CHAPITRE II
DE l'abstraction
C'est Texpérience qui atteint les substances; c'est elle qui découvre les êtres réels; c'est elle qui atteint immédiatement le moi, par la conscience, et qui, au travers des signes sensibles perçoit les corps et constate leur existence à titre de réalités solides et concrètes.
Mais comme nous l'avons déjà remarqué, à peine cette première donnée expérimentale est-elle entrée dans notre intelligence, qu'elle subit une singulière transformation. Les qualités et les phénomènes divers qui existent intimement unis dans l'indivisible réalité de l'être concret, sont immédiatement isolés et détachés de cette réalité, pour être considérés à part, par la faculté d'abstraction. Il sera utile de nous arrêter pour examiner avec détail cette opération intellectuelle, dont l'importance est capitale, et que la philosophie moderne n'a en général que très superficiellement étudiée. La faculté d'abstraction, sous le nom d'intellect agents était considérée par la philosophie scolastiquo comme la principale des facultés supérieures de l'intelligence humaine. C'est à l'analyse des données expérimentales, opérée au moyen de cette faculté, que les sectateurs d'Aristote attribuaient la formation de toutes les idées vulgairement nonmiées idées de raison.
La philosophie cartésienne, ayant imprudemment compris la doctrine profonde et vraie d'Aristote sur la connaissance humaine parmi les préjugés qu'elle a mis de côté, a perdu de vue le rôle
17i LE POSITIVISME ET LA SQEXCE EXPÉRIMENTALE.
important de la facalté d'abstraction et cet oubli a duré jusqu'à nos jours, à tel point que dans les livres élémentaires de la philosophie éclectique, Tabstraction est reléguée à un rang inférieur comme une des variétés de Tattention.
Nous devons cette justice à M. Taine, qu il a deviné l'importance de Tabstraction, et qu'il a rendu à cette faculté le rang qui lui appartenait. Il a essayé de s'en servir pour combler les immenses lacunes de la philosophie purement empirique de M. Stuart Mill. Malheureusement, M. Taine n'a pas saisi le rapport intime qui existe entre la notion de substance et la faculté d'abstraction. Aussi son abstraction ne portant que sur des images mobiles ou des données déjà abstraites, ne pouvait pas avoir la fécondité et la puissance de celle qui décompose les êtres réels.
Nous allons essayer de bien faire comprendre les caractères propres de Tabstraction, et de distinguer cette opération intellectuelle et la faculté qui lui correspond des autres procédés analogues qui sont employés par Tintelligence humaine. Puis nous verrons pourquoi la transformation des données concrètes de Texpérionce en notions abstraites est si spontanée^ si rapide, et si immédiate.
Analyser et recomposer sont les deux opérations les plus habituelles de Tesprit humain. C'est par l'usage alternatif de ces deux procédés qu'il avance dans la connaissance de lui-même et du monde, et ce n'est pas sans profondeur que les docteurs du moyen âge ont désigné l'intelligence humaine par ces mots : Intellectus dividens et componens.
Mais il y a diverses espèces d'analyse.
Il en est une, la plus élémentaire de toutes, dont le but est de séparer dans un agrégat matériel, les diverses parties dont cet agrégat se compose. Telle est l'analyse del'anatomiste qui sépare