L'HOMME ET LE PENSEUR
Auguste Comte naquit à Montpellier, le 12 janvier 1798 ', de parents attachés au Catholicisme et à la Royauté. A neuf ans, il entra au collège fct, à quinze ans, fut classé le quatrième sur la liste de l'Ecole polytechnique . Il dut attendre, pour y entrer, d'avoir l'âge réglementaire, c'est-à-dire seize ans. Les lettres qu'il écrivit aussitôt à son ami Valat nous font connaître l'âme enthousiaste du jeune polytechnicien. Il est plein d'admiration pour Je régime de l'Ecole et pouf l'esprit de solidarité qui s'y montre :
« Je crois, par la sympathie que j'ai toujours
* Cette étude a paru dans la Grande-Revue du 1" avril
1 Dans la maison de la rue de la Merci, où se troure aujourd'hui le presbytère de Sainte-Eulalie.
reconnue entre nous deux, que tu t'accommoderas bien de cet excellent esprit qui produit les plus grands avantages, et qui fait que dans toutes les circonstances nous sacrifions sans balancer notre intérêt particulier à l'intérêtfgénéral...» (2 janvier 1815) — Dès les premières lignes qui nous ont été conservées de lui, Comte manifestait sa tendance à subordonner l'individu à la- masse et sa disposition naturelle à l'englober dans un consensus harmonique, dont il ne serait qu'un organe conscient et actif.
. La même lettre témoigne aussi son détachement des pratiques religieuses où il avait été élevé par ses parents. « Ce que tu m'as appris des billets de confession au lycée ne m'a pas fait rire comme tu pensais. Un autre sentiment, — c'est l'indignation la plus vive — s'est emparé de moi ; j'ai fait cçtte triste réflexion que l'on en a fait autant dans tous les lycées... » Les renseignements nous manquent pour saisir dans l'âme de Comte la disparition des croyances premières. Nous voudrions comprendre comment et pourquoi les efforts de sa famille
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avaient si promptement échoué. A défaut d'informations précises, il est permis de supposer que la culture scientifique à laquelle son esprit fut soumis dut être un des agents les plus efficaces de cette évolution.
Qu'on imagine en effet l'impression profonde que fit sans doute sur cet enfant, de nature ardente et enthousiaste, l'ensemble % des connaissances spéculatives que de douze à seize ans son intelligence s'était assimilées. A coup sûr, il avait fait lui-même pendant Tannée d'attente ce qu'il conseillait à Valat ; il avait dépassé largement les limites du programme d'admission à l'Ecole, et son esprit si précoce s'était pénétré déjà de toute la science théorique de son temps. Or, on sait quel était le gigantesque héritage des deux siècles précédents, en géométrie, en analyse, en mécanique, en astronomie, en physique, en chimie, pour ne parler que des matières dont il avait eu directement à s'occuper. La géométrie ancienne, renouvelée et rajeunie par Roberval, Pascal, Desargues; la géo- , métrie analytique, créée par Descartes ; le calcul infinitésimal, préparé par les travaux
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de Cavalieri, de Pascal, de Fermât, de Huyghens, de Barrow, de Wallis, et sorti définitivement des mains de Newton et de Leibniz ; la mécanique et la physique posées par Galilée, puis par Descartes, Leibniz, Huyghens, Newton, sur des bases décidément solides et fécondes ; l'astronomie transformée depuis Copernik et Kepler, et aboutissant à la mécanique céleste de Laplace ; la chimie théorique née avec Lavoisier, et déjà si riche en connaissances précieuses..., c'était, — même en laissant de côté les travaux si suggestifs des Buflfon, des Lamark, des Geoffroy Saint-Hilaire, des Cuvier, peut-être trop éloignés du programme de l'Ecole, — c'était plus qu'il n'en fallait pour justifier déjà l'ardente foi de Comte dans la science. Etait-il forcé que par ellemême elle chassât d'un coup de son esprit la foi religieuse? Evidemment non, et nombreux sont ceux de ses contemporains ou des nôtres qui ont su aisément conserver, comme en des cases distinctes de leur pensée, les préoccupations scientifiques les plus avancées et les croyances religieuses
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de leur première enfance. Pour le jeune Comte, peut-être est-il possible de comprendre pourquoi il n'en fut pas ainsi. La religion pour lui, — du moins jusqu'en ï 845, — c'est le Catholicisme, lequel d'ailleurs est tout entier à ses yeux dans l'organisation ecclésiastique; la Religion, en d'auties ter* mes, c'est l'Eglise. Or, l'Eglise, par son attitude pendant les siècles précédents , n'avait-elle pas tout fait pour laisser nettement apparaître qu'entre elle et la science c'était un conflit irréductible? Les hommes réfléchis et intelligents du parti catholique le déplorent aujourd'hui, et le pape Léon XIII lui-même ne l'a-t-il pas laissé entendre, quand il insistait un jour , dans son Encyclique au clergé français, sur la nécessité de cultiver la science ? Cela ne signifiait-il pas au fond : « N'imitons pas nos prédécesseurs! » — Si donc, le conflit sembla irréductible, et si la science apparut à Comte dans tout l'éclat de son triomphe, faut-il être fort surpris qu'il se détachât de l'Eglise, et de toutes les pratiques rituelles qu elle prescrivait ?
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On dira sans doute que le respect de l'Eglise aurait pu s'allier chez lui, comme chez tant d'autres, à une piété profonde.
Mais, précisément, nous sommes en droit de nous demander, si jamais dans son enfance, il eut sous les yeux l'exemple d'un sentiment religieux vraiment pur, et si la prétendue éducation religieuse qu'avait pu lui donner sa mère ne se réduisait pas à une sorte d'obéissance passive et machinale à des règles tout extérieures. Ce que nous savons de cette mère, dans deux circonstances graves de la vie de Comte, suffit à démontrer que ses besoins religieux se passaient aisément de sincérité. Elle était assurément incapable d'imprégner l'âme de son fils de cette piété intérieure qui ne sépare jamais les mots et les gestes d'un sentiment intime, dont ils reçoivent leur sens et leur valeur profonde. Or, nul plus que cet enfant, rompu déjà à toutes les exigences de la pensée scientifique, exigences minutieuses de vérité et de sincérité, ne pouvait sentir le vide de l'éducation confessionnelle tout extérieure et factice, qu'on avait dû lui donner*
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Quoi qu'il en soit, le voilà à seize ans élève à l'Ecole polytechnique, détaché de tout souci religieux. Ses aspirations politiques et sociales se résument toutes à ce moment dans son enthousiasme pour la Révolution, et pour l'Empereur qui revient de l'île d'Elbe, — disposé à assurer toutes les libertés. Dans la lettre que nous avons déjà citée, il parle de « la sublime insurrection de 1789...» Un peu plus tard (29 avril 1815), il écrit : «L'enthousiasme le plus grand règne à Paris depuis le 20 mars, jour de l'entrée de l'Empereur :
les esprits sont passionnés pour la liberté et pour l'Empereur qui vient nous l'assurer.
Dans tous les théâtres, on fait exécuter par la musique les chants patriotiques de la Révolution : la Marseillaise, le Chant du départ. Veillons au salut de V Empire, etc. . . , sont répétés par tous les spectateurs. L'Empereur a été témoin dernièrement de cet enthousiasme à l'Opéra et au Théâtre français : il a dû être bien satisfait de voir qu'elles idées nobles et généreuses on attachait maintenant à son nom. La plupart des ci-
toyens sont persuadés ici que l'Empereur a changé entièrement dans son séjour philosophique à l'île d'Elbe : pour moi, je suis bien persuadé qu'il a renoncé à présent aux idées d'ambition gigantesque et de despotisme qui nous ont causé tant de maux sous la première partie de son règne ; il n'a désormais d'autre ambition que d'être le chef d'un peuple libre et de perfectionner la civilisation en France... Quant à ce qui regarde l'Ecole et moi, je te dirai que nous avons passé le 27 mars la revue de l'Empereur aux Tuileries : il a accordé cinq croix d'honneur aux élèves « pour témoigner sa reconnaissance des services que l'Ecole a rendus à la bataille de Paris, et de la résistance que nous avons opposée en ces derniers temps au gouvernement royal, » Nous avons porté il y a huit jours à l'Empereur une adresse par laquelle nous demandons à voler au service de la patrie. L'Empereur est venu hier soir nous rendre visite, il a accueilli plusieurs pétitions de quelques élèves, il a visité l'Ecole et a paru très content ; il a été accueilli aux cris unanimes de Vive l'Empereur...»
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L'état d'esprit de Comte se trouve être celui de tous les polytechniciens ; il rend naturellement Y Ecole fort suspecte au gouvernement de la Restauration, qui la licencie purement et simplement à propos d'une querelle assez futile entre un 'répétiteur et les élèves. Comte, qui a goûté de Paris, et qui s'y plaît de toutes les forces de son esprit et de son cœur, se garde bien de retourner à Montpellier. Alléché par l'offre qu'on lui fait d'aller fonder une Ecole polytechnique à Washington, il néglige de se présenter au concours pour l'admission à un certain nombre de fonctions publiques, offertes aux polytechniciens licenciés , — puis il voit échouer le beau projet qui l'avait préoccupé de longs mois .
Pendant ce tertips d'ailleurs il ne cesse de travailler et de s'instruire. «Je suis devenu tout à fait philosophe, écrit-il à Valat le 29 octobre 1816, : tu sais que je l'étais déjà par théorie, et à présent je commence à l'être par pratique. Tu m'accuseras peut-être de présomption-, mais, malgré cela, comme je ne veux rien avoir de caché pour toi, je
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te confierai que j'ai pris pour modèle de conduite l'homme illustre, l'homme divin dont je te parlais tout à l'heure 1 : je cherche à imiter le Socrate moderne non par ses talents, mais par ses mœurs . Tu sais qu'à vingt-cinq ans il forma le projet de devenir parfaitement sage, et qu'il l'exécuta: moi, j'ai osé entreprendre la même chose, et je n'ai pas vingt ans. Sa vie est dans mon modeste cabinet, et chaque jour j'en lis quelque peu pour m'encourager. Quoique mon idée soit peut-être fort chimérique, du moins j'ai la satisfaction de voir qu'elle contribue à mon bonheur, car elle m'a engagé à détruire certaines inclinations qui auraient pu me devenir funestes. Par exemple, tu n'ignores pas combien la passion des femmes est forte en moi et combien elle m'a fait entreprendre de folies^ : eh bien I tu seras peut être étonné quand je te dirai que depuis trois mois je n'ai rien à me reprocher à ce sujet; rien n'est plus vrai... Je pourrais te citer encore quelques autres défauts que je suis parvenu à vaincre, et ce succès m'en-
1 Franklin.
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gage de plus en plus à persister dans ma résolution, doutant plus que je me sens beaucoup plus heureux. »
C'est l'époque où commence le travail le plus actif et le plus fécond pour la formation de son esprit ; il complète ses connaissances positives, et donne à sa réflexion un aliment sans cesse nouveau en lisant les livres les plus variés . En particulier, c'est l'époque où, selon sa propre expression, « il médite Condorcet et Montesquieu n> (12 février 1 8 1 7 ) . Si l'on juge par l'insistance qu'il met à les proclamer ses prédécesseurs, et à faire l'examen critique de leurs œuvres, soit dans l'opuscule de 1822, soit dans les leçons de philosophie positive, on devine aisément l'influence que dut exercer sur lui cette double lecture.
V Esprit des Lois &e Montesquieu lui apportait l'exemple d'une conception très suggestive de la science. Le souci de l'auteur est de chercher, non point les causes efficientes ou finales des phénomènes à expliquer, mais seulement les rapports constants qui les lient les uns aux autres ; et cette
façon d'entendre l'explication scientifique rappelait trop !a méthode de l'astronome ou du physicien, pour qu'elle ne- s'adaptât à merveille à l'esprit de Comte, et pour qu'il n'y reconût aussitôt la démarche caractéristique de la science. Une fois d'ailleurs dans cette voie, aucune limite ne vient se poser aux recherches de Montesquieu. Comme le physicien étudierait la variation simultanée du volume et de la pression d'une masse gazeuse, il veut énoncer, lui, les rapports qui rattachent aux institutions, aux mœurs et aux lois d'un peuple, la forme de son gouvernement, la grandeur de ses revenus publics, la nature de son climat, la nature et les variétés de son commerce, l'usage <ju'il fait de la monnaie, le nombre de ses habitants, le caractère de ses pratiques religieuses, etc. . . La science apparaît comme dépassant démesurément, dans son esprit et sa méthode, les bornes de l'univers physique ; ou plutôt on dirait que par sa nature la science est une ; son rôle est de proclamer les lois du monde politique et moral, aussi bien que les lois du
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monde physique. Montesquieu pour justifier ses vues faisait d'ailleurs usage de la méthode historique, qu'il posait ainsi comme l'instrument naturel des études sociales.
Enfin, Comte trouvait au plus haut degré dans ce livre la préoccupation de la relativité des choses humaines, substituée au souci de l'absolu. Ce que poursuit l'auteur de l'Esprit des Lois, à propos des formes du gouvernement, de la religion, du commerce, du climat, etc. , ce n'est pas le meilleur, le parfait, l'idéal à réaliser, le vrai ou le bien absolu, c'est constamment le rapport d'un élément à un autre. Dans telles conditions de climat, de population, de religion..., les lois et les institutions tendront à prendre tel caractère, à revêtir telle forme. De là pouvait naître plus ou moins confusément cette idée, qui sera fondamentale dans la philosophie de Comte, que toutes les manifestations de l'activité humaine sont dans une dépendance réciproque, et qu'il est impossible d'isoler aucune d'elles, .impossible de la comprendre, sans voir le retentissement qu'elle offre de l'ensemble de toutes
les autres. En particulier, les jugements à porter sur une époque, sur une nation, sur une institution du passé, ne doivent rien présenter d'absolu, et exigent qu'on tienne compte de mille circonstances dont elle dépend étroitement.
En même temps, Condorcet venait fort à propos suggérer la pensée que les actions et réactions des choses qui touchent à l'humanité, offrent un autre intérêt que de comporter entre elles une détermination rigoureuse, et de former un ensemble bien lié ; un élément domine cet ensemble et lui imprime, en progressant lui-même, un processus régulier, un développement continu, un perfectionnement toujours plus grand : c'est la somme des connaissances, et c'estplus généralement, avec elle, la civilisation.
Sans adopter dans leurs détails les idées de Montesquieu et de Condorcet, ainsi qu'il se plaira à le répéter, Comte dut puiser dans la lecture de leurs ouvrages, la notion — que ses études biologiques par lesquelles il complétait son instruction scien-
' tj&W- '
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tifîque encourageaient et précisaient, — d'un organisme social, qui se développe régulièrement et progressivement, à mesure que progresse l'intelligence humaine. Toute sa dynamique sociale découlera de cette notion. La loi des trois Etats n'en est qu'un aspect particulier ; les états théologique, métaphysique, positif, devant représenter avant tout les états successifs de la connaissance , les modes divers de retentissement de Tordre des choses sur l'esprit de l'homme. — Que d'ailleurs ces idées fondamentales de la philosophie de Comte plongent bien par leurs racines jusqu'aux premières impressions de sa jeunesse , c'est ce qui résulte de sa correspondance. En mai 1818, il écrit à son ami : « Je te prierai de fixer toute ton attention sur ce fait, qui est' la clef de la bonne philosophie et auquel tu n'as pas pris garde probablement jusqu'à présent : c'est que toutes les connaissances humaines vont croissant de siècle en siècle, et que les institutions et les idées politiques de chaque époque d'un peuple doivent être relatives à l'état des lumières chez
ce peuple à cette époque. Si tu examines cette proposition sérieusement et avec des connaissances historiques, tu ne tarderas pas à l'adopter. »
Lorsque Comte tient un pareil langage, ce n'est pas seulement pour formuler ce qui sera une grande loi de sa dynamique sociale, c'est tout particulièrement pour détourner son ami de la politique révolutionnaire. « Si tu adoptes cette proposition, ajoute-t-il aux lignes qui précèdent, tu sentiras qu'il en résulte nécessairement que la politique du xvin e siècle n'est pas celle qui convient aujourd'hui, par cela même qu'elle était celle du xvm e siècle ». Il avait dit un peu plus haut : « En thèse générale, tu es encore dans une mauvaise direction politique, dans laquelle au reste j'ai été comme toi, puisqu'il n'y a guère qu'un an que je l'ai quittée. Ta politique, autant que j'en puis juger, est fondée sur la théorie des Droits de l'Homme, sur les idées du Contrat Social, enfin sur les systèmes des philosophes du siècle dernier. Or, je te dirai que cette théorie, ces idées, ces systèmes sont mal con-
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çus et portent à faux .... Toutes tes idées générales, mais surtout tes idées sociales sont entachées d'une idée radicalement fausse, celle de l'absolu. Il n'y a rien d'absolu dans ce monde, tout est relatif ; plus tu y penseras, plus tu en seras convaincu.
Cette idée fausse nous est donnée à tous par notre absurde système d'éducation, et nous avons ensuite beaucoup de peine à nous en dépêtrer ; pour ma part, je sais ce qu'il en est de cette difficulté-là ».
Ces passages sont particulièrement intéressants, parce qu'ils nous permettent de rattacher l'attitude anti-révolutionnaire de Comte à des tendances qu'avait pu faire naître ou encourager la méditation d'ouvrages tels que ceux de Montesquieu et de Condorcet. On peut y joindre sans crainte les livres dont il conseille lui-même la lecture à son ami pour abandonner tout à fait les théories du siècle précédent, tels que l'Histoire d'Angleterre de Hume, l'Histoire de Charles Quint de Robertson, « qui sont les moins mauvaises de toutes les histoires, surtout la première, » et les ouvrages de Smith
et de Say.-Hume particulièrement, dont il aime à faire l'éloge, avait dû contribuer pour sa part à accentuer son éloignement de l'absolu, et à le pousser vers l'appréciation relativiste des systèmes politiques.
Enfin, d'après son propre témoignage, il a rompu depuis un an avec les idées révolutionnaires, et il était encore livré il y a un an à ses méditations solitaires.
Mais une chose est incontestable : si cette attitude nouvelle s'est accentuée si nettement et s'exprime aujourd'hui avec cette ardeur, c'est que depuis quelques mois Comte est étroitement lié avec Saint-Simon.
Il n'est pas permis de douter que, séduit par cet homme si original et si généreux, il n'ait éproavé pour lui la plus affectueuse admiration, et n'ait partagé très rapidement, et en toute sincérité, beaucoup de ses vues philosophiques. Or, la principale influence de Saint-Simon, — d'après ce que nous savons de lui, — fut sans doute d'orienter définitivement l'esprit de Comte vers les préoccupations « organiques », pour parler comme eux. Désormais, Aug. Comte n'a
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pas seulement une tendance à s'éloigner des idées théoriques absolues du xvm e siècle, il marquera sa répugnance pour les libertés politiques qui naguère l'enflammaient d'enthousiasme. Dans la première lettre où Comte mentionne sa liaison avec Saint- Simon, nous remarquons déjà ces étranges réflexions : « Bien qu'il soit très flatteur de vivre dans un pays plus libre que notre vieille Europe, cependant, j'aime mieux, tout bien considéré, rester dans ma bonne ville de Paris, même sous le rapport de la liberté. Cette dernière assertion t'étonnera, sans doute; mais je te ferai observer en deux mots que si à Paris on a beaucoup moins de liberté politique qu'à Washington, on jouit en revanche de beaucoup plus de liberté civile, c'est-à-dire de la liberté de se
conduire et de vivre comme on l'entend
Il est sans doute agréable de dire tout haut son avis sur les affaires de l'Etat, et même de le faire imprimer si l'on croit qu'il en vaille la peine, mais il est selon moi beaucoup plus agréable encore de pouvoir faire chez soi tout ce que Ton veut Cette
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liberté bourgeoise me semble plus précieuse que la liberté politique. . . » (17 avril 18 18). Il a beau se défendre ensuite de dédaigner la liberté politique ; nous ne pouvons pas ne pas voir là le germe de cette aversion qui ira grandissant contre les « dogmes » de l'Ecole libérale . Il sera de plus en plus convaincu que la Révolution a fini son œuvre, qui ne pouvait être que destructive ; que l'esprit critique a accompli sa tâche en ruinant les vieilles croyances auxquelles s'adaptait l'ancien ordre social, et en faisant place nette aux vérités positives sur lesquelles il faut désormais que la Société s'organise.
D'abord, sous la direction morale de Saint- Simon, puis par la seule influence d'une collaboration assidue, la pensée de Comte mûrit et se précise. Comme Saint-Simon, il reproche à l'Ecole révolutionnaire de ne savoir pas apprécier le passé, et surtout de ne pas rendre justice au rôle éminemment civilisateur de l'Eglise au Moyen- Age:
Comme Saint-Simon, il attribue ce rôle à l'existence d'un pouvoir spirituel indépen-
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dant du pouvoir temporel ; comme Saint- Simon, il veut, dans l'organisation nouvelle de la Société, donner une place importante aux connaissances scientifiques ; comme Burdin, avec qui les souvenirs de Saint- Simon pouvaient le familiariser, il conçoit l'ensemble des sciences positives en une sorte de hiérarchie se poursuivant au delà du monde organique, et où la précision et la certitude ont apparu d'autant plus tôt, que dans chaque ordre d'idées, l'objet d'étude était plus simple, et que l'observation a pu plus aisément chasser la conjecture, se contentant de noter ce qui est, pour apprendre ce qui sera. Et lorsque Comte a tiré de cette intimité intellectuelle tout ce qui pouvait s'adapter à ses tendances et à son tempérament, l'action de Saint-Simon se trouve épuisée. Dès 1822, le Système de Politique positive * porte assez la marque personnelle de son auteur, pour amener, quand il est publié une seconde fois, deux
1 C'est l'opuscule qui, dans l'édition de i883, porte ce titre : « Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la Société. »
lia AUGUSTE GOMTB
ans plus tard, la séparation définitive des deux hommes. On sait que Saint-Simon voulut instituer une sorte de religion nouvelle, et que Comie, — qui lui aussi devait iînir parla, — ne le'suivit pas à cemoment ; maîs Littré a exagéré sans doute ce motif de désaccord : au fond, c'étaient surtout les tendances dernières de leur esprit qui différaient. Les préqccupations organiques de Saint-Simon se rattachaient au courant économique ; et il voulait assurer le premier rang à « la capacité industrielle ; » tandis que Comte était resté un théoricien à tendances intellectualistes, (Saint-Simon dit : un aristoticien), éloigné par nature de tout problème pratique, peu confiant dans les Economistes qui, si on les laissait faire, disait-il, transformeraient tous les savants en ingénieurs, et voulant assurer, comme base fondamentale de la Société nouvelle, l'unification intellectuelle des esprits par le système des vérités générales qu'énonce la science théorique. Le « Système de Politique positive » marque une date importante dans le développement de la pensée de Comte :
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on peut dire qu'il en est presque le terme.
A 24 ans, Aug . Comte est en possession de toutes les idées essentielles de sa philosophie ; et soh opuscule donne le plan de tous les travaux futurs qui reposeront sur elles et n'en seront plus que la mise en œuvre. La loi des trois Etats ; l'extension de la science positive aux faits politiques et moraux ; la classification définitive des sciences ; la méthode historique présentée pour la science dernière (la science politique) comme la méthode propre d'observation ; l'appréciation du* passé d'après l'état des conneissances correspondant aux diverses époques ; les véritables limites du Moyen- Age catholique, qui commence au XI e siècle et finit au xm e : tout ce qui fait le fond des doctrines de Comte se trouve dans le traité de 1822. Que la science politique s'élargisse dans le cadre plus vaste de la sociologie, et il ne manquera plus que la philosophie spéciale des sciences inorganiques, dont le plan est désormais arrêté d'ailleurs, pour que l'opuscule de 1822 soit d'avance un résumé pur et simple du Cours de Philosophie positive.
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A partir de ce moment, la pensée d'Auge Comte se complétera d'elle-même ; îl ne semble pas qu'elle reçoive plus rien du dehors. Quand il lai arrivera de se trouver en contact avec quelque esprit puissant, il l'appréciera dans la mesure où il reconnaîtra ses propres vues confirmées ou approuvées .
C'est ainsi qu'ayant lu, en 1824, — à l'instigation de d'Eichtall, — le traité de Kant qui a pour titre : « Idée d'une Histoire universelle au point de vue de l'Humanité, » il en fait le plus grand éloge. Kant s'efforce d y démontrer qu'en dépit du libre arbitre de l'individu, l'humanité prise dans son ensemble a une marche régulière, soumise à des lois. Sans doute, Comte fut très heureux de cet appui qui lui venait d'un des plus grands représentants de la vieille philosophie ; mais il déclare que cet opuscule, pour lui être utile et lui éviter une élaboration de sa pensée, aurait dû lui tomber sous la main sept ans plus tôt. Aujourd'hui, il en est arrivé bien au-delà des observations kantiennes, puisqu'il a trouvé la grande loi qui synthétise la marche de l'humanité. Il cor-
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respondra plus tard avecStuart-Mill, et nous pourrons juger à quel point il reste lui-même, sans la moindre tentative de concession, avec au contraire la conviction arrêtée que quiconque n'est pas tout à fait de son avis a encore à apprendre, aussitôt qu'ils se trouveront en désaccord sur la condition sociale des femmes, et plus généralement quand s'opposeront, sur cet exemple, leurs conceptions psychologiques . Dans la même correspondance se trouve à plusieurs reprises, d'ailleurs, cette déclaration de Comte que depuis fort longtemps il ne lit plus rien : c'est ce qu'il nomme son hygiène cérébrale .
Les circonstances de sa vie devaient tout naturellement accentuer l'isolement de son esprit. C'est d'abord un mariage fort malheureux, dont il eut beaucoup à souffrir : il devait un jour se séparer décidément de sa femme, mais cela n'était pas nécessaire pour qu'il vécût seul moralement. C'est sa brouille avec les Saint-Simoniens et les Economistes.
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C'est une crise terrible de folie. C'est ensuite et surtout sa rancune contre presque toutes les puissances politiques ou académiques de son temps, qui se refusent à lui donner un enseignement public officiellement rétribué et définitif. Mais nous touchons là à des faits jusqu'ici fort mal appréciés, semblet-il. et dont il convient de dire un mot.
Sauf quelques mois de collaboration passés près de Saint-Simon, Auguste Comte n'a trouvé de moyens d'existence , après son passage à l'Ecole polytechnique, qu'en donnant des leçons de mathématiques. Après la secousse qui a failli lui coûter la raison, et dont heureusement il semble sortir guéri, pendant qu'il consacre le meilleur de ses ressources intellectuelles à la rédaction de ses leçons de philosophie positive, il souhaite ardemment une chaire qui lui permette à la fois de répandre ses idées et de vivre enfin sans préoccupation matérielle. En 1832, il s'adresse à Guizot et demande que l'on crée pour lui au Collège de France un enseignement d'Histoire des Sciences : ses démarclîes n'ont aucun succès. En 1836, puis en
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1840, il est candidat à la chaire d'Analyse et de Mécanique de l'Ecole polytechnique, et deux fois il se voit préférer son concurrent, Duhamel d'abord, pu.is Sturm. Enfin le Conseil de l'Ecole lui retire successivement les fonctions d'examinateur d'entrée et celles de répétiteur, qu'il venait de remplir pendant quelques années; et, quand, en 1848, il peut espérer être rappelé aux fonctions de répétiteur, il n'est présenté qu'en seconde ligne par l'Ecole qui inscrit en première ligne le nom d'un tout jeune maître, Joseph Bertrand. *
Deux jugements contraires résument tout ce qui a été écrit sur ces insuccès continus. Pour les uns, Comte a été victime de sa philosophie et de la hardiesse de ses vues ; on lui a opposé partout un mauvais vouloir manifeste, parce qu'on voulait combattre dans son germe le positivisme naissant ; il a été la victime d'une persécution constante. Pour les autres , Comte est un fou , un ambitieux insensé, se croyant supérieur à
1 Voir Bertrand, Souvenirs académiques, Rev. des Deux- Mondes, ï r décembre 1896.
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tous les hommes de son temps, et en réalité d'un esprit fort médiocre, se faisant haïr par sa présomption ridicule et insolente, et méritant tous les refus qu'il a essuyés. Les uns et les autres se trompent. Comte n'a pas rencontré d'opposition systématique; et ce ne fut d'autre part ni un insolent, ni un fou.
Pour ce qui est d'abord des chaires d& l'Ecole polytechnique, il est permis de comprendre que les titres d'un Duhamel ou d'un Sturm aient paru supérieurs aux siens. Ce n'est certes pas que nous soyons disposée amoindrir la valeur des deux premiers volumes du Cours de philosophie positive, consacrés aux sciences mathématiques et physiques, Bertrand, dans ses Souvenirs académiques, laisse entendre que Comte ne sait pas de mathématiques, parce qu'il peut relever deux ou trois inexactitudes dans la quantité prodigieuse de choses que renferment ces deux gros volumes in-8°, dont le texte est fort serré, et que Comte rédigeait, nous le savons, d'un seul coup et sans se retire. Peut-être le géomètre éminent et précoce que fut Bertrand n'était-il pas capa-
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ble par sa tournure d'esprit d'apprécier l'œuvre de Comte. A ses yeux, comme sans doute à ceux de quelques membres du Conseil de l'Ecole qui eurent à les juger, les leçons de philosophie positive différaient trop d'un cours ordfnaire de mathématiques, ou d'un traité ordinaire de philosophie, pour avoir une signification précise ; et, bien que Bertrand ne le dise pas tout-àfait, nous ne serions guère étonné qu'il n'y eût trouvé qu'une phraséologie inutile. Ce genre de méditation, qui porte sur les méthodes, les principes, les notions fondamentales des sciences, et qui prend de nos jours un si grand développement, dut toucher fort peu certaine catégorie de savants pour qui la seule question qui importe est la liste exacte des vérités qui s'énoncent dans chaque domaine. Mais en tout cas, même en rendant justice à là haute valeur des travaux de Comte, ce qu'il faut bien reconnaître, c'est qu'ils ne contiennent aucune recherche personnelle sur . des problèmes d'analyse ou de mécanique ; la réflexion ne porte que sur les résultats trou-
vés par d'autres , tandis que ses concurrents Duhamel et Sturm avaient à leur actif des travaux de mathématiques pures ; ceuxci devaient passer en première ligne par la raison bien simple qu'il s'agissait d'enseigner à l'Hcole non point la philosophie des mathématiques; mais les mathématiques elles-mêmes.
Comte a toujours eu le sentiment, et il l'a prouvé, soit dans son cours d'astronomie, soit dans sa géométrie analytique, que l'enseignement d'une science ne saurait aller sans un appel continu à la réflexion et à l'histoire des idées ; mais il n'aurait fallu rien moins qu'un changement de programme dans les études des polytechniciens pour permettre, à l'Ecole même, l'essai d'une telle méthode. En l'état des programmes, comprenant des cours entiers d'Analyse et de Mécanique, il était impossible de songer à un enseignement aussi complexe ; et puisqu'on se trouvait en présence d'une chaire de mathémathiques pures, il était naturel qu'on tînt compte avant tout des travaux proprement mathématiques*
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Ainsi l'échec de Comte à l'Ecole polytechnique n'a besoin pour s'expliquer ni d'un parti pris systématique contre sa personne, ni de la méconnaissance de la valeur de son œuvre ; il se justifie naturellement par les titres spéciaux de ses concurrents à des fonctions toutes spéciales.
Il n'en serait pas de même pour la chaire d 3 Histoire des sciences, si elle eût existé. En dépit d'une erreur que Bertrand relève avec soin, un lapsus peut-être, — qui lui fait attribuer à Kepler un théorème démontré par Newton et réciproquement, — rien n'est phis suggestif et intéressant, pour l'histoire de la pensée scientifique , que les trois premiers volumes de son cours de philosophie positive ; et on ne saurait douter que parmi les savants de son temps il fût mieux préparé que n'importe quel autre à la tâche qu'il souhaita si vivement de remplir. Mais la chaire n'existait pas : il s'agissait d'une création au Collège de France, c'est-à-dire d'une mesure tout-à-fait exceptionnelle, ce pouvait être, pour le Ministre, un premier motif d'hésiter. Un second se trou-
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vait dans cette circonstance évidemment peu ordinaire que c'était le candidat lui-même qui appelait l'attention sur l'intérêt général de cette' création ; — intérêt que d'ailleurs Guizot risquait de comprendre difficilement par suite de son éducation littéraire. Et enfin il était trop manifeste , et Comte ne cherchait pas à le cacher, que, pour l'édification de l'humanité, une fois possesseur de la chaire d'Histoire des Sciences, il eût largement propagé sa doctrine. Guizot ne la connaissait pas, mais il en savait vite assez par ce que lui en disait Comte, pour deviner qu'elle ménagerait fort peu les croyances théologiques traditionnelles . Eût-il créé la chaire, dit-il dans ses Mémoires, il se fût bien gardé de la confier à Comte . Tout cela est naturel et se comprend aisément, sans qu'on se sente envie de crier à la persécution, ni qu'on songe à traiter d'orgueil insolent ce qui n'était que naïve sincérité, Aux amis trop ardents de Comte, on pourrait demander ce I qu'il eût fait lui-même, si, les rôles étant retournés, l'occasion se fût offerte au ministre Comte de créer une chaire de philosophie
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religieuse pour Guizot ? Et à ses adversaires, nous soumettrons simplement ce jugement de Guizot : « M. Aug. Comte demanda à me voir ; je ne le connaissais pas du tout, et n'avais même jamais entendu parler de lui. Je le reçus et nous causâmes quelque temps. Il désirait que je fisse créer pour lui, au Collège de France, une chaire d'histoire générale des sciences physiques et mathématiques, et, pour m'en démontrer la nécessité, il m'exposa lourdement et confusémeut ses vues sur l'homme, la société, la civilisation, la religion, la philosophie, l'histoire. C'était un homme simple, honnête, profondément convaincu, dévoué à ses idées, modeste en apparence, quoique, au fond, prodigieusement orgueilleux, et qui sincèrement se croyait appelé à ouvrir, pour l'esprit humain et les sociétés humaines, une ère nouvelle.... Je ne tentai même pas de discuter avec M. Comte ; sa sincérité, son dévouement et son aveuglement m'inspiraient cette estime triste qui se réfugie dans le silence »*
1 Mémoires de Guizot^ cités par Littré, Aug. Comte et la Philosophie positive, ch. ni.
Quant aux fonctions d examinateur et de répétiteur, dont il fut remercié, il est trop clair que les peccadilles relevées par Bertrand ne sont pas une excuse suffisante pour le^Conseil de l'Ecole. Cette fois, on peut dire qu'il y eut vraiment de sa part animosité et rancune , mais ajoutons bien vite que, si ce n'était pas très-noble, ni trèsgénéreux, c'était peut-être humain ; Comte avait eu le grand tort de publier, sous forme de préface au VI e vplume du cours de philosophie positive, le pamphlet le plus violent, le plus injurieux, et le plus immérité, contre quelques géomètres de son temps, notamment contre Arago.
C'est le moment où il vient de terminer son œuvre fondamentale, exposant la doc* tri ne. 11 lui reste à composer sa Politique positive, qui se fondera pratiquement sur cette base philosophique et réalisera le projet d'organisation conçu dès sa jeunesse.
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Une circonstance inattendue vient troubler sa vie : il s'éprend passionnément de la sœur d'un de ses jeunes disciples 1 , Madame de Vaux, et celle-ci meurt après quelques mois d'une intimité étroite, probablement platonique. Cette mort, survenant à la suite d'une aussi étrange liaison, bouleverse profondément l'esprit et le cœur d'Aug.
Comte. Sa bien-aimée devient l'objet d'une sorte de culte mystique ; il l'invoque comme une divinité sainte ; et en tous cas il garde de cette aventure une sentimentalité, maladive qui, si elle n'altère pas sa doctrine profonde, lui donne désormais un aspect extérieur tout nouveau, et souvent déconcertant. La Politique positive, et plus encore, l'Essai de synthèse subjective, le Catéchisme positiviste, les lettres aux Souverains, — se ressentent de cet état nouveau, que dut favoriser aussi le progrès de sa maladie nerveuse. Le sentiment devient décidément à ses yeux le facteur le plus important des
1 Maximilien Marie, qu'ont bien connu tons les hommes de ma génération qui se sont intéressés aux exa. mens de l'Ecole polytechnique.
choses humaines, et % la réorganisation sociale qu'il a méditée comporte une véritable religion, — ne reposant plus bien entendu sur les croyances théologiques, — mais réalisant sous forme de pratiques, de méditations pieuses, d'abnégation individuelle, de soumission aux grandes lois du monde et de l'humanité, le Consensus parfait de l'organisme social. 11 mourut en
Ce qui caractérise sa vie, c'est, en dehors de ses déceptions continues et de ses souffrances, une grande simplicité et une unité touchante. Il faut, pour le comprendre et le juger, le comparer aux fondateurs de religion. Son dogmatisme, son intolérance, sa sévérité, qui succède si vite à l'amitié la plus vive, dès qu'on n'est plus d'accord avec lui sur quelque point, — à plus forte raison, la violence de ses jugements à l'égard de tous ceux qui le méconnaissent, — se rattachent étroitement au sentiment profond qu'il a de son rôle, et de la rénovation salutaire que sa doctrine apporte à l'humanité. Il ne craint pas, pour vivre et pour se donner tout
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entier à sa mission, d'accepter jusqu'à la fin de ses jours une pension annuelle, qu'on lui envoie d'abord d'Angleterre, puis que ses amis de France organisent régulièrement sur l'initiative de Littré. Son existence est d'ailleurs fort simple, et d'une façon générale il vit très retiré. Pourtant il présente lui-même certaines distractions comme s'imposant à lui, parce qu'elles sont capables d'enrichir son âme, et par là d'avoir quelque retentissement sur la philosophie nouvelle. C'est ainsi que, s'il ne veut rien lire, parce que son intelligence n'a plus rien à trouver, parce qu'il a fait de sa doctrine un tout complet, aux contours nettement définis, et aussi parce que son esprit a besoin de repos ; il réclame au contraire une certaine pâture esthétique et s'impose une fréquentation régulière des œuvres de peinture, de poésie et de musique. Plusieurs fois dans sa correspondance il fait allusion à son fauteuil des Italiens, où il va s'asseoir tous les jours de représentation ; et on dirait qu'à ses yeux le plaisir qu'il y trouve est comme l'accomplissement d'un devoir. Il
n'est pas jusqu'à sa liaison étrange avec Madame de Vaux, qui ne se présentera lui comme un événement heureux pour sa mission, en ce qu'il vient attendrir son cœur et baigner par là de sentiment et d'amour la doctrine qu'il laissera à l'humanité comme sa nourriture spirituelle.
En somme, ce fut au plus haut degré un sincère, presque un naïf; et Ton peut bien dire que cet apôtre de la méthode positive, cet adversaire acharné de toute chimère, a donné, par sa vie et par son attachement exclusif à son rêve humanitaire, l'exemple du plus pur idéalisme.
Est-ce là son seul héritage ? Et en dehors du petit cercle qui conserve pieusement le culte de sa pensée, celle-ci est-elle morte parmi nous? Elle peut paraître oubliée, parce qu'on ne va plus guère en chercher le contact dans les livres du maître ; mais entre lui et nous, tant d'autres en ont subi l'empreinte, au cours du xix e siècle, qu'il est aisé d'en décou-