‹ Le positivisme et le progrès de l'esprit: études critiques sur Auguste ComteChapitre 12 sur 17 · LA LOI DES QUATRE ETATS I · texte numérisé non relu

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finalement penser et connaître c*est d*une certaine manière participer à l'énergie totale de Têtre. Et ainsi, comme Descartes, sous Tapparence d'un intellectualisme statique, préparait la philosophie de la volonté, Auguste Comte, plus inconsciemment sans doute, nous disposait déjà à unir étroitement à la pensée Tactivité profonde de l'âme.

La fcience théorique, quand elle se présentait dans le positivisme de Comte comme la simple découverte des lois qui s'offrent à nous, s'étendait à tous les faits qui intéressent rhumanité jusqu'à ceux d'ordre social et moral : pénétrée des éléments de spontanéité et d'activité créatrice que nous voulons y voir, elle se prêtera bien mieux encore à l'unité de démarche de la raison humaine, en énonçant les lois du monde moral et du monde physique. Au nom de l'obligation morale, qui semble séparer si radicalement les commandements de la conscience des constatations de l'astronome ou du chimiste,

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on se refuse d'ordinaire à rapprocher les deux domaines. Mais c*est rtial poser la question. De part et d'autre, nous nous trouvons en présence d'un postulat initial, puis de faits et de lois. Quant au postulat qui s*énonce d'un côté : « tu dois », et de Tautre : « il y a une vérité », maintehons toute la distance que Ton voudra : ni la morale ni la science positive ne sont dans ces formules. Il s'agit essentiellement pour l'homme de connaître où est son devoir et de poursuivre la vérité. Or des deux côtés les faits s'offrent à lui, qui l'excitent à les dépasser sans cesse par des notions et des lois ; des deux côtés, c'est l'activité de son esprit qui veut sans cesse proposer quelque idéal théorique , comme un échelon sur lequel on acceptera de s'élever ensemble pour monter ensuite plus haut. Sans doute, les éléments d'où dépendront la vitalité et la fécondité de l'idéal ainsi posé ne seront pas identiques pour l'astronpme et le moraliste, en ce sens que le contrôle de l'expérience et le succès de la prévision joueront un rôle infiniment plus considérable pour

l'un que pour l'autre. Mais du m<Mns une même préoccupation domine et dirige les efiorts de tous deux : à l'instant où ils posent une conception nouvelle, ils veulent qu'elle soit vraie, c'est-à-dire qu'elle ait ses raisons dans les réalités de faits, d'idées et de sentiments, qui forment le fonds commun de l'âme humaine, et qu'elle porte en ellemême au contact de la réflexion et de la vie sa propre force d'expansion, de telle sorte qu'elle s'adapte sans contrainte à l'esprit de tous. Tous deux savent aussi que chacun de ces idéaux théoriques ne réclame qu'un accord provisoire, qu'aucune formule énoncée n'est définitive, qu'elle n'est qu'un degré dans la voie du progrès où veut sans cesse marcher l'humanité, et que, supérieure aux précédentes en ce qu'elle porte la trace de tout ce^qui en elles a résisté aux épreuves de la raison, elle garde toujours quelque chose de vague et d'imprécis qui s'offre aux déterminations futures. Cela est vrai tout aussi bien des principes de la chimie que des postulats de justice sociale ; aussi bien de la notion de patrie que de la théorie de la

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lumière ; aussi bien des lois du système solaire que de l'idée religieuse. Bref, la science positive nous apparaît maintenant comme un des aspects de la raison, et, par conséquent, comme une partie intégrante de l'œuvre que celle-ci poursuit indéfiniment dans tous les domaines, forte d'une activité spontanée qui n'admet aucune barrière à son essor.

Mais est-ce bien là, dira-t-on, une conception qui se puisse proposer comme consécutive à la loi des trois états ? N'est-ce pas, sous prétexte de former une suite naturelle aux premières étapes, Toubli complet des résultats acquis, le renoncement de Tesprit à ses conquêtes les plus précieuses? Ne dit-on pas que la raison, dans ses incessants efïorts, s'attache à des préoccupations dont quelques-unes rappellent l'âge métaphysique et même Tâge théologique? — Qu'on y prenne garde cependant : c'est en pleine liberté, en toute spontanéité, en tant qu'elle est la propre émanation des sentiments et des idées qui caractérisent l'âme humaine, que la raison s'abandonne à son élan, au

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mépris de tous les obstacles. L'âge théologique et Tâge métaphysique réalisaient en somme la soumission de Tesprit à des absolus extérieurs, devant lesquels il devait s'incliner ; l'âge positif le délivrait de cette tyrannie, mais lui prescrivait une autre discipline d'abdication,- Au dernier stade de cette marche progressive du dehors vers le dedans, des éléments extérieurs qui dominent vers le jeu des ressorts intimes de notre énergie, n'est-il pas naturel qu'avec la liberté reparaissent, mais dans un esprit nouveau, toutes les recherches capables de nous intéresser à quelque degré? L'exclusion de certaines préoccupations constituait à elle seule un asservissement : le quatrième état se distingue essentiellement par la spontanéité libre de la vie intérieure de l'âme.

Ne sera-ce pas là, va-t-on dire encore^ un retour pur et simple à cet état métaphysique, caractérisé non par le règne des entités, mais par l'esprit critique, par l'esprit de libre examen, que Comte réprouve comme inséparable de l'anarchie intellectuelle, et auquel ses préoccupations organiques lui

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ont fait substituer l'âge positif? — Il y a assurément quelque parenté entre ce que nous avons nommé le quatrième état et cet âge de libre exaijien . Le lien qui les rapproche est l'esprit critique s'attaquant à toute domination extérieure ; niais tandis que celui-là semblait ne valoir que pour détruire, et se présentait uniquement pour rendre possible un principe nouveau d'organisation, ce qui caractérise l'état actuel, c'est qu'il puise dans la liberté même l'élément le plus efficace d'unification des esprits, c'est qu'il ne sépare pas l'homme de l'humanité, et que bien au contraire il ramène l'effort individuel de penser librement et spontanément à une sorte de communion par la raison avec l'universalité des intelligences et des cœurs. C'est l'âge vraiment organique, parce qu'il organise et unifie du dedans et non plus du dehors ; parce que sa force d'union et d'accord vient du fond même où s'alimentent les sources vives de l'âme humaine.

Enfin, que c'est bien là nnétat^ au sens

que Comte lui-même donnait à ce mot ; qu'il s'agit bien d'une attitude générale de la pensée contemporaine dans tous les ordres d'idées, et non pas seulement dans le champ de la science rationnelle, c'est ce dont il est aisé de se rendre compte par un examen attentit des préoccupations morales, sociales, religieuses de l'heure présente.

La morale apparaît de plus en plus indépendante de toute doctrine extérieure. Chacun reste libre de rattacher, s'il lui plait, ses idées morales à quelque théorie métaphysique ou à tels dogmes religieux, tout comme le savant peut continuer à rapporter les lois qu'il énonce à une providence organisatrice du monde : en' fait, le langage qui a cours parmi les hommes s'arrête à la conscience comme unique source de nos inspirations, morales, de même que la science, en ce qu'elle a d'universel, ne relève que de la raison humaine. Il est particulièrement édifiant d'en appeler à cet égard aux jugements que nous portons sur la valeur morale d'une personne : ce qui nous importe avant tout, c'est la bonne foi, c'est l'accord des

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actes avec la lumière intime de la conscience. Dans les questions les plus graves, nous pardonnons à nos adversaires de ne pas penser comme nous, dès que nous avons Tassu* tance de leur sincérité. Et même, en matière religieuse , si les dogmes condamnent à Tenfer quiconque n'adopte pas certaines croyances, ce n'est plus que du bout des lèvres, et par un reste de tradition superstitieuse qu'ils s'énoncent encore ; les plus croyants témoignent par leur conduite même qu'ils entrevoient confusément la possibilité d'une interprétation qui concilie leurs croyances avec les droits imprescriptibles de la conscience morale.

S'il entre dans notre appréciation des actions humaines la considération d'influences extérieures, nous sommes en tout cas moins décidés que jamais à demander compte à l'un de nos semblables de quelque fatalité qui pèserait sur lui et lui imprimerait comme une marque d'infériorité native. Ce n'est pas seuleiyent l'antique destin qui nous répugne ; qui ne se refuserait aujourd'hui à déclarer un homme responsable des fautes

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de ses ancêtres ? Qui oserait affirmer encore qu'un enfant naturel n'a pas les mêmes droits à notre respect et à notre amour que n'importe quelle autre créature humaine ? Si le dogme chrétien semble encore consacrer le souvenir d'une sorte de fatalité s'étendant du premier homme et de sa chute à l'humanité tout entière, nul doute que devant les exigences de la pensée moderne, ce dogme ne s'épure un jour définitivement en quelque symbole qui en fasse dîsparaitre toute l'immoralité. Les conditions de moralité et de dignité ne sauraient plus désormais être cherchées en dehors du fond intime de la conscience individuelle.

Est-ce à dire que la conception dernière de Pesprit moderne se résume en un émiettement sans fin des consciences ? N'est* il pas évident au contraire que l'idée de solidarité humaine fait chaque jour des progrès, et nous amène à rattacher par des liens de plus en plus étroits la vie de chacun de nous à celle de la Société ? Et ne semble-t-il pas que toutes les notions essentielles de la morale ne prennent aujourd'hui leur sens

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complet que par la substitution progressive du point de vue social au point de vue individuel? — Oui, sans doute, mais il est aisé de montrer en même temps que la préoccupation qui guide les esprits de notre temps, c'est d'atteindre par là à l'accroissement de la personnalité de chacun, au plein développement de son être, à l'affermissement de tous les ressorts intimes, de toutes les énergies de son âme.

L'idée fondamentale de solidarité a pu s'entendre parfois comme un effacement de rindividu dans l'unité organique totale.

C'est celle par exemple qui se dégage très clairement de la philosophie de Comte.

Celui-ci a beau se défendre d'assimiler l'individu à un rouage qui aurait son rôle passif dans le consensus social, il mesure au fond sa valeur à ïa fonction qu'il lui assigne dans ce vaste organisme dont il est partie intégrante et qui constitue l'humanité. Et il a semblé d'abord aux successeurs d'Aug.

Comte que le devoir de solidarité était inséparable de la négation des droits de la personne, envisagée comme fin en soi. Que

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cela est déjà lointain, et qu'une réaction se fait aujourd'hui contre une pareille illusion, c'est ce que montre, par exemple, l'étude toute récente de M. Canlecor sur « l'Idée commune de solidarité ». {Rev. deMètaph., mai 1901). Elle dénonce avec insistance la contusion des deux idées : devoir de rollaboration et négation de l'individu et de ses droits, et conclut que; loin d'être légitime, cette confusion ne peut que nuire au succès de l'idée de solidarité. « Plus d'une conscience hés'te à l'accepter parce qu'elle parait se fonder sur la négation de l'indivîiJu et de ses droits et imposer l'obligation d'aliéner sa personne tout entière à la Société. On recule devant cet excès d'abnégation, non par la révolte d'un instinct égoïste, — reproche en vérité trop facile et trop injuste, — mais par le sentiment justifié qu'il n'y a pas de morale hors du droit et de la liberté. Il faut donc, si l'on croit reccvable le devoir de solidarité et si l'on veut en assurer le succès, s'efîorcer d'en purifier l'idée de tout ce qui s'y mêle indûment et qui la dénature.

En est-il d'autres moyens que de dénoncer

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riilosion qui assimile la solidarité de fait, origine et occasion du devoir de solidarité, à la dépendance absolue de l'individu dont les droits et la réalité même se trouvent ainsi mis en question * ?. . . » — L'homme dépend de ses semblables, dira-t-on. Oui, mais dépendance n'est pas nécessairement soumission. L'individu pourrait n'être qu'une «omme d'éléments sociaux ? — Soit encore, mais € il suffit, pour que se pose par delà le fait, le problème moral du droit, que la personne ait conscience de soi, qu'à ce titre elle se conçoive comme une fin pour ellemême, qu'elle tende à s'affranchir et qu'elle y puisse en quelque mesure réussir. Or, qu'elle s'y efforce et qu'elle y réussisse, c'est ce que l'expérience montre assez clairement . ' »

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* Page 38o. — Dans ce besoin de réagir contre l'illusion positiviste à propos de l'idée de solidarité, M. Gantecor sent bien vite qu'il y a au fond un besoin de s'adapter à la pensée contemporaine et au mouvement général qui marque le progrès de l'esprit humain. Il dit «n tles termes qui pourraient résumer à leur façon quelques-unes des idées que nous avons exprimées dans notre cours de cette année et que nous reproduisons dans ces pages : « On pourrait aller jusqu'à dire que l'affranchissement progressif de la personne est la loi même de l'histoire et

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