrement dit la description de l'objet vu ou touché.
Ces trois moments se suivent avec une extrême rapidité, la nature suit son évolution sans s'arrêter. Il est impossible, l'attention se trouvant tournée vers un objet, que les impressions sensibles ne produisent pas la vision ou la perception tactile de l'objet. Il est impossible également que la notion concrète d'un objet séjourne dans notre intelligence sans être immédiatement analysée.
Or, dans le premier moment, il n'y a encore que des signes et des impressions individuelles, il n'y a encore aucune connaissance réelle d'un objet déterminé.
Dans le second moment, la perception se produit, et elle atteint immédiatement le corps, c'est-à-dire la substance matérielle avec ses qualités et ses phénomènes.
Dans le troisième moment survient l'abstraction et la connaissance distincte des qualités et des phénomènes considérés comme séparés de la substance.
Rien ne serait plus faux d'ailleurs que de s'imaginer que la décomposition de la notion du corps en éléments abstraits, qualités et phénomènes, est un retour vers les impressions des sens qui ont servi à produire la perception.
Ces impressions sensibles sont subjectives. Les éléments qui résultent de l'abstraction, les qualités du corps, sa« forme, ses mouvements, sont objectifs.
Les impressions sensibles sont essentiellement personnelles et individuelles. C'est nous qui les éprouvons. Les qualités dégagées de la notion du corps, étendue, forme, mouvement, impénétrabilité, sont des idées générales.
Il n'y a d'ailleurs pas une correspondance exacte entre les signes sensibles et les qualités abstraites.
Le mouvement d'un corps, par exemple, est figuré dans nos sensations par plusieurs signes distincts. Il est figuré par le déplacement de rimage dans notre champ visuel, par la sensation spéciale que cause le glissement d'un corps sur notre peau, par les sensations des muscles qui dirigent Tœil, quand nous suivons de nos yeux un objet mobile, par des sensations musculaires quand nous le touchons pendant qu'il se meut.
En revanche, la même impression sensible peut se traduire par plusieurs notions. La même image représente une forme en relief ou une forme en creux. La même impression visuelle colorée signifie le relief, la distance ou la teinte spéciale d'un objet.
La décomposition par Tabstraction de la notion acquise par la vue ou le tact n'est donc nullement un retour vers les signes qui ont servi â la former.
L'intelligence humaine ne revient pas sur ses pas, elle marche suivant la route que lui trace la nature, et s'avance du connu vers l'inconnu.
Nous pouvons donc négliger le premier moment, qui n'importe pas à notre doctrine, et maintenir que la substance revêtue de ses qualités est le premier objet do la perception, et que toutes les décompositions de la substance ne viennent qu'après et sont l'effet de l'abstraction postérieure à la perception.
Dire cela du reste, ce n'est pas autre chose que définir l'abstraction ; évidemment, tout ce qui est abstrait a été tiré de quelque chose de concret qui lui est antérieur.
Résumons-nous.
On nous demande ce que sont les substances, où elles sont, et comment nous les connaissons ? Ce sont des chimères, disent les uns; ce sont, disent d'autres, des réalités occultes qu'on ne peut trouver que par une conception à priori de la raison.