L PHILOSOPHIE
serait un simple rera ment de la société, ( produiraient les même sation nouvelle qu'on ■ un jour avec les mêi mêmes aversions. Air son parti, l'état théocr ne peut plus, ne d> croyances sur lesquell plus de notre temps, prie, quel est exacterm Comte. Il ne s'arrél valeur intrinsèque de prend pas à parti tel c démontrer la fausseté .
dogmes sur lesquels a \ ble édifice religieux se fait auquel il rattache festations morales, sci les, politiques, du m trouve usé, tombé en c plus servir, parce q produit un état social s'adapter.
Mais alors de quel cô
du problème vital que s'est posé Auguste Comte ? Comment donner aux hommes l'unité spirituelle indispensable à une réorganisation définitive , comment rétablir l'harmonie des cœurs et des intelligences qu'avait jadis réalisée l'Église, sans revenir aux dogmes qui lui ont servi de base ?
La grande originalité de Comte est dans la réponse qu'il fait décidément à cette question : C'est sur la science, dit-il, que doit / reposer l'état social de l'avenir ; c'est elle, qui, se substituant aux croyances théologiques, doit fournir à l'humanité l'élément nouveau, indispensable à l'unification des esprits. Que cela est possible, que cela est naturel désormais, voilà ce que voudra nous prouver toute la philosophie scientifique d'Auguste Comte. Continuons à suivre le mouvement dé sa pensée et essayons de comprendre comment elle aboutit à cette' conclusion .
Il est frappé tout d'abord de ce que, dans .
le monde des savants, on est généralement d'accord . Le simple souvenir des leçons de mathématiques, d'astronomie, de physique et de chimie, qu'il a suivies à l'école poly-
technique, suffit à lui donner l'impression d'un domaine intellectuel où règne du moins la plus parfaite harmonie. Quand il s'agit de formuler et de démontrer les théorèmes de la géométrie, de définir les coordonnées d'une étoile, où d'énoncer les propriétés générales des corps, le langage des savants est uniforme ; et l'on s'entend à merveille, non seulement pour énoncer ce qui est, mais aussi ce qui sera. Qu'il soit question de cal— culer l'instant précis de là prochaine éclipse, les astronomes de Montpellier et de Saint- Pétersbourg trouveront le même résultat • Qu'il s'agisse de construire un pendule battant la seconde, ou un miroir devant faire converger les rayons lumineux vers un point fixé d'avance, ou de prévoir et d'utiliser les réactions de deux coçps mis ensemble dans une cornue, les savants de tous les pays procéderont de même, mettront à profit les mêmes croyances, les mêmes convictions et formuleront les mêmes vérités. C'est ce dont personne ne doute. Nous avons tous la confiance la plus terme en ce que nous disent les savants, quand il s'agit de l'objet même
de leurs études ; nous croyons à leur parole , nous n'essayons pas de penser de façon personnelle en dehors de leurs affirmations et de leurs doctrines. « Il n'y a point de liberté de conscience, selon le mot même d'Auguste Comte, en astronomie, en physique, en chimie. . . dans ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire de con • fiance aux principes établis dans ces sciences par des hoftimes compétents. » Donc ici, pas d'anarchie, pas de désordre, pas de division des intelligences. Par un simple retour sur les études de sa jeunesse, Comte voit s'établir tout un vaste champde principes, de notions, d'idées générales s'imposant uniformément à tous les hommes, ets'accompagnant de règles et de prescriptions innombrables pour diriger leurs relations de tous les instants avec les choses de la nature.
Commerft cela est-il devenu possible ? Un regard attentif jeté sur l'histoire de la pensée montre bien vite que ces beaux résultats sont relativement récents. Il fut un temps où la réponse à tous les problèmes que pose la science était demandée à l'esprit théologique,.
"Tflïl
où tous les phénomènes naturels apparaissaient comme les manifestations de divinités cachées. Les conceptions théologiques se sont peu à peu transformées d'ailleurs, et l'esprit humain a passé du fétichisme au polythéisme, puis au monothéisme ; mais à travers ces changements se maintenait le désir de rattacher les faits à la volonté toute puissante d'un Dieu. Puis, par l'évolution naturelle de la pensée, la théologie a fait place à la métaphysique, et les savants ont cherché les causes, les entités, les vertus, les substances invisibles dont ils constataient les effets. Et aussi longtemps, qu'ont duré de pareilles préoccupations, la certitude, la confiance sereine, l'accord des savants entre eux étaient choses inconnues : il n'y avait place que pour la conjecture, qui laissait subsister l'inquiétude et le désordre des intelligences. Les mathématiques se sont dégagées les premières, il y a fort longtemps, de l'état théologique ou métaphysique, et se sont constituées déjà avec les Grecs en science positive. L'astronomie a dû lutter de lohgs siècles, et ce n'est qu'avec Copernic, Galilée,
UNITÉ DE PRÉOCCUPATION â&
Newton, quelle a définitivement triomphé.
La physique a commencé seulement avec Bacon, Galilée et Descartes, à ne plus se contenter des vertus dormitives, calorifiques ou autres, et il lui reste de ce long passé métaphysique de telles tendances rétrogrades qu'elle a bien des précautions à prendre encore pour assurer son caractère positif. La chimie enfin, et non plus l'alchimie, vient à peine de naître avec Lavoisier.
Et qu'est-ce donc qui caractérise l'état moderne de ces sciences, et qui permet enfin de les appeler positives ? — Elles ont renoncé à toute considération théologique ou métaphysique, à la recherche des causes mystérieuses et cachées ; elles ont renoncé à ce qui est invisible, inconnaissable, à ce qui se devinait autrefois par les efforts d'une imagination mobile, variable d'un esprit à T autre ; et elles se contentent décidément d'observer et de noter ce qui apparaît à tous de la même manière, les phénomènes, les apparences, ce qui se voit, se touche, s'entend : et enfin, sans demander les causes qui produisent ces phénomènes, elles se
bornent à chercher les modes invariables de leur succession, c'est-à-dire les lois générales qui permettent de<iécrire leur enchaînement, et par conséquent de les prévoir et de les utiliser. On peut dire encore que, par ■cette démarche nouvelle, elles substituent le relatif à l'absolu, en ce sens qu'il y est seulement question de ce qui s'adapte à notre esprit et à nos organes, et plus généralement aux conditions où nous vivons. Les lois, dont l'énoncé remplace désormais l'ancienne explication par un absolu théologique ou métaphysique, expriment les faits généraux tels que notre organisation intellectuelle nous permet de les saisir, et valent dans certaines limites de temps et de lieu, auxquelles se trouve liée notre existence. Enfin, par cette suppression même de l'absolu, par la suppression de la chimère inaccessible, }es sciences se sont rapprochées du réel et de l'utile, c'est-â-dire de ce que l'esprit humain peut véritablement saisir et manier, de ce qui est par conséquent susceptible de vérification et d'application directe.
Mais si ce sont là les principaux caractè-
res par lesquels les sciences mathématiques et physiques ont conquis ce pouvoir d'unification intellectuelle qui a frappé Auguste Comte, il faudra donc, pour résoudre le grand problème de la réorganisation spirituelle de l'humanité, réaliser toutes ces transformations dans le domaine des faits sociaux et moraux. Il faudra laisser de côté toute théologie et toute métaphysique ; il faudra observçr,en s'aidantde l'histoire, tout ce qui intéresse le développement des sociétés ; il faudra formuler des lois, et, substituant le relatif à l'absolu, le réel et l'utile au chimérique et à l'inconnaissable, créer la science positive des faits sociaux. Le jour où il serait permis à des savants d'un genre nouveau d'énoncer, sur les relations morales ou politiques des hommes entre eux, des lois comparables à celles des physiciens et des chimistes, la nouvelle doctrine qui doit faire l'unification des esprits serait définitivement fondée.
Auguste Comte sent lui-même toute l'audace qu'il y a à passer ainsi des sciences physiques à cette autre, que personne avant
r '- 1 ■ ii TTirrar mnw n - nrr ■-■■■■ - i^^—
lui n'a osé entrevoir, sauf peut-être Montesquieu, à la sociologie^ comme il l'appellera désormais. Et il nous laisse entendre qu'il n'eût jamais franchi ce pas sans un fait considérable qui vient de se produire de son temps, l'avènement de l'état positif en biologie.
Une fois sorti de l'Ecole polytechnique, il s'est mis avec avidité au courant des travaux de Broussais, de Bichat, de Gall, et il juge que ces savants, le dernier surtout, viennent d'accomplir une véritable révolution. Avant eux, il n'y avait pas, à proprement parler, de science de la vie, parce que, avec l'animisne, le vitalisme et autres principes mystérieux tel que le principe de finalité, on continuait à poursuivre l'absolu. A plus forte raison n'existait-il aucune connaissance réelle des fonctions les plus hautes de l'organisme humain, de celles qui sont liées à la constitution du cerveau. La psychologie de l'Ecole, tout imbue de métaphysique, ne donnait à cet égard que de vaines illusions.
Désormais, au contraire, la biologie se fonde, comme les sciences inorganiques, sur l'ob-
servation des faits, la recherche des lois, et l'étude des conditions d'existence, substituée à la finalité . La biologie existe au même titre que. l'astronomie ou la physique. Et cependant, combien son objet semblait nous éloigner de ce qui peut être soumis à la science positive ! Quelque chose de nouveau et de saisissant ne se présente-il pas ici ? là convergence d'une série de phénomènes vers un même résultat, la vie ; une sorte de consensus, d'harmonie ; l'accord d'une quantité innombrable de faits distincts concourant à l'unité individuelle d'un être.
Des phénomènes mathématiques d'éten-^ due, de nombre et de mouvement, qui sont incontestablement les plus généraux et les plus simples, on passait à ceux de la physique, en ajoutant la notion de matière, dé corps, déjà moins abstraite et plus complexe. La chimie apportait avec elle le fait nouveau de la combinaison, c'est-à-dire de la création, à l'aide de deux corps, d'un troisième ayant des propriétés spécifiques :
c'était déjà là peut-être comme une ébauche de cette synthèse, de ce consensus, que nous
3o LA PHILOSOPHIE D'AUGUSTE COMTE
ne trouverons vraiment qu'en biologie. Mais pourtant la distance est grande des faits chimiques aux phénomènes du monde organisé ; si grande en vérité qu'elle ne le sera pas davantage maintenant quand, de la vie de l'individu, nous voudrons passer à la vie de la société. Et comme les sciences mathématiques ont rendu possible l'étude des propriétés générales de la matière; comme celle-ci a préparé la chimie; et enfin comme les sciences physico-chimiques ont pu permettre en dernier lieu la naissance de la biologie positive, celle-ci à son tour ne prépare-t-elle pas la sociologie, en nous donnant des indications précieuses sur Thomme, sur ses dispositions affectives, sur ses penchants altruistes, sur tout ce qui en lui dépasse l'animalité, et aussi et surtout en apportant, avec l'étude de la vie, la méthode qui convient proprement à la science de l'organisme social ?
Ainsi la sociologie semble pouvoir se présenter comme le terme naturel d'une suite de pas successifs franchis par l'esprit humain. L'objet de la science positive s'est élargi
UNITE DB PRÉOCCUPATION 3l
E^ - , - -* h mu ■ i - - ■ i iii ^
peu à peu, de façon à s'approcher d'une limite qui paratt se confondre avec l'humanité elle-même, considérée comme un grand tout, soumis lui-même à des lois. Et la conception de ce terme suprême donne à l'esprit cçtte joie d'avoir appliqué jusqu'à l'extrême limite la loi de complexité croissante, qui le conduisait si aisément des premières connaissances positives aux dernières. Cette joie n'est pas la seule. Quand on essaie de s'élever parla pensée jusqu'à l'objet le moins simple et le moins général, jusqu'à l'objet de la sociologie, n'en est-on pas récompensé par une lumière nouvelle jetée tout à coup sur l'ensemble de la science positive? Les efforts des savants pouvaient sembler jusqu'ici isolés, spécialisés dans des domaines distincts. Envisagés désormais du point de vue de la sociologie, ils sont tous sous sa dépendance. La série que nous avons parcourue, des mathématiques à la science dernière, forme une hiérarchie où l'on s'élève sans cesse, où chaque terme domine les précédents, à mesure que l'objet d'étude de plus en plus complexe tend vers la société
3a LA PHILOSOPHIE D'AUGUSTE COMTE
humaine. Les sciences inorganiques font connaître le milieu et les conditions extérieures où celle-ci se développe ; les sciences biologiques nous font connaître les individus qui la composent. Ensemble, elles forment un tout où se retrouve, avec le consensus harmonieux des éléments, ce qui caractérise l'unité organique. Saisir cette unité vivante à travers les multiples domaines de la science positive, tel sera le rôle essentiel du philosophe, qui, de cette vue synthétique et générale, pourra du moins s'efforcer d'enrayer les tendances spéciales des savants, et donner à leurs travaux une direction toujours utile. Ainsi non seulement la sociologie aura sa place marquée à la suite des sciences plus anciennes, mais même par une projection rétrospective de lumière, elle éclaij-era décidément le sens profond de cette réalité, de cette utilité, de cette relativité, qui étaient la marque de leur état définitif, de sorte que c'est toute la philosophie scientifiqued'Auguste Comte, dans ce qu'elle a d'essentiel, qui semble postuler l'existence de cette sociologie, dont elle
hp^T
attend la consécration de sa positivité et de son unité.
Enfin, en dehors de ces raisons de croire à la science nouvelle, à la sociologie, Co:nte donne une preuve . qu'il juge décisive, en énonçant déjà pour les faits sociaux une loi fondamentale, que confirme l'observation, aidée de la méthode, historique. Cette succession d'états que nous a révélée l'évolution des sciences, — états théologique, métaphysique, positif, — n'était là qu'un indice particulier, qu'une application toute spéciale de la grande loi des trois Etats, qui domine et gouverne le développement total de l'humanité. Tous les faits sociaux, toutes les transformations économiques, esthétiques, militaires, industrielles, politiques, morales, peuvent s'y rattacher, comme s'efforce de le montrer Auguste Comte, par une patiente analyse qui remonte aux temps préhistoriques et nous conduit à la Révolution .
La science spéculative de la vie sociale, politique et morale, est donc définitivement créée. Il existe une doctrine capable de
34 LA PHILOSOPHIE d' AUGUSTE COMTE
remplir la pensée, puisqu'elle s'applique à tous les faits intellectuels et moraux qui désormais l'intéressent ; capable d'unir tous les esprits, puisque ce qu'elle formule ou prescrit se présente au nom de la science ; bien mieux, elle est la Science même, dans ce qu'elle peut avoir de plus complet et de plus profond, la science intégrale de la vie des hommes et des peuples : sur elle se fondera tout naturellement le nouveau pouvoir spirituel. Ce pouvoir spirituel, que Ton cherchait pour assurer aux individus et aux peuples un système uniforme d'idées générales, d'opinions, de croyances, et, pour détruire à jamais l'anarchie intellectuelle, origine de tous les désordres, ce pouvoir spirituel est là tout prêta s'imposer à l'humanité. En seront investis ceux dont l'esprit se sera formé à l'étude de toutes les connaissances positives depuis les mathématiques jusqu'à la sociologie. Arrière les savants spéciaux, et surtout les géomètres ou les astronomes ; les physiciens et les chimistes seraient à la rigueur plus acceptables déjà, mais il leur manquerait encore, dans Tigno-
rance où ils seraient du consensus organique, le sentiment de la réalité la plus riche, et ils ne pourraient pas convenablement s'élever à la grande notion de l'humanité, « dont l'active prépondérance finale, doit en tout sens remplacer l'antique coordination théologico-métaphysique * » Ceux que leur éducation aura suffisamment désignés pour prendre la nouvelle direction •pirituelle du monde, auront d'ailleurs une double tâche à remplir. D'une part, ils devront sans cesse communiquer aux hommes les connaissances qui forment l'ensemble de la science positive ; ils devront répandre à profusion l'éducation et l'instruction ; d'autre part, ils pourront agir sur les phénomènes sociaux et moraux de la même manière qu'agissent sur la nature les physiciens et les "chimistes, c'est-à-dire en se conformant aux lois qu'ils connaîtront.
Leur action ne saurait ainsi s'opposer au développement normal de la société, elle s'harmonisera &Vec tui au contraire, et aura
1 Dernière leçon du Cours de philosophie positive.
-^zLkj*.
36 LA PHILOSOPHIE d'AUGUSTB COMTE
pour principal effet d'en régulariser la vitesse. De la sorte se trouvera assuré désormais le progrès constant de l'humanité, non pas le progrès illimité des idéalistes, lequel est, aux yeux d'Auguste Comte, une chimère et même une- contradiction, mais le seul progrès qui pour lui ait un sens, c'est-à-dire la marche vers un but déterminé et réel, nettement entrevu, qui n'est autre que le complet épanouissement de l'état positit.
Il reste à fixer les détails d'une organisation pratique qui donnera à ce pouvoir spirituel son efficacité, en déterminant toutes les circonstances de son fonctionnement et son rôle vis-à-vis du pouvoir temporel . C'est là l'objet d'un travail promis par Auguste Comte dès les premiers écrits de sa jeunesse et réalisé vers la fin de sa vie dans la Politique positive. Que l'organisation spirituelle rêvée par notre philosophe y soit modelée sur celle de l'Eglise, en même temps que ses tendances conservatrices se précisent, au point qu'il approuve sans restriction le coup d'Etat du 2 décembre, n'est-ce pas là, mal-
UNITÉ DE PRÉOCCUPATION 3j
gré les dénégations de Littré, l'aboutissement naturel et logique des préoccupations essentielles d'Auguste Comte ? Evidemment le ton a quelque peu changé. Les progrés d'une vieille maladie nerveuse et l'étrange liaison avec madame de Vaux ont développé chez lui les tendances affectives ; il devient mystique dans son langage : l'humanité fait place désormais au Grand- Être ; la philosophie positive s'organise en une religion ; les lois de la philosophie générale deviennent des dogmes ; lui-même se considère comme une sorte de pontife souverain ; il écrit un catéchisme pour le peuple, et rédige des brefs à l'adresse des ministres et des empereurs. Tout cela implique assurément quelque chose de maladif, mais lorsque, écartant toutes les bizarreries de ton et d'allure, nous allons droit au fond des idées, nous nous reconnaissons bien au terme normal de sa philosophie.
Ai-je besoin de le dire, le rêve d'Auguste
38 LA PHILOSOPHIE d'aUGUSTK GOMTB
Comte n'est pas sur le point de se réaliser.
Moins que jamais l'humanité n'est disposée à confier la direction de ses idées politiques et morales à un groupe de penseurs quel qu'il soit.
Notre philosophe s'est trompé en demandant à la Science, œuvre de raison et de liberté, de justifier un gouvernement des esprits. La seule harmonie des intelligences qui soit possible et durable n'est pas celle qui obéit à une prescription extérieure, quelle qu'elle soit ; c'est celle qui naît spontanément, en un progrès lent mais régulier, de la raison de tous librement satisfaite et des consciences pleinement rassurées.
Rendons du moins justice à la noblesse naïve et touchante du but que visa de toute son âme cet apôtre de paix sociale. Et puis disons-nous bien que la trace laissée par l'œuvre d'un grand homme ne se mesure pas toujours à l'intention dernière qui le guidait. Descartes avait en vue, par une réforme intégrale de toutes les connaissances, de transformer la médecine et de prolonger la vie humaine : ce n'est pas par là, vous le
savez, qu'il a marqué sa place dans l'histoire des idées . Kant n'a jamais eu au fond que des préoccupations dogmatiques et « organiques », il sera et est déjà peut-être surtout l'auteur de la Critique de la Raison pure. De même, si Auguste Comte a eu sur les esprits de notre siècle l'influence dont je parlais au début de cette leçon, c'est qu'il aura sans doute, chemin faisant, touché à quelqu'une des réalités profondes sur les-^ quelles se règle la marche de la pensée humaine. Ce sera l'objet de nos études d'essayer d'apporter sur ce point la lumière et la précision.
Toute la philosophie de Comte peut se rattacher à l'idée d'ordre. Est-ce bien idée qu'il faut dire ? — Oui, à la condition de donner au mot son sens le plus vague, qui n'exclut aucun aspect de la vie psychique. Comte a soif de l'ordre, comme Descartes a soif des idées claires. Savoir, c'est pour lui connaître l'ordre des choses ; penser , philosopher, c'est méditer sur l'ordre des connaissances ; vivre, agir, aimer, c'est être et se sentir l'un des éléments d'un ordre total, d'une harmonie que réalise la société humaine, inséparable elle-même du milieu où elle se développe, et auquel elle
s'adapte. Toutes préoccupations politiques,
1 Ce chapitre a paru dans la Revue de Métaphysique H de Morale, N* de juillet 1901, sous ce titre : Vidée (Tordre chez Aug. Comte,
iï v >..:.•*«* ?j&i*i.--:
UNITÉ DB TBNDANCB 4*
morales, sociales, toute tentative d'action publique, doivent avoir pour but essentiel d'assurer la marche naturelle de cet ordre immanent, et d'en régulariser le développement normal. Point de progrès qui n'ait sa source dans Tordre établi, comme l'évolution de la vie d'un être dérive de son organisation. Partout, dans les sociétés comme chez les individus, dans les êtres vivants comme dans les choses inorganiques, dans Tétat actuel du monde ou dans les transformations du passé, ce que Comte veut voir, saisir, et achever de réaliser, c'est toujours, à ûes degrés divers de complexité et de richesse, Tordre, la hiérarchie, le consensus, Tharmonie. Voilà ce que nous voulons montrer en nous bornant du moins aux traits essentiels de sa philosophie.
Au degré le plus simple, Tordre d'un ensemble d objets résulte de ce que, par leur position dans l'espace ou dans le temps, ils participent de quelque propriété commune :
ils sont, par exemple, tous en ligne droite/
ou sur un cercle, ou sur un même plan, ou à des distances égales les uns des autres ; ou bien ils se succèdent à intervalles égaux ; ou enfin, plus généralement, ils sont disposés de telle sorte qu'aucun ne frappe l'attention exceptionnellement : ils rentrent tous dans une certaine uniformité. Il y a déjà là un lien entre tous les éléments qui concourent à Tordre ; chacun a sa place, son rang, assi^ gné par quelque règle, et dont la détermi-* nation dépend de la place et du rang des autres éléments. L'ordre naît, d'une sorte d'égalité de dépendance à l'égard d'une relation aperçue par l'esprit, laquelle peut varier, depuis une simple constatation de ressemblance ou d'identité jusqu'à une équation mathématique plus ou moins savante, et constitue en tout cas une unité abstraite, géométrique ou logique .
La notion de Tordre se complique dès que s'introduit celle dusupérieur et de l'inférieur, dès que par conséquent l'égalité de dépendance à l'égard d'un rapport ou d'une formule fait place à une sorte de hiérarchie, d'après laquelle tels éléments relèvent direc-
tement de tels autres qui sont placés dans an certain sens au-dessus d'eux. L'exemple d'une administration, où les indications se transmettent du chef aux derniers subor»
donnés, ou inversement de ceux-ci à celuilà, prenant à chaque degré une importance spéciale, donne une image concrète assez claire de cet ordre nouveau. Il est caractérisé par le fait d'une échelle, d'une pluralité de degrés, 1 d'une différence qui varie régulièrement et dans le même sens, dans la qualité, dans la valeur ou la dignité des choses que l'on considère . Ce n'est plus seulement une relation qui domine un ensemble d'éléments, c'est une série de relations en vertu desquelles lin groupe dépend d'un autre, celui-ci d'un troisième, et ainsi de suite, la succès* sion ou la classification se faisant d'ailleurs elle-même d'après cette loi.
Enfin, que la succession des degrés ne soit plus linéaire, qu'un certain nombre de séries se groupent et concourent vers un centre unique ou vers une sorte de sommet qui domine l'ensemble, qui en soit la raison, le but, le point de convergence, ou
• *—i'z<w¥jfyi
seulement qui l'explique et nous guide dans l'examen de cet ensemble : nous atteindrons l'idée d'ordre dans ce qu'elle a de plus riche et de plus complexe, et telle que la vie organique en donne le plus merveilleux exemple.
A ces états divers, Tordre apparaît comme la soumission du multiple à l'un, du varié au même, et, quelle qu'en soit la complication progressive, quand on passe de la régularité tout extérieure du premier cas à la constitution d'un organisme vivant, une idée commune subsiste, c'est que les éléments cessent d'être isolés ; ils sont reliés les uns aux autres de telle sorte que chacun doive sa valeur et son importance au rôle qu'il joue dans l'ensemble. Mais on sent cependant la distance qui sépare les degrés extrêmes de cette échelle : elle se trouvera marquée dans les conceptions de Comte, et éclairera plus d'une fois sa philosophie ainsi que sa métaphysique inconsciente.
Dès les opuscules de Comte nous voyons
aisément ce qui fait son inquiétude et l'incite aux méditations philosophiques : il est avant tout frappé du désordre des opinions, de l'anarchie des intelligences. Les premières lignes signées de lui, et qui datent de juillet 1819, ont justement pour objet d'opposer ce désordre à l'identité des désirs, tous les hommes souhaitant également la paix ou la liberté, mais chacun la voulant réaliser par des moyens différents. Et déjà, il est tenté de dénoncer la liberté illimitée dépenser comme responsable du désordre des esprits. Il le fera d'ailleurs bientôt, quand commenceront, pour ne plus cesser, ses attaques contre la doctrine révolutionnaire et critique.
Cette doctrine repose, dit-il, sur deux principes qui ont pu jouer un rôle utile quand il s'agissait de détruire, mais qu'il faut désormais condamner, parce qu'ils sont incapables de fonder aucun ordre social : ils sont exclusivement critiques, ils ne sont pas organiques. Ces principes sont l'un « le dogme de la liberté illimitée de conscience », l'autre « le dogme de la souveraineté du peuple». 11 restera toute sa vie fidèle dans
■ i i ii 1 1 ■ i i — ^—
ses sentiments à la répugnance que lui inspirent ces sources de désaccord intellectuel et de troubles politiques. D'une part, en ce qui concerne l'esprit de libre examen, il reporte l'aversion qu'il lui suggère sur tous ceux qui l'ont à quelque degré défendu , les protestants d'abord, puis les philosophes du xviii 6 siècle, les hommes de la Révolution.
Les premiers ont crû à tort pouvoir créer un ordre spirituel nouveau ; leurs tendances dogmatiques n'ont pu avoir raison de l'élément éminemment destructeur sur lequel repose leur religion ; ils donnent naissance à une multiplicité indéfinie de sectes distinctes, et, quand ils s'imaginent unir et organiser, ils ne font que dissocier, décomposer, diviser. Les penseurs et les hommes de la Révolution, comme ceux qui s'inspirent d'eux, sont des esprits étroits ; sauf quelques exceptions, comme Condorcet, par exemple, Comte a pour eux aussi peu de sympathie .que d'estime. Et d'autre part, on le sait, ses déclarations politiques confirmeront jusqu'à la fin de sa vie son horreur de la souveraineté populaire.
UNITÉ DE TENDANCE fo
Est-ce là seulement le fait d'une philosophie qui ne peut songer à s'établir que sur les ruines de la doctrine révolutionnaire?
L'âge positif dont Aug. Comte voudrait pro* clamer l'avènement doit succéder à l'âge critique : cela suffit-il à expliquer son attitude si agressive et si peu bienveillante à l'égard de tous les représentants, à quelque degré et dans quelque direction que ce soit, de l'esprit de la Révolution ? Une comparaison facile montrera tout de suite combien cette considération est insuffisante. L'âge positif ne doit pas seulement exclure la doctrine révolutionnaire ; il doit bien plus encore, semble-t-il, condamner les tendances théocratiques. Entre cottes^ci et celle-là, c'est même la première, Comte le déclare très nettement, qui se trouve le plus près de l'esprit positif, ne serait-ce que par son culte pour la science et par ses dispositions naturellement humanitaires ; ne serait-ce encore que parce qu'elle était nécessaire pour permettre le passage de l'état théologique à l'état positif. Or, les sentiments d'Aug. Comte à l'égard de l'état théocratique qu'a-
vait réalisé le moyen âge et de tous ses défenseurs anciens ou contemporains, témoignent au contraire de la plus ardente sym* pathie. Les pères de l'Eglise ont été les prédécesseurs les plus directs du positivisme, saint Augustin, saint Thomas, Bossue t, ont toutes les qualités qui sont la marque du génie ; Joseph de Maistre est le plus grand penseur de son temps. Pourquoi donc cette différence d'attitude ? Comte reproche aux révolutionnaires de ne pas savoir admirer le passé, d'où sort naturellement le présent ;. par réaction contre eux, il exaltera le moyen âge, soit ! Mais le même principe ne le conduirait-il pas mieux encore à admirer la période critique des trois derniers siècles, qui, plus directement que le dixième sans doute, a préparé l'âge positif ; or, c'est le contraire qui nous frappe. En politique, de même, les principes sortis delà Révolution ne s'adaptent-ils pas mieux que la royauté de droit divin aux temps nouveaux qu'appelle le positivisme ? Pourquoi donc les tendances conservatrices de Comte ? pourquoi écrit-il à Stuart Mill que si Louis-Philippe venait à
mourir, il préférerait un gouvernement de réaction catholique au triomphe des révolutionnaires ? pourquoi un peu plus tard approuve-t-il le coup d'état du 2 décembre?
pourquoi se flatte-t-il, dans sa lettre au Czar, d'avoir toujours combattu « la souveraineté du peuple et l'égalité plus radicalement que n'avait pu le faire aucune école rétrograde ?... » Pourquoi, sinon parce qu'il Toit d'un côté la division, la lutte, le désordre, tandis que, grâce à la soumission qu'implique l'ancien régime, à une direction spirituelle ou à une domination politique, il croit voir de l'autre côté Tordre dafts la rue, et l'ordre dans les intelligences? Si l'on doutait que ce fut là la véritable raison de l'attitude et des sentiments de Comte, il suffirait de relire, dans le V e volume du Cours de philosophie positive, ces pages si pleines d'admiration pour l'organisation de l'Eglise catholique au moyen âge. Tout ce qui contribue à l'unité par la soumission, la constitution hiérarchique du clergé, la souveraineté absolue du pape, tout est justifié et exalté. Et Comte répète bien des fois que
5o la philosophib-d'augustb comte
ce pouvoir spirituel si remarquablement harmonieux qu'a réalisé l'Eglise a été la cause principale de son efficacité dans le développement de la civilisation humaine. Enfin, il est tellement vrai que ce qui l'attire et le séduit du côté des doctrines rétrogrades, c'est Tordre qu'elles assurent à ses yeux, que son rêve est de leur emprunter tout leur régime organique, en changeant seulement les bases intellectuelles sur lesquelles elles reposent, et d'atteindre à un état nouveau, — où Tordre ancien se retrouverait fondé sur les croyances scientifiques,— par un pouvoir spirituel , dont l'organisation rappellerait celui du moyen âge. Bref, c'est le besoin instinctif de Tordre qui détermine chez Comte son attitude à l'égard des plus graves questions qu'il se pose, dès les débuts de sa carrière, et qui fixe la direction de sa philosophie. Son but est en effet avant tout la réorganisation de la société par l'unification des opinions et Taccorddes intelligences. Montrons que toutesles démarches de sa pensée, désireuse d'atteindre ce but, enveloppent toujours par quel* que côté Tun des aspects fondamentaux de Tidée d'ordre.
UNITÉ DE TENDANCE Si
Comte est entraîné, dès les premières méditations sur les hommes et les peuples, à en* visager un état intellectuel commun à tous et dominant toutes les manifestations de la pensée. Le plus ancien est à ses yeux, comme on sait, l'état théologique, que caractérise la croyance à Une puissance divine, cause de toutes choses. Unepareille vue trouve-t-elle sa justification complète dans les réalités historiques? Y a-t-il eu jamais un temps où l'humanité entière se laissait guider par ses croyances théologiques ? Sans parler de sectes philosophiques bien connues, comme celle des Épicuriens, qui ont nié la Providence et l'action des Dieux sur les choses de ce monde, n'avons-nous pas eu, depuis plus de deux mille ans déjà, le spectacle d'immenses populations pratiquant le Bouddhisme ou la doctrine de Confucius, c'est-à-dire en somme manifestant des croyances que gouverne la tradition bien plus que l'attachement aux dieux? Comte ne le nierait probablement pas, car il a voulu limiter à l'Europe occidentale
5a LA PHILOSOPHIE d' AUGUSTE COMTE
le champ de ses études. Mais à cette condition même, voyons-nous aune époque quelconque toutes les pensées des hommes suborbordonnées aux doctrines théologiques ? On Ta dit bien des fois, y a-t-il eu un état théologique pour Tidée de la pesanteur, par exemple ? — Comte répond que les" diverses séries de connaissances n'ont pas progressé simultanément. Quelques-unes se sont dégagées il y a si longtemps de la théologie qu'elles nous semblent y avoir échappé ; mais à côté d'elles, une foule d'autres portent la marque de l'état primitif de l'humanité. Encore est-ce là une concession fort importante. La notion de Yêtat que conçoit Auguste Comte en reçoit une singulière restriction. Il a déjà fallu limiter la portion de l'humanité que l'on envisage ; maintenant il faut faire une distinction entre les divers domaines de pensée, et, selon que Ton considère tel ou tel , se reporter à telle ou telle époque. Il en résulte déjà quelque peine à trouver une matière qu'épuise cette idée d'état théologique, à saisir comme une tranche de l'histoire de l'humanité qui puisse s'ordon*
ner sous ce titre commun. Du moins ici, il reste d'une part une définition compréhensible — les croyances théologiques envisagées comme fondement essentiel de toute pensée, — et d'autre part une période, restreinte il est vrai, mais assez bien déterminée, quelques siècles du moyen âge, où d'une manière générale la domination ecclésiastique semble avoir réalisé ces conditions.
Mais en est-il encore de même si nous passons à Y état métaphysique ? La difficulté n'est plus seulement d'assigner une époque où l'ensemble des intelligences soit soumis à une loi commune, mais même de donner de cet état une définition suffisamment claire. Quel est en effet le sens de ce mot « métaphysique » ? Toutes les fois que Comte veut s'en expliquer, il est une première signification sur laquelle il insiste. L'état métaphysique est caractérisé tout d'abord par cette condition qu'on cherche « à expliquer la nature intime des êtres, l'origine et la destination de toutes choses, le mode essentiel de production de tous les phénomènes ; mais au lieu d'y employer les agents
surnaturels proprement dits, on les remplace de plus en plus par ces entités ou abstractions personnifiées, dont l'usage, vraiment caractéristique, a souvent permis de désigner, l'explication métaphysique sous le nom d'ontologie f ». L'exemple typique est celui de la vertu dormitive de l'opium, dont parle Molière. Dans ce sens, il est bien plus difficile sans doute que tout à l'heure de concevoir dans le passé une période où l'esprit humain ait universellement manifesté pareille tendance. La métaphysique ainsi entendue n'a pu jamais être que le fait de quelques intelligences isolées, et comme elle se confond en somme avec la philosophie de penseurs tels que Platon, Aristote, Saint- Thomas, ou avec les tentatives des savants
f pour expliquer les choses de la nature, il ne
l paraîtrait pas commode de citer la date de
son apparition. En outre, comme le reconnaît Comte, depuis trois siècles la science s'en est dégagée de plus en plus au point de n'en garder que des traces isolées. Il y a beau temps que les vertus donnitives ou
1 Discours sur l'Esprit positif, p. la.
UNITÉ DB TBKDAN&B 5S
autres ont fait place à des considérations plus sérieuses, et, en somme, si l'état métaphysique se caractérisait par l'explication ontologique, le chef du postivitisme ne serait guère fondé à réclamer avec tant d'insistance la venue d'un âge nouveau. Mais la lecture des opuscules et des IV e et V e volumes du cours de philosophie positive montre aisément que les attaques les plus ardentes sont dirigées moins contre la philosophie et la science des scolastiques que contre la pensée du xvm e siècle. Or, où sont donc les entités, les substances, les vertus, dont l'abus justifierait les critiques qu'adresse Comte à Voltaire, à Rousseau, et aux « littérateurs » qui propagent la doctrine révolutionnaire ? Non seulement la science a suivi avec eux ses voies définitives, mais ne peut-on pas dire que, sous l'influence des Anglais, de Locke surtout, ou peut être comme simple prolongement de la pensée cartésienne, la philosophie s'est de plus en plus éloignée de la métaphysique de l'Ecole ? C'est à peine si elle reste encore vaguement déiste. Il est vrai qu'elle semble parfois remplacer toutes
les vieilles entités par une seule, la nature ; mais, en réalité, ce ne sont pas ces derniers vestiges d'une pensée rétrograde qui empêchent Comte de voir dans l'esprit du xviii* siècle le quasi avènement de Pétat positif.
Au fond, ce qui le frappe, c'est son caractère idéaliste. Ce ne sont plus les substances et les entités qui guident les encyclopédistes et les précurseurs de la Révolution, ce sont les idées. Ces rêveurs parlent de liberté et d'égalité au nom d'une raison qui ne se confond pas assez étroitement avec les réalités. Ils croient au progrès indéfini, et s'imaginent volontiers qu'on peut en accélérer la marche par des lois ou des institutions qui rapprocheraient la société de leur idéal. Par leur exaltation du droit individuel, ils aboutissent à une morale qui ne laisse plus assez de place aux sentiments altruistes, et à une politique de désordre fondée sur l'esprit de libre examen . Leur pensée fourmille de sophismes et de chimères.
On le voit, le sens du mot métaphysique a dû subir déjà une déformation manifeste sous la plume de Comte pour s'appliquer à cet état
d'esprit . Si c'était la seule que nous eussions à constater, nous pourrions au moins saisir, sous cette signification nouvelle, une période assez clairement uniforme, et un mouvement de pensée assez nettement défini . Mais il suffit de jeter les yeux sur là leçon que Comte consacre à l'âge métaphysique pourvoir que ce n'est pas là en somme le sens auquel il s'arrête le plus souvent. Le long chapitre qui termine le cinquième volume du Cours de philosophie positive dresse le tableau des éléments de toutes sortes qui depuis le xm e siècle ébranlent et peu à peu détruisent le régime théologique. L'état métaphysique est alors caractérisé surtout par la lutte contre l'état antérieur, et Auguste Comte confirme lui-même cette interprétation par le titre de la leçon : âge métaphysique, ou âge criti' que. Dès lors, l'état métaphysique remonte jusqu'au cœur même du monothéisme 1 . Comte le répète assez souvent, le régime de controverse inhérent à celui-ci devait être la pre-
1 A vrai dire même, l'esprit métaphysique intervient déjà dans le passage du fétichisme au polythéisme (Voir la fin de la 5a* leçon).
58 LA PHILOSOPHIE D'AUQU8TB GOMTB
mière fissure par où allait s'introduire le libre examen. L'Aristotélisme, consacré par saint Thomas, puis la Réforme, ont porté à l'orthodoxie religieuse des coups plus efficaces que les penseurs de la Renaissance et même que les philosophes des deux derniers siècles ; en même temps les progrès de la science et de l'industrie préparaient l'âge nouveau. Et en somme l'état métaphysique est une résultante de ces deux mouvements, dont le premier, -*- le mouvement de destruction — , est le plus accentué, et dorit le second ne pouvait encore prendre son importance décisive. Tout cela est fort clair, mais une chose cesse de l'être, c'est la notion même de Y état que nous voulions comprendre. Il ne faut même plus chercher à saisir dans ce mot un ensemble d'éléments qui caractériseraient la pensée des hommes à un moment donné . Nous ne parvenons à voir clairement qu'une disparition lente de certaines croyances, que la transformation continue d'un régime, que la substitution progressive d'un nouveau mode de penser à l'ancien. Bref, là où Ton voudrait nous montrer comme une tranche de l'huma-
UNITÉ DE TENDANCE ty
nité, définie dans ses caractères fondamentaux, dans ses déterminations essentielles, nous ne saisissons qu'un écoulement, qu'un devenir, qu'une destruction plus ou moins rapide du passé, avec des promesses d'avenir. Dans cette évolution dynamique, qui conduit à l'âge positif, Comte a cru pouvoir ,fixerune période, en ranger toutes les circonstances sous une étiquette qui en marque l'unité statique : cette unité est toute négative ; ou plus exactement le mot qui y correspond ne s'entend vraiment que si l'on supprime toute considération organique et statique, et qu'il ne serve à exprimer qu'un mode de transformation. Dès lors nous sommes fondés à déclarer de nouveau, et avec bien plus de raison, que les états de Comte ne se définissent pas par la matière qu'il leur donne, et il reste seulement qu'ils tirent une partie de leur signification et de leur importance d'une disposition formelle de son esprit. Celui-ci sent avant tout la nécessité de saisir des groupements organiques, des en-^ semblés ordonnés et unifiés : il v a là comme unecatégorie qui domine et dirige sa pensée.
6o LA PHILOSOPHIE D'AUGUSTE COMTE
L'état positif, l'âge nouveau dont Comte se fait l'apôtre, aura sur le précédent l'avantage d'être organique ; par lui deviendra possible l'accord des intelligences, l'unification des opinions et des croyances, d'où résultera Tordre social . Le premier caractère de % la méthode positive, l'un de ceux qui lui donnent toute son efficacité, c'est l'attachement à la réalité observable. Tandis que l'esprit théologique ou métaphysique s'attache à des essences mystérieuses dont la considération ne développe en chacun de nous qne des tendances spéciales, en faisant surtout le jeu de l'imagination, l'âge positif ne veut connaître que les faits qui s'observent, que les choses qui se voient, se touchent, s'entendent, que les phénomènes qui impressionnent nos sens, nous apparaissant à tous de la même manière. C'est là la seule réalité dont il sera désormais question ; c'est là le fonds exclusif où l'homme devra porter ses regards pour y puiser la matière de la science . Ce phénoménisme est-il chose inattendue
UNITE DE TBNÏ>ANtfB 6l
au xix e siècle? Assurément non. Dans le /mouvement de la pensée philosophique qui, -depuis Descartes jusqu'à Kant, et au delà, jusqu'à M . Renouvier d'un côté et à Stuart- Mill de l'autre, a sans cesse accentué la tendance de Pesprit humain à se détourner de la substance, de la chose en soi, du noumène, de la cause, la position de Comte n'a rien qui.surprenne. Mais il faudrait se garder de le rapprocher de trop près d'aucun de ces penseurs. S'il conçoit la réalité comme réduite aux faits sensibles, et s'il en supprime toute considération ontologique, ce n'est pas comme conséquence de quelque doctrine philosophique portant sur les conditions de l'être ou de la pensée. Nous ne trouvons chez lui ni théorie métaphysique, ce qui est naturel, ni aucune analyse psychologique rappelant celle de Hume ou de Stuart-Mill . En somme, ses affirmations simplement posées comme caractérisant la méthode positive semblent se rattacher à cette idée fondamentale C[ue la réalité ainsi comprise peut seule réunir l'adhésion de tous les esprits, et faire l'ordre dans les intelligences, en y provoquant
fa LA PHILOSOPHIE D'AUGUSTE COMTE
la certitude sereine. Dès que l'attention se porte sur les choses invisibles et mystérieuses, Timagination et la rêverie ont beau jeu ; mais de leur nature, elles ne peuvent être qu'individuelles, et leurs productions ne seront pas douées de cette évidence universelle, qui doit consacrer les vérités de la science en leur donnant leur rôle éminemment social. L'histoire des sciences est là d'ailleurs pour le prouver ; elles n'ont réussi chacune à se constituer vraiment, à présenter la certitude complète, et à réaliser par làl'harmonie de toutes les intelligences, que du jour où elles ont renoncé à la chimère des substances et des agents .
Du moins ce renoncement a-t-il eu pour effet de laisser sans lien les faits que l'observation accumule ? et l'ordre dans les esprits n'est-il atteint que par la suppression de tout ordre dans les choses ? Bien loin delà, Comte rétablit tous les liens, mais les liens qui se voient, qui s'observent, qui se vérifient, en substituant les lois aux causes. Les lois sont lexpression des rapports constants, des successions régulières, qu'il est permis de cons-
tater. Par elles, la réalité qui doit saisir la science cesse d'être une longue série de faits isolés, un chaos informe,, une multiplicité indéfiniment variée. Comte n'eût voulu à aucun prix d'une réalité semblable ; il en combat l'idée avec autant d'énergie qu'il rejette la métaphysique. Les fa^ts sont reliés entre eux dans un ordre invariable, dont la connaissance est le but véritable de toute recherche scientifique.
Cet ordre extérieur, qui se traduit par des lois naturelles, n'est d'ailleurs justifié pour Comte par aucune théorie qui pourrait ressembler à un effort de donner à l'induction un fondement philosophique. Quand il se défend çà et là d'avoir obéi à quelque sentiment a priori^ en posant l'existence des lois, et qu'il en appelle simplement à l'expérience, nous ne pouvons nous empêcher de trouver une disproportion effrayante entre les preuves qu'il semble ainsi vouloir en donner et son attachement si étroit, si rigoureux à « l'extension universelle du dogme de l'invariabilité des lois naturelles ».
comme il dit lui-même. « Tous les phénomè-
nés quelconques, écrit-il, inorganiques, physiques ou moraux, individuels ou sociaux, sont assujettis d'une manière continue, à des lois rigoureusement invariables ». Il est profondément troublé par la seule apparence d'une restriction à ce dogme, comme dans la théorie des probabilités . Celle-ci à'envisaget-elle pas des faits également possibles, sans aucune liaison entre eux, pour essayer de faire sortir des règles de cette absence de relation ? Il ne veut rien savoir de ce chapitre si important des mathématiques, et va jusqu'à interrompre chaque année ses fonctions de répétiteur à l'Ecole polytechnique pendant la période où le programme d'interrogation porte surce calcul. — Bref, à Tégarddu principe des lois, Comte donne bien moins l'impression d'une conviction raisonnée, que d'une croyance instinctive, qui a quelque chose de dogmatique, et se sent heurtée par l'apparence d'une seule exception. Il y a de l'ordre dans les choses, et il faut en trouver : voilà assurément l'inspiration qui lui vient du fond de sa pensée et qui le guide dans ses affirmations. N'est-ce pas^ d'ailleurs à peu près ce qu'il dit
lui-même ? « Le sentiment élémentaire de l'ordre est, en un mot, naturellement inséparable de toutes les spéculations positives constamment dirigées vers la découverte deg moyens de liaison entre des observations dont la principale valeur résulte de leur systématisation. » {Discours sur l'Esprit positif >V- 90-
Mais, sans insister davantage pour le moment sur cet ordre objectif, revenons à celui qu'il sert à fonder : à l'organisation de la science dans l'esprit humain. Comment devons-nous procéder pour connaître la réalité? pour découvrir les lois? D'un mot, on peut résumer toute la logique de Comte en disant qu'elle a pour but de fuir la chimère, de nous attacher et de nous ramener sans cesse à ce qui seul est réel, à ce que seul peut saisir notre expérience. Nous ne pouvons évidemment nous renfermer dans les choses concrètes; il nous faut raisonner ; il nous faut préparer par des études abstraites les observations futures. Par exemple, le géomètre doit envisager toutes les définitions possibles, toutes les propriétés caractéristiques d'une
66 LA PHILOSOPHIE d' AUGUSTE COMTE
courbe pour pouvoir plus aisément constater la réalisation de cette courbe dans le monde des faits. Mais sur quoi doivent porter les méditations ? Sur quels éléments devonsnous raisonner ? C'est toujours, sans exception et sans restriction, sur des idées abstraites, c'est-à-dire sur des éléments qui sont comme des résidus d'impressions passées. Elles diffèrent dés objets concrets en ce qu'elles n'en rappellent que des parties, mais elles ne cessent de répondre à toutes les exigences d'une représentation sensible réalisée ou réalisable. Jusque dans le domaine où l'on semble être le plus loin possible des choses matérielles, en géométrie pure, les figures gardent toutes leurs propriétés concrètes. Une ligne, une surface ne sont jamais sans épaisseur, si ténue que nous imaginions la ligne, si mince que nous concevions la surface. Jamais, en dépit des vieilles tendances, Comte n'admettra que ces idées abstraites se dégagent de leur première forme, qui garantit leur positi vite, et subissent de la part de l'esprit la moindre modification qui en ferait des fictions chimériques. Une fiction d'ailleurs
peut être acceptée, mais seulement à titre provisoire, et à la condition que des expériences directes en donnent bientôt une justification suffisante. D'une façon plus générale, les hypothèses sont permises et même nécessaires pour une marche plus rapide du progrès de la science, mais pourvu seulement qu'elles n'impliquent aucune fiction irréalisable, aucune idée (Jui dépasse les conditions ordinaires de la connaissance positive, quelle ne porte sur aucune notion invérifiable échappant au contrôle de l'évidence universelle, qu'enfin elle se réduise à deviner par avance une loi ou des lois de phénomènes, dont l'expérience montrera ensuite l'exactitude ou la fausseté L'astronomie fournit les meilleurs exemples d'hypothèses scientifiques. La trajectoire d'une planète est vraisemblablement une ellipse, se dit Kepler j et des observations précises et nombreuses lui permettent bientôt de Infirmer, r— Au contraire, dans les hypothèses de la physique, la fantaisie la plus incohérente règne encore : on essaie de bâtir de véritables romans sur des fluides invisibles, intangi-
bles> impondérables. Il ne faut évidemment pas les confondre tout à fait avec les entités, les vertus, les essences de la vieille métaphysique ; leurs propriétés imaginaires appartiennent plutôt à une semi-métaphysique intermédiaire entre le second état et le troisième, dans révolution de la science. Et il est certain que de pareilles conceptions, — témoin la théorie des tourbillons de Descartes — ont eu jadis un rôle utile à jouer pour prépaparer l'avènement de l'état positif. Mais aujourd'hui elles sont nettement anti-scientifiques ; elles ne tendent qu'à maintenir l'arbitraire, et à éloigner l'humanité de Tordre qui seul nous importe, et qui seul peut être saisi et affirmé, aussitôt découvert, par tous les esprits, n'étant fait que de réalités observables. En somme, pour Auguste Comte, la science, dans ses efforts pour saisir le réel 9 est une discipline de soumission. Elle fait la certitude et l'accord, l'harmonie des intelligences, parce qu'elle réduit l'esprit à un rôle passif devant une réalité qui s'offre à lui, et que tout au plus il doit s'exercer à deviner par avance, mais en présence de laquelle, en tout
cas, il doit renoncer à tout élan personnel, à toute initiative trop libre, qui, parle caractéer fantaisiste ou chimérique qu'elle donnerait à ses conceptions, leur ôterait leur capacité organique. A cette condition, les savants spéciaux accumuleront les connaissances, pendant que le public pourra accueillir, les yeux fermés, toutes les vérités qu'ils énonceront. Les uns auront trouvé la matière sans cesse grandissante d'un système de croyances, prêtes à pénétrer dans l'esprit de tous et à faire cesser l'anarchie des intelligences, par la seule raison qu'ils auront abdiqué leur propre individualité, leurs tendances personnelles devant la réalité commune, devant Tordre extérieur des choses ; les autres, assurés que les premiers n'ont fait qu'observer et que noter ce qui s'offrait à eux, ne regretteront pas que leur propre éducation ne leur ait pas permis des constatations directes ; ils croiront sur parole les hommes compétents, comme nous nous en rapportons d'ordinaire aux indications des médecins. Et ainsi les uns et les autres ayant renoncé à cette chimère qui s'appelle la liberté illimitée de pen-
70 LA PHILOSOPHIE d' AUGUSTE COMTE
ser, réaliseront par leur soumission l'accord harmonieux de tous les esprits. « Il n'y a point de liberté de conscience, dit Comte, en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie » , et ce mot s'applique dans sa pensée à ceux qui accueillent sans discussion les enseignements des hommes compétents. On peut Tétendre aussi aux savants eux-mêmes, chez qui la soumission aux exigences rigoureuses de la réalité positive est la condition de toute démarche fructueuse .
Et il peut servir à résumer assez convenablement la conception que se fait Comte de la formation et du rôle organique de la science. L'individu se tient en garde contre toute fan* taisie, contre tout élan de son imagination, et se supprime ainsi, pour se donner à la réalité qui seule peut devenir commune, à celle qui seule, aux yeux de Comte, s'offre identique à l'observation des hommes. C'est donc l'ordre objectif des choses qui réalise l'harmonie des esprits, au détriment de leur essor individuel , et par la soumission qu'il impose.
UNITÉ DE TENDANCE Jl
Mais il nous faut insister davantage sur cet ordre extérieur et sur Tordre spirituel qui en sera le retentissement chez l'homme et dans la société. C'est d'abord insuffisamment définir le premier que d'y voir un ensemble de phénomènes et de lois. Il faut saisir la dépendance hiérarchique qui enchaîne les uns aux autres les objets de nos connaissances.
II s'agit bien entendu des éléments généraux, permanents, de ceux par lesquels s'exprime ce qu'il y a de constant dans les choses, et qui seuls comportent la prévision rationnelle : autrement dit, il ne saurait être ici question que des domaines théofiques de la science. Ni les applications pratiques, ni les types particuliers, si intéressante que puisse être leur description, ne sauraient entrer en ligne de compte ; par leur diversité et leur variabilité infinie, ils échappent à une pensée avide d'universalité et de fixité. Reste donc le champ des sciences spéculatives.
Comte le voit se distribuant de lui-même en six domaines distincts suivant une échelle ai-
sée à parcourir . Les faits se compliquent et en même temps sont de moins en moins généraux à mesure qu'on passe des mathématiques pures à l'astronomie, de celle-ci à 1& physique, puis à la chimie, puis enfin à la biologie et à la sociologie. Ce n'est pas là seulement une suite linéaire où les différents éléments ont un ordre déterminé de succession ; c'est une hiérarchie, en ce. sens que chacun de ces domaines est indépendant des suivants, tandis qu'au contraire il suppose ceux qui le précèdent, et par là leur est subordonné ) de sorte qu'il y a un rapport de dépendance, de soumission, qui relie ces groupes de faits les uns aux autres. L'astronomie s'appuie sur les trois branches des mathématiques pures, analyse, géométrie et mécanique ; les sciences physico-chimiques se subordonnent à l'astronomie, en ce sens que les faits les plus généraux de la surface terrestre dépendront des propriétés du système solaire dont la terre est un élément intégrant, et ainsi de suite...
Les barrières qui séparent ces portions successives de la réalité connaissable, dontcha-
cune enveloppe et domine la suivante, sontelles seulement provisoires ? Le progrès de la science aura-t-il pour effet de les renverser un jour et de faire l'unité dans cette multiplicité apparente, de façon à remplacer Tordre et la hiérarchie par une sorte de fusion générale, qui ne laisserait subsister qu'un seul fait ou qu'une seule loi, dont la réalité n'offrirait que des applications ? Ce serait mal connaître Comte que de le croire capable d'une semblable conception . 11 ne cesse luimême de nous mettre en garde contre, une telle utopie ; et, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion, soit à propos des mathématiques, qu'il faut renoncera appliquer déjà aux faits tant soit peu complexes du monde eosmologique, soit à propos de la réduction poursuivie des phénomènes vitaux aux phénomènes physico-chimiques, soit même quand il veut maintenir une séparation réelle entre les branches diverses de la physique, — son langage est très reconnaissable : c'est celui par lequel il écarte d'ordinaire toute considération métaphysique. Rien d'étonnant à cela. , La spécificité des phénomènes, si elle s'op-
pose à une unité qui rappellerait les ronceptions métaphysiques, est toujours au contraire iiàffliqûée jusqu'à un certain point par Tidéé (Tordre. Il faut qu'elle subsiste pour qu'il soit raisonnablement question de soumission et de dépendance . Même à la limite extrême où Comte semble rêver Peffacement de toutes les différences, comme lorsqu'il s'agit de l'harmonie intellectuelle de tous les esprits, la valeur de Tordre ainsi conçu vient de ce que les individus sont 8es êtres distincts, dont chacun a sa vie propre, et qui pourtant pensent à l'unisson. L'unification, qui détruit jusqu'à la distinction des êtres ou des choses, qui fait un seul objet de plusieurs, qui enferme une totalité dans une réalité unique, seuls, des philosophes delà vieille école, théologiens à leur façon, ont pu la proposer : Comte ne saurait songer à la discuter ; c'est à tort qu'elle semblerait être comme la limite extrême de Tordre, elle le supprimerait en le remplaçant par une chimère métaphysique.
Mais, si d'une manière générale il est amené naturellement à affirmer la distinction des
diverses catégories de faits et de lois qui for-* ment la hiérarchie des sciences positives, la séparation prend à ses yeux une importance spéciale, quand il s'agit du domaine de la vie et du monde inorganique. Les phénomènes Cosmologiques ne diffèrent les uns des autres que par le degré de complication qu'ils présentent ; les éléments s'additionnent et forment un tout de plus en plus riche, depuis les abstractions des mathématiques pures jusqu'à la combinaison chimique , Avec les Sciences biologiques, quelque chose apparaît tout à coup, c'est le type d'une harmonie nouvelle, dépassant en élévation tout ce qui jusque-là avait pu sembler réaliser l'idée d'ordre, c'est le consensus vital. Tous les faits antérieurement acquis, le nombre, l'étendue, le mouvement, les corps célestes, la matière, soit avec ses propriétés générales qu'étudie la physique, soit avec ses propriétés plus concrètes de composition et de décomposition, qu'étudie la chimie, tous se retrou- Vent dans le phénomène de la vie, mais çeluir ci n'est pas construit sur eux de façon à en dépendre tout en les dépassant ; il apparaît
^6 * LA PHILOSOPHIE d'AUGUSTR GOMVÉ
comme un principe d'ordre qui les soumet tous à son unité organique, de telle Sorte que chacun d'eux n'a son sens complet et sa valeur que par le rôle qu'il a dans l'organisme el par le retentissement qu'il offre de tous ceux auxquels il est harmonieusement uni. Et lorsque l'être humain, celui qui présente au plus haut degré le spectacle achevé de cet ordre synthétique, de cette unité déjà si complexe, devient le facteur individuel d'un consensus suprême, lorsque Ton envisage l'humanité elle même dans sa vie organique, on atteint avec la réalité dernière l'harmonie la plus saisissante qui se puisse concevoir, comme si le réel donnait sa mesure par la qualité de l'ordre qu'il enferme.
. Et ce n'est pas seulement une pénétration de plus en plus profonde du réel qui s'accomplit par cette ascension vers une harmonie supérieure. Quand l'ordre atteint cet idéal d'unité organique qu'est la vie, c'estunchangement complet qui se fait dans la méthode de la science elle-même . La démarche à laquelle nous avaient habitués les sciences cosmologiques consistait toujours à aller des
UNITE DE TENDANCB 77
détails à l'ensemhle, des parties au tout, du particulier au général . Chaque science résultait d'une série d'études spéciales, les connaissances isolées s'ajoutant pour fournir les lois générales. Ce n'était là que la démarche inférieure de la pensée, celle qui convenait à une réalité où Tordre était seulement constance, succession régulière, répétition, et oir l'unité s'acquérait par une généralisation progressive. Désormais la source d'unité s'offre d'elle-même dans l'objet fondamental de la science, dans l'organisme de. l'individu ou de la Société, et notre connaissance ne peut que descendre du consensus aux courants qu'il domine et harmonise, de la synthèse vivante aux éléments ou aux fonctions qui en présentent tous comme des aspects divers. Si l'on s'attardait à étudier séparément chacune des parties d'un organisme, on n'en verrait jamais sortir la vie. L'examen de la disposition des tissus, de leur composition chimique, des propriétés générales qui intéressent le physicien ou l'anatomiste ferait connaître une série de résultats isolés qui resteraient en dehors de la science de la vie, parce qu'on
n'aurait pas voulu puiser dans celle-ci d'abord le caractère essentiel de ce qui en fait les éléments d'une unité organique. S'il s'agit de la société elle-même, quelle n'est pas Terreur de ceux qui voudraient passer de l'étude de l'individu à celle de l'espèce, ou qui essaient de se spécialiser, comme les Économistes, dans une forme particulière des relations sociales, avant de connaître les lois généralesqui intéressent l'humanité dans son unité intégrale.
C'est ainsi que l'idée d'ordre, parvenue à l'état extrême du consensus organique, nous révèle d'abord la méthode qui convient à l'étude des réalités supérieures. Elle faitplus : comment nous laisserait-elle désormais en présence d'une multiplicité discontinue de sciences, séparées par la nature propre deleur objet, et surtout partagées en deux groupes* cosmologiques et organiques, se prêtant à des démarches contraires de la pensée ? Comment l'image du consensus vital ne donnerait elle pas le modèle de l'unité que doit posséder la science intégrale, celle qui sera désormais le fond même de la vie intellec-
tuelle de l'humanité? Aug. Comte n'hésite pas à assimiler la totalité des connaissances positives à un organisme dont toutes les parties sont comme suspendues à la sociologie et reçoivent d'elle leur raison d'être et leur clarté. Certes, il avait bien fallu, pour la formation progressive de l'esprit, que chacune xies sciences apparût dans son temps et dans un ordre d'abord indépendant de toute considération générale relative à l'humanité.; cela avait été nécessaire pour que, dans son éducation progressive, Phomme pût seulement concevoir la possibilité de la science parla notion du constant, du fixe, du régulier, qui, grâce à la simplicité des premiers objets, pouvait se dégager aisément . Mais ce n'était que provisoire : l'échelle une fois parcourue jusqu'au sommet, nous pouvons revenir en arrière, et, promenant notre regard sur tous les domaines inférieurs jusque là distincts et spéciaux, nous aurons le sentiment 'qu'ils concourent tous harmonieusement à éclairer de quelque côté la vie. de l'humanité, mais qu'inversement celle-ci tient sous sa dépendance leurs limites respectives, leur importance, leur dignité.
Se sentir sous cette subordination du point de vue humain, saisir les liens par lesquels on concourt à Y( panouissement normal delà vie de l'humanité, tourner sans cesse ses regards vers cette fin unique, et diriger vers elle toute son activité intellectuelle, transformer le plus possible sa pensée en l'un des organes dont le jeu harmonieux réalise le consensus social, c'est, dans chaque ordre de science, faire pénétrer les préoccupations morales, ou le sentiment religieux, comme dira Comte après 1846. Au contraire, cultiver la mathématique pure pour elle-même, sans s'arrêter aux limites où elle cesse de s'adapter à la géométrie et à la mécanique ; cultiver celles* ci sans tenir compte du rôle qui leur est dévolu dans la préparation de la science finale; plus généralement, pousser l'étude de chaque domaine au-delà de ce que lui demande le consensus social : c'est, pour le savant, faire prédominer l'esprit d'orgueil et d'égoïsme sur le sentiment de soumission à l'humanité. A plus forte raison, vouloir empiéter sur les domaines plus complexes , et essayer de faire dépendre les sciences supérieures dès
VNIT8 DB TBNDAWCB 8l
inférieures) méconnaître ainsi la dignité morale des lois biologiques el surtout sociologiques, c'est taire preuve du « plus ténébreux matérialisme».
A la hiérarchie établie d'abord entre les sciences d'un point de vue statique et objectif succède donc, pour la réalisation d'une véritable synthèse organique, une nouvelle classification objective et dynamique, où la fonction de chaque élément se confond avec ce que Comte nommera son caractère moral et religieux, et où d'ailleurs les diverses fonctions se ressembleront étrangement. Elles consisteront en somme dans une sorte d'éducation morale de l'esprit humain, qu'elles prépareront à jouer avec soumission son rôle dans le consensus final, — soit en lui parlant au nom de la puissance de la raison et lui montrant des vérités devant lesquelles toute discussion doit cesser, comme en mathématiques, — soit en invoquant l'immutabilité d'un ordre extérieur implacable,com« me en astronomie, — soit enfin en lui apprenant dans quelles limites normales nous devons essayer d'agir sur les choses, — comme
8a LA PHILOSOPHIE d' AUGUSTE COMTE
dans les autres domaines scientifiques.
Et ainsi , dette notion d'ordre , quand elle atteint son achèvement dernier, devient comme le point central où convergent toutes les idées de Comte, depuis les considérations logiques et abstraites jusqu'aux préoccupations morales et religieuses*
Mais n'est-ce pas Comte lui-même qui nous contredit en associant constamment à l'idée d'ordre celle de progrès ? Le progrès, qui exige la transformation, par conséquent, dans une certaine mesure au moins, la destruction de ce qui est établi, ne se présentet-il pas en opposition avec Tordre ? Les doctrines principales qui, en poli tique par exemple, se partagent les esprits, celle de l'école théocratique et celle de l'école révolutionnaire, ne réalisent-elles pas d'une façon concrète l'antinomie de l'ordre et du progrès, en s'attachant l'une à une sorte d'immutabilité sacrosainte, l'autre au bouleversement de toutes les traditions? Comte se présente comme conciliant les deux termes de l'opposition : en
réalité cette conciliation se fait aux frais de l'un des deux termes, par la subordination du progrès à Tordre.
Tout d'abord, c'est du consensus social, de l'unité organique qu'offre l'humanité dans son ensemble, de la solidarité qui rattache les unes aux autres toutes les institutions, toutes les manifestations de la pensée et de l'activité des hommes, toutes les formes de leur vie intellectuelle -et morale, c'est de ce consensus, infiniment plus étroit, dit Comte, que celui d'un être vivant, que doit dériver la première notion du progrès. Celle-ci ne peut naître que si d'abord on a soumis l'humanité au type de l'unité organique qui réalise l'idée d'ordre au degré suprême, dans ce qu'elle a de plus riche et de plus fécond : car alors seulement les •transformations manifestes qui se produisent dans les institutions, dans les mœurs, dans les croyances, apparaissent comme liées les unes aux autres, comme fonctions les unes des autres, et Ton s'élève sans peine à l'idée d'un mouvement d'ensemble de l'humanité elle-même. D'ailleurs, si nous
$4 LA PHILOSOPHIE d'aUGUST* COMTE
décomposons ce mouvement en une série de moments, les états qui s'offriront à nous dé* riveront les uns des autres ; chacun sera la résultante du mouvement antérieur. C'est là d'une part l'extension aux phases successives de l'humanité du principe des lois qui exclut l'indépendance des phénomènes isolés et veut les ordonner en des relations constantes ; et c'est encore plus la simple, application au consensus social de cette remarque qu'un organisme vivant est à chaque instant ce que l'a fait sa vie antérieure . Le progrès se présente ainsi comme l'évolution naturelle d'une sorte d'harmonie immanente ; il est, suivant le mot de Comte, le développement de V ordre* Sans doute nous mettons plus que cela dans l'idée de progrès, tel le que nous la concevons depuis cent ans, et Auguste Comte lui-même est disposé à ajouter à la régularité du déve« loppement la notion d'amélioration et de perfectionnement. Mais il montre assez claire, ment, par la façon dont il s'exprime, que ce n'est pas là l'essentiel à ses yeux. « Si l'on ne devait point craindre, dit-il, de tomber dans une puérile affectation,., il serait facile
d« traiter la physique sociale tout entière sans employer une seule fois le mot perfectionnement, en le remplaçant toujours par l'expression simplement scientifique de développement qui désigne, sans aucune appréciation morale, un fait général incontestable. » (48 e leçon, t. IV.)
Sur ce développement de l'ordre dynamique, pouvons- nous exercer une action efficace? Comte, toutes les fois qu'il en a l'occasion, raille les légistes qui veulent changer l'état de la Société par des lois ou des décrets, et les Révolutionnaires qui songent à détruire
.tout ce qui leur déplait. Ni les uns ni les autrès n'ont le sens profond de Tordre immanent dont le progrès à venir ne saurait être que la continuation. Quiconque en estpéné-
. tré sera conduit à limiter étroitement notre action sur *ce mouvement général. Cette action est possible comme elle Test sur les phénomènes de toute espèce, à la condition qu'elle se conforme aux lois de ces phénomènes, c'est-à-dire à la condition qu'elle se soumette d'abord à l'ordre naturel des choses . Et par là toute modification nouvelle est rejetée, si f
^r-mr*
86 LA PHILOSOPHIE d'aUGUBTB COMTB
par son caractère, elle ne s'accorde harmonieusement avec l'évolution normale de Phu* m an i té, telle que son passé peut nous aider k la définir. Un changement quelconque ne peut être poursuivi au nom du progrès que si d'abord il est accepté et même exigé par 1# consensus naturel de la Société. « En quoi donc, dit Comte, peuvent consister les incontestables modifications dont l'organisme et la vie politique sont éminemment susceptibles, puisque rien n'y peut altérer ni les lois de l'harmonie ni celles de la succession? Cet irrationnel étonnement, trop naturel aujourd'hui pour être aucunement blâmé par la phi- 1 losophie, dispose à oublier que, dans tous les ordres de phénomènes, les modifications portent toujours exclusivement sur leur intensité et sur leur mode secondaire d'accomplissement effectif, mais sans pouvoir jamais affecter ni leur nature propre ni leur filiation principale, ce qui, en élevant la cause pertu^ batrice au-dessus de la cause fondamentale, détruirait aussitôt toute l'économie des lois réelles du sujet. Appliqué au monde politique, cet indispensable principe de philoso-
phie positive y montre en général que, sous le rapport statique, les diverses variations possibles n'y sauraient jamais consister que dans l'intensité plus ou moins prononcée des différentes tendances spontanément propres à l'ensemble de chaque situation sociale, envisagée d'un point de vue quelconque, mais sans que rien puisse, en aucun cas, empêcher ni produire ces tendances respectives, ni, en un mot, les dénaturer : de même, sous le rapport dynamique, l'évolution fondamentale de l'humanité devra être ainsi conçue comme seulement modifiable, à certains degrés déterminés, quant à sa simple vitesse, mais sans aucun renversement quelconque dans l'ordre fondamental du développement continu, et sans qu'aucun intermédiaire un peu important puisse être entièrement franchi . » (48 e leçon, t. IV.)
Enfin ce développement, dont l'activité humaine peut tout au plus espérer de régulariser la vitesse, va-t-il se prolonger indéfiniment ? Oui sans doute, répond Comte, si Pon entend par là qu'il n'atteindra jamais sa limite ; l'humanité est en marche depuis
qu'elle existe, ce mouvement est inhérent à sa vie même, et Ton ne conçoit pas qu'il s'arrête un jour, et que le monde se fige ensuite dans une immobilité définitive. Mais il faut se garder d'en conclure que le progrès doive être illimité. Près d'un développement illimité dans l'avenir, le passé, si considérable qu'il soit, cesserait de compter pour quelque chose ; Tordre serait tout entier à créer ou à recréer, et le progrès ne répondrait nullement à la consolidation et à la stabilité du consensus social . C'est là sans doute ce qui est au fond de la pensée de Comte, quand il insiste pour affirmer le caractère contradictoire du progrès illimité, quand il exige, pour la réalité de l'idée de progrès, que l'on conçoive avec netteté et définisse avec précision un terme prochain, presque exactement déterminé par l'ensemble du chemin déjà parcouru. Ce terme, quoique inaccessible, est tout près de nous, c'est le complet épanouissement du troisième et dernier état par lequel devait passer l'humanité; de sorte qu'en somme la conception du progrès, chez Comte, n'est guère que celle d'un
achèvement prochain, d'une harmonie déjà presque tout entière réalisée par l'évolution spontanée du consensus social : elle est de tout point comparable à celle qu'il attribue lui-même au Christianisme, qui à «es yeux a simplement voulu couronner en quelque sorte le passé par une formule plus parfaite et définitive, limitant le progrès à l'établissement de cette formule même. Toute la philosophie scientifique de Comte s'accorde avec cette conception du progrès. Elle aboutit partout, dans le domaine où celui-ci s'est le plus clairement manifesté à l'esprit humain, à une réserve étonnamment prudente . Dans toutes les branches de la science, le tableau triomphant des conquêtes du passé est suivi de. la perspective la plus modeste et la plus étroite pour les promesses de l'avenir. Dans toutes les directions on touche presque au terme extrême que les ressources de notre intelligence lui permettent d'atteindre 1 . La science forme un tout
1 Voir notre note sur la philosophie scientitique d'Aug. Comte, dans les Annales internationales d'Histoire, — Congrès de 1900 ; — et aussi « Une condition du progrès scientifique » dans le Rationnel.
presque complet, dont les contours, s'ils ne sont pas définitivement tracés, commencent du moins à se dessiner partout clairement.
Et comme» suivant Comte, c'est la suite des connaissances qui, en se prolongeant, guide le mouvement général de l'humanité, nous ne sommes pas surpris qu'on nous montre celle-ci approchant elle-même de son terme final .
En somme, pour comprendre la notion du progrès chez Comte, il faut distinguer le passé et l'avenir. Dans le passé, le progrès n'a été qu'un développement de Tordre ; dans l'avenir il en sera plutôt l'achèvement. Mais de toutes façons le progrès ne saurait se séparer de l'ordre ; il en est l'aspect dynamique, et, loin que sous cette forme, en apparence antagoniste de l'idée qui la revêt, l'ordre risque de se dénaturer et de se ruiner à force de transformation et de destruction, jl ne tend au contraire qu'à se consolider désormais en une harmonieuse stabilité.