LI\TIE II. — CHAPITRE II
AU contraire, lorsque rabstraction a exercé sur une notion sa singulière puissance, cette notion se trouve absolument transformée. D'une part, elle est devenue abstraite, c'est-à-dire privée de réalité actuelle et de vie; d'autre part, elle est devenue universelle et applicable à un grand nombre d'objets semblables. Elle a perdu sa réalité vivante, et a gagné en échange une extension qu'elle n'avait pas.
Que sont, en effet, les qualités, modes et phénomènes, le mouvement, la forme, la couleur, l'étendue, la pensée, la sensation, une fois séparés de leur sujet? Ce sont, le nom même le dit, des abstractions, c'est-à-dire des choses dépourvues de vie et d'activité, auxquelles il serait ridicule d'attribuer une influence quelconque , sinon sur l'esprit de celui qui les pense. Les fractions idéales de l'être réel ressemblent aux membres détachés par l'anatomiste, qui, en se séparant du corps entier, ont perdu leur vitalité et leur énergie propres.
Ou plutôt, car toutes ces métaphores matérielles sont inexactes, il faut reconnaître que ces qualités ou phénomènes ne sont réellement pas séparés de leur sujet, et en sont toujours inséparables. L'abstraction n'a rien changé à leur nature , elle n'a modifié que la notion que nous en avons. En un mot, l'abstraction, étonnante opération, est, malgré la contradiction apparente des termes, une véritable division de ce qui est réellement indivisible. La multiplicité est dans notre idée, l'unité est dans l'objet réel.
Si donc nous voulons rendre à ces notions abstraites leur réalité, il faut que nous les rejoignions à leur sujet, que nous les considérions dans l'unité du tout réel dont elles ont été tirées. C'est la seule synthèse possible; nous pouvons revenir de la notion de la qualité à celle de la substance, comme on revient de la circonférence d'un cercle à son intérieur; nous ne pouvons pas composer une substance avec des qualités et des phénomènes. Il y a donc unité concrète , diversité abstraite , unité nécessaire dans la réalité, diversité nécessaire dans la pensée de l'homme. Seulement, notre intelligence ne nous trompe pas, parce qu'elle sait ce qu'elle fait, parce qu'elle corrige elle-même ce que sa conception a de nécessairement différent de ce qui 6^ dans la nature. Elle divise l'indivisible , mais elle sait que
ce qu'elle sépare idéalement est réellement et nécessairement uni.
Mais nous avons dit qu'en même temps que les notions abstraites perdaient leur réa^té et leur vie, «Ues acquéraient en échange une extension nkiéfinie, et devenaient des notions générales. «--
Rien de plus évident que cette nouvelle et singulière transformation.
Au moment même où la réalité , passant à travers le prisme de la faculté d'abstraction, se décompose en éléments divers, ces éléments acquièrent un caractère tout nouveau. De particuliers qu'ils étaient, ils deviennent universels. Ils échappent aux limites de l'être réel et borné qui les contenait, et deviennent immédiatement applicables à d'autres êtres. Ils se dégagent des conditions du temps et du lieu , et passent comme dans une région nouvelle , où le changement est inconnu.
Considérons , par exemple , la forme ronde d'une orange.
Qu'est-elle, avant l'abstraction? Un dés points de vue de cette orange , un élément idéal indissolublement uni à l'orange ellemême et n'existant qu'en elle.
Après l'abstraction , qu'est-ce ?
L'idée d'une forme ronde, c'est-à-dire une idée générale applicable non seulement à une infinité d'autres oranges, mais à une infinité d'autres objets de toute espèce de matière.
Avant l'abstraction , la forme de l'orange était sujette à toutes les modifications que l'orange elle-même pouvait subir. Elle pouvait être détruite comme l'orange et avec l'orange; elle existait en un certain temps et en certain lieu.
Après l'abstraction, l'idée de la forme ronde est devenue quelque chose d'immuable , qui n'a pins de rapport avec aucune époque ni aucun lieu déterminé.
Il importe de remarquer que cette transformation du particulier en général est immédiate et simultanée avec l'abstraction. Dès l'instant que l'abstraction est complète, dès l'instant que l'élément idéal est détaché complètement de son centre réel , cet élément devient universel.
Si , après avoir considéré la forme ronde de cette o^nge, je