LIVRE II. — CHAPITRE II
dans un cadavre les os, les muscles, les nerfs, et les vaisseaux. Quelque loin qu'elle soit poussée, dùt-elle pénétrer dans les parties les plus intimes des tissus, cette analyse ne change pas de nature. Ce qu'elle tend à faire, c'est à isoler réellement les parties qu'elle distingue, ce qu'elle cherche à trouver, ce sont des parties réellement séparables.
Plus intime que celle-ci est l'analyse chimique, qui pénètre dans la réalité matérielle jusqu'à une profondeur que ne peuvent atteindre ni le microscope ni le scalpel ; qui décompose les molécules intégrantes des corps et en extrait les principes réels qui étaient absolument cachés, et dont les propriétés apparentes avaient disparu dans la combinaison.
Une troisième analyse très diflérente des précédentes, consiste dans la décomposition que nous faisons à volonté du temps et de la durée, dans les séparations arbitraires que nous pouvons tracer par la pensée dans la continuité des êtres. C'est ainsi que nous divisons par la pensée un mouvement ou un événement en époques, que nous partageons une longueur en parties idéales, afin de l'étudier plus à notre aise. Bien que cette nouvelle espèce d'analyse se fasse par la pensée, il ne répugne pas qu'elle soit réalisée extérieurement. Quand nous avons partagé un phénomène successif en époques, il ne répugne pas qu'il soit réellement interrompu par l'effet d'une cause étrangère, à l'instant que nous avons choisi. Dans nos expériences, nous pouvons réaliser effectivement cette division des phénomènes en moments successifs. De même, dans les limites de notre expérience et de notre approximation, nous concevons toujours une division possible de la matière conforme à nos divisions idéales *.
L'analyse par. abstraction est encore différente de ces trois espèces d'analyse des objets matériels. Celle-ci n'a pas pour but de décomposer des agrégats, ni de résoudre des composés chimiques, ni de partager idéalement le temps et Tespace en fragments.
• Ce partage idéal du continu se fait par Vattention qui fixe arbitrairement notre pensée sur une portion de son objet et néglige le reste. Cette attention limitée est quelquefois appelée abstraction, mais elle est absolument distincte de la véritable abstraction.
Elle s'applique à la réalité concrète, à la substance, et en dégage des éléments idéaux, des qualités ou des phénomènes.
Plus subtile et plus profonde que les précédentes, elle ne s'arrête pas à la surface des êtres. Elle pénètre dans leur unité même, elle pratique dans les notions formées par l'expérience des divisions nettes et déterminées, quoique physiquement irréalisables. Les qualités qu'elle distingue existent dans le même lieu et dans le même temps. La forme, retendue, la solidité, le mouvement d'un corps, sont rigoureusement coexistants, puisque ce ne sont que les différents aspects d'un même corps. 11 en est de même des pensées et des affections du moi, elles sont fondues dans son unité, et existent en lui au même instant.
Aussi, l'analyse par abstraction ne saurait-elle employer aucun instrument visible, aucun procédé matériel ; ils sont et ils seront toujours trop grossiers pour l'œuvre délicate qu'elle accomplit. Le glaive seul de la raison est assez acéré pour pénétrer ainsi jusqu'au cœur même de la réalité.
Ce qui établit une distinction profonde entre l'abstraction qui sépare les qualités, et les autres procédés d'analyse que nous avons examinés, c'est la nature particulière des résultats de l'abstraction.
Dans l'analyse des agrégats, le résultat est de même espèce que la donnée première; le point de départ est une réalité multiple et complexe; le résultat, ce sont les mêmes éléments réels, isolés l'un de l'autre.
Dans l'analyse chimique, les éléments sont sans doute différents du composé, mais ce sont des corps comme le composé; ils ont, réunis, le même poids que le composé; ce sont évidemment des parties de la substance totale. Il est d'ailleurs possible de reproduire le composé en combinant les éléments.
Dans l'analyse idéale, qui partage la durée des phénomènes et là dimension des objets matériels, les parties sont absolument semblables au tout.
En général, d'ailleurs dans ces trois espèces d'analyse, les résultats de l'opération sont réels et particuliers , existent dans un lieu et un temps donnés; ce sont des données concrètes semblables sous ce rapport à la donnée primitive.