LIVRE II. - CHAPITRE PREMIER
Ce sont disent d'autres, de simples groupes, de simples collections de phénomènes ; elles sont semblables aux tas de pierres, tant que les pierres n ont pas été séparées ; la substance, c'est le tout dont les qualités sont les parties.
Nous répondons :
Les substances, ce sont les personnes et les choses ; ce sont des êtres à la fois uns et divers, permanents et successifs, absolument distincts, quant à leur nature, de leurs phénomènes et de leurs qualités.
Cette définition posée, à ceux qui demandent comment nous connaissons les substances, par quelle synthèse nous réunissons les qualités en un tout ; nous répondons :
Les substances nous sont connues directement par Texpérience; il n'y a point de synthèse à faire, leur unité est antérieure à leur division abstraite.
L'expérience interne nous manifeste de prime saut le moi sentant, pensant et voulant, divers dans ses actes et ses modifications, et toujours identique à lui-même.
Or, ce moîy c'est une personne ; donc c'est une substance d'après notre définition. Ce moi c'est un être un et divers, permanent et successif, réel en lui-même et individuel. C'est une substance, car il en a tous les caractères.
L'expérience externe nous livre le corps solide, résistant, figuré, mobile, identique dans sa matière, variable dans sa forme et ses mouvements.
Or, ce corps ^ c'est une chose. Donc, c'est une substance d'après notre définition.
Ce corps, c'est un être un et divers, permanent et variable , réel en lui-même, individuel et distinct de tout autre. C'est une substance, car il en a tous les caractères.
Le moi et le corps, ce sont des substances.
N'allons donc pas chercher les substances au loin, ni creuser sous les faits pour la découvrir.
Elles sont près de nous, visibles, évidentes à la surface des choses, elles sont sous no» yeux, nous les trouvons en nous, sous nos yeux et sous nos doigts.
Ne nous demandons pas comment la substance a été construite
OU inventée. Elle n'a pas eu besoin d'être construite ou inventée, elle est réelle, elle est dans la nature, elle est vue, sentie et touchée.
Nous retournant au contraire vers ceux qui ignorent une notion si simple et si vulgaire, vers ceux qui admettent des mouvements sans corps, des pensées sans esprit, vers ceux qui ne voient dans tout ce qui existe que les phénomènes d'une substance unique, vers ceux qui déclarent les substances inconnaissables, nous leurs dirons à notre tour :
0 philosophes, si vous ne connaissez pas les substances, c'est que vous n'observez pas ce qui est sous vos yeux et en vousmêmes, c'est que vous avez laissé glisser la réalité entre vos doigts, et que vous n'avez saisi que son ombre. Et vous surtout, ô positivistes , ô hommes de l'observation pure, si vous ignorez ce premier fait d'expérience ; si vous avez pris l'abstrait pour le concret, le phénomène pour l'être, c'est que vous avez mal expérimenté.