IS
AUOUSTB GOMTB
vait dans cette circonstance évidemment peu ordinaire que c'était le candidat lui-même qui appelait l'attention sur rintérêt général de cette création ; — intérêt que d'ailleurs Guizot risquait de comprendre difficilement par suite de son éducation littéraire. Et enfin il était trop manifeste , et Comte ne cherchait pas à le cacher, que, pour l'édification de l'humanité, une fois possesseur de la chaire d'Histoire des Sciences, il eût largement propagé sa doctrine. Guizot ne la connaissait pas, mais il en savait vite assezpar ce que lui en disait Comte, pour deviner qu'elle ménagerait fort peu les croyances théologiques traditionnelles. Eût-il créé la chaire, dit-il dans ses Mémoires, il se fût bien gardé de la confier à Comte . Tout cela est naturel et se comprend aisément, sans qu'on se sente envie de crier à la persécution, ni qu'on songe à traiter d'orgueil insolent ce qui n'était que naïve sincérité. Aux amis trop ardents de Comte, on pourrait demander ce qu'il eût fait lui-même, si, les rôles étant retournés, l'occasion se fût offerte au ministre Comte de créer une chaire de philosophie
religieuse pour Guizot ? Et à ses adve res, nous soumettrons simplement ce j ment de Guizot : « M. Aug. Comte dei da à me voir ; je ne le connaissais p:
tout, et n'avais même jamais entendu 1er de lui. Je le reçus et nous caus; quelque temps. Il désirait que je fisse pour lui, au Collège de France, une cl d'histoire générale des sciences physi et mathématiques, et, pour m'en démo la nécessité, il m'exposa lourdemerit et fusémeiit ses vues sur l'homme, la soc la civilisation, la religion, la philoso; l'histoire. C'était un homme simple, nète, profondément convaincu, dévo ses idées, modeste en apparence, quoi au fond, prodigieusement orgueilleux qui sincèrement se croyait appelé à ol pour l'esprit humain et les sociétés hu
nés, une ère nouvelle Je ne tentai n
pas de discuter avec M. Comte ; sa si rite, son dévouement et son aveugle:
m'inspiraient cette estime triste qi réfugie dans le silence »'
< Mémoires de Gnizot, cites par Littré, Attg. Cor, la Philosophie positive, ch. tu.
fonctions d'examinateur et dont ii fut remercié, il est les peccadilles relevées par )nt pas une excuse suffisante 1 de l'Ecole. Cette fois, ori y eut vraiment de sa part incune , mais ajoutons bien n'était pas très-noble, ni trèsait peut-être humain ; Comte nd tort de publier, sous forme VI' volume du cours de philo- ;, le pamphlet le plus violent, ux, et le plus immérité, contre ïiètres de son temps, notam- ^rago.
nent où il vient de terminer damentale, exposant la docste à composer sa Politique ie fondera pratiquement sur bilosophique et réalisera le sation conçu dès sa jeunesse.
: Vient trounément de la es', Madame rès quelques probablement venant à la )n, bouleverse cœur d'Aug.
t l'objet d'une voque comme s cas il garde nlalité mala-
sa doctrine is un aspect ivent décon- ;t plus encore, e Catéchisme /crains, — se :au, que dut
sa maladie t décidément n portant des
ia6 AUGUSTB GOMTB
choses humaines, et la réorganisation sociale qu'il a méditée comporte une véritable religion, — ne reposant plus bien lentendu sur les croyances théôlogiques, — mais réalisant sous forme de pratiques, de méditations pieuses, d'abnégation individuelle, de soumission aux grandes lois du monde et de Vhumanité, le Consensus parfait de l'organisme social. 11 mourut en
i8S7- Ce qui caractérise sa vie, c'est, en dehors
de ses déceptions continues et de ses souffrances, une grande simplicité et une unité touchante. Il faut, pour le comprendre et le juger, le comparer aux fondateurs de religion. Son dogmatisme, son intolérance, sa sévérité, qui succède si vite à l'amitié la plus vive, dès qu'on n'est plus d'accord avec lui sur quelque point, — à plus forte raison, la violence de ses jugements à l'égard de tous ceux qui le méconnaissent, — se rattachent étroitement au sentiment profond qu'il a de son rôle, et de la rénovation salutaire que sa doctrine^ apporte à l'humanité. Il ne craint pas, pour vivre et pour se donner tout
l'romhb et lb pbnsbdr
entier à sa mission, d'accepter jus de ses jours une pension annuc lui envoie d'abord d'Angleterre, ses amis de France organisent ment sur l'initiative de Littré. Soi est d'ailleurs fort simple, et d' générale il vit très retiré. Pourt; sente lui-même certaines distractit s'imposant à lui, parce qu'elles s blés d'enrichir son âme, et par quelque retentissement sur la p nouvelle. C'est ainsi que, s'il ne lire, parce que son intelligence rien à trouver, parce qu'il a fait trine un tout complet, aux cont( ment déBnis, et aussi parce que a besoin de repos ; il réclame au une' certaine pâture esthétique e une fréquentation régulière des peinture, de poésie et de musique, fois dans sa correspondance il fa à son fauteuil des Italiens, où il v tous les jours de représentation ; e qu'à ses yeux le plaisir qu'il y comme l'accomplissement d'un
st pas jusqu'à sa liaison étrange avec dame de Vaux, qui ne se présente à lui ime un événement heureux pour sa mis- 1, en ce qu'il vient attendrir son cœur et gner par là de sentiment et d'amour la trine qu'il laissera à l'humanité comme lourriture spirituelle.
in somme, ce fut au plus haut degré un :ère, presque un naïf; et l'on peut bien ; que cet apôtre de la méthode positive, adversaire acharné de toute chimère, à iné, par sa vie et par son attachement lusif à son rêve humanitaire, l'exemple plus pur idéalisme.
Ist-ce là son seul héritage ? Et en dehors petit cercle qui conserve pieusement le te de sa pensée, celle-ci est-elle morte mi nous? Elle peut paraître oubliée, parce on ne va plus guère en chercher le contact is les livres du maître; mais entre lui et is, tant d'autres en ont subi l'empreinte, au ,rs du xix^ siècle, qu'il est aisé d'en décou-
tistoireetUp3litique relèvent de Comte nd quand elles s'attachent elles aussi ; manière générale à la réalité des faits tins ; — mais ensuite et surtout quand les relient solidairement les uns aux 5 dans leur succession continue. Il n'est éce^aire pour cela d'énoncer des lois ■es ou de se perdre en discussions pour iblirla possibilité ; il suffit de croire que ésent dé^iv^; du passé et est gros de t'iT; que les institutions et les mœurs ;nt, vivent et meurent sous l'action pro-
des besoins, des intérêt;?, des sentiî, des croyances ; que les législateurs
gouvernements ne sauraient atteindre
réalités vivantes par des lois ou des ts, que tout au plus ils peuvent essayer ictionner sous une forme claire et întele les aboutissements successifs de lenolutions internes et obscures. Et ainsi hachent à la philosophie de Comte tous qui sentent combien pèse le pasSé sur présent et à venir de l'humanité, quelle
difficulté des transformations, quelle tre la lenteur du progrès, pour qu'il se
iSs ATGCSIB <x>:
ment chez les penseurs de profession : elles se retrouveront chez ceux qui, dans tous les domaines où la pensée s'exprime, théâtre, poésie, roman, rattachent Thomme à son milieu, et, pour letudier, le comprendre ou le juger, refusent de le séparer des mille circonstances naturelles ou sociales qui expliquent sa formation.
Mais ce n'est pas tout.
Si réduite que soit pour lui l'idée qui exprime le mouvement de Tintelligence ou de la raison de l'homme ; si voisine qu'elle doive rester du sensible et du concret, pour rester utile, efficace, et ne pas devenir une chimère ; si éloignée qu'elle soit non seulement de tout absolu, mais même du moindre idéal, qui dépasserait par sa nature les données de l'expérience, — Comte, pour avoir déclaré que l'idée, que l'élément intellectuel et rationnel, est la condition première et le guide constant des progrès de l'humanité, se trouve l'ancêtre direct de beaucoup de nos contemporains. Ce sont tous ceux en somme qui croient à l'efficacité de la science dans la marche de l'esprit humain ; ce sont
LA LOI DES QUATRE ÉTATS iSj
la science rationnelle. Nous montrerons que l'attitude nouvelle correspond à une étape consécutive des trois états , en nous préoccupant de retrouver chez Comte lui-même la préparation inconsciente de cette dernière étape. Il restera à se demander si les réflexions générales ainsi suggérées par la science rationnelle ne trouvent pas leur application jusque dans le domaine de la vie morale et religieuse de l'humanité.
Dans la philosophie positiviste, les iaits, c'est-à-dire les phénomènes que nous observons, sont la seule matière de la science.
Pour énoncer les lois qui expriment leurs liaisons constantes nous utilisons des idées tirées des faits eux-mêmes par les procédés ordinaires d'abstraction et de généralisation ; mais ces idées sont toujours des résidus de l'expérience qui se retrouveront dans les choses tels qu'ils en ont été extraits, et se prêteront à une vérification directe et complète. L'esprit est transformé en face de
ItIVISMB BT LB PROGRÈS DB l'bSPRIT
[ui s'offre à lui en une sorte d'orjistreur, dont l'activité ne trome lèse manifester que par la rapidité isité avec lesquelles il va au-devant tations. C'est ainsi que l'hypo- 1 de ses procédés les plus efficaces, condition qu'elle énonce un peu qui sera observé, à la condition uent qu'elle ne porte que sur des nnplètement vérifiableg.
: pas d'ailleurs que la science indre ainsi une réalité absolue à l'esprit. Comte insiste assez ir la relativité de cette science, itend-il par là? — Il veut dire le les sensations qui pour nous
les faits dépendent de nos orga- 1 nous ôte le sens de la vue, notre ce du monde sera tout autre ; au u'il s'ajoute un sens nouveau à nous possédons, et il nous est
de mesurer les transformations t par là notre science. — ^^ Celle-ci
relative à notre situation dans
nous ne sommes pas n'importe
B PROGRES DB L'BSPIUT
idamentales des sciences théoriont pas seulement des résidus da ;e, qu'il soit toujours possible d'y )arune vérification suffisante. Sans r les nombreuses analyses dont s nous-même pris notre part dans -es années, il sera permis de dire ncipes de la science rationnelle, videmment suggérés par les faits ce, ne trouvent en eux ni toute 1, ni leur signification complète, lercherait-on à combler la distance I sépare par les opérations ordilotre entendement, comparaison, 1 , généralisation ; en vain vou-
voir des hypothèses provisoires ment établies par des vérifications . Il reste en ces principes, en ces
que formule le savant, en ces :ur lesquels s'élève incessamment e la science théorique , il reste ose qui dépasse le donné, qui est nt par rapport à l'expérience même par rapport à toute expéire, et qui ne s'explique que par
5if"T!'.'
LA LOI DES QUATHB ÉTATS l4l
une certaine dose de liberté créatrice, de choix, de décision volontaire et spontanée dans l'esprit qui les énonce. Les notions qu'apportent ces principes ne sont plus purement et simplement des résidus d'une observation passée, pas plus que des éléments d'expérience devinés et supposés vérifiables ; chacune est plutôt une sorte d'idéal par lequel Tesprit juge convenable de s'élancer sponta-^ nément au-delà des faits pour les mieux interpréter désormais. La justification logique, pas plus que l'observation, ne suffisent à en rendre raison. Certes, elles interviennent Tune et l'autre dans les motifs qui guident le savant et l'incitent à poser ces notions : car, d'une part, celles-ci doivent aider à traduire, l'expérience, et d'putre part elles doivent s'adapter chacune à la trame des idées antérieurement posées ; mais ces conditions ne sauraient les déterminer au point qu'elles s'imposent avec une nécessité inéluctable. Ce sont, pour la mise en œuvre de l'esprit, des raisons qui ont leur valeur : ce ne sont pas des données devant lesquelles il n'y ait place qu'à la soumission .
LA LOI DES QUATRB 8TATS l43
rience ; elles le sont aussi par rapport à la logique, en ce sens qu elles posent, avec les principes et les définitions, des synthèses qu'il serait impossible d'éclaircir complètement par le sens de chacun des éléments qui les forment. Tel postulat doit être admis d'abord pour que même puisse se poser ensuite la question de savoir s'il a un sens : telle est cette affirmation fondamentale que le mouvement de la terre est uniforme, sans laquelle l'uniformité d'un mouvement, avec là notion qu'elle implique des durées égales, n'a pas de signification précise ; tels sont en général tous les principes, comme ceux de la géométrie ou de la dynamique, qui apportent avec eux la définition même des éléments qu'ils unissent.
Ces réflexions se confirment à mesure que s'élève l'échafaudage de la science théorique. Nous avons de plus en plus conscience que si nous dépassons l'expérience et la logique, c'est par des décisions raisonnables plus que par soumission à une réalité qui s'impose. Nous sentons en d'autres termes que, pour mieux exprimer et prévoir les faits,
LK POSITtVISMB BT LE PROGRÈS DB L'ESPRIT
prit reste au-dessous d'eux une source finale de créations spontanées. Et c'est n d'une activité toute pleine que l'esprit ine ici les preuves . Si ses affirmations ne it pas déterminées par des nécessités extéires ou internes, elles sont les résultats iscients et réfléchis de toute une vie de ne qui les justifle par le pressentiment elle crée de leur fécondité. C'est pourquoi
comprendre, ce n'est pas seulement irendre, comme à l'aide d'un dictionre, la signification de chacun des mots nulés, et saisir en une vue rapide leurs ports aux faits, c'est bien plutôt en arri- , par une culture prolongée, à les vivre quelque sorte, et à prendre ainsi pleine iscienre de leur légitimité.
)ira-t-on que pour échapper à la passivité l'esprit, et dépasser ainsi l'état positif, is amenons la science soit au scepticisme,
au mysticisme? — Qu'on se rassure. Il is parait au contraire que nous nous ;ons dans les meilleures conditions pour ibattre l'un et l'autre, .e scepticisme d'abord. Si en proclamant
LA LOI DBS QUATRE BTATS I^S
une vérité l'esprit a le sentiment qu'il prend une décision plutôt qu'il ne s'incline devant une réalité qui s'impose, n'est-ce pas la notion même de vérité qui s'écroule désormais? D'une part, en effet, il semble que l'arbitraire, le caprice s'introduise ainsi dans la science ; et il semble d'autre part que celle-ci risque de devenir trop personnelle et de perdre, avec la nécessité, son universalité.
Arbitraire, capricieux, l'élan de l'esprit qui, dépassant le donné, construit une idée nouvelle pour faciliter son œuvre scientifique ? Mais pourquoi donc ? N'y a-t-il donc pas de milieu entre ces deux extrêmes : subir passivement le donné, — ou tomber dans la chimère? Quand, à propos des actions de nos semblables, nous refusons de les croire automatiquement et rigoureusement déterminées, au point que toute appréciation morale perdrait son sens, et que l'idée de responsabilité personnelle disparaîtrait tout entière, déclarons-nous aussitôt que ces actes sont complètement indéterminés, sans raison, sans lien explicable avec aucun antécédent ?
■*fp;^f^r-
l46 LB POSITIVISME ET LE PROGRÈS DE l'bSPRIT
Bien au contraire, et précisément dans la mesure où subsistera pour nous la responsabilité personnelle d'un homme, nous exigerons de pouvoir rattacher ses résolutions à des motifs conscients et réfléchis. De même, les résolutions de Tesprit qui formule la science théorique ne sont pas indéterminées, pour jaillir spontanément de notre propre activité : elles ont mûri au contactées faits, sous la suggestion de toute une vie de Tâme dont les aspects divers, logique, pratique, esthétique, s'y adaptent harmonieusement.
Les pobtulats théoriques qui nous semblent les plus primitifs et les plus instinctifs, tels que les premiers principes de la géométrie, n'ont fait leur apparition que fort tard dans le cerveau de quelques géomètres grecs. Le
choix des postulats auxquels ils s'arrêtèrent est très simple, très clair et très voisin du sens commun : c'est par exemple, entre tous les systèmes que nous citent les métagéomètres, le seul qui laisse subsister dans notre espace cette chose dont nous avons un sentiment si naturel et qui était impliquée déjà dans les premiers tâtonnements de
l'art humain, à savoir la similitude des fc mes, la variation proportionnelle des image Les définitions sur lesquelles s'est fond la mécanique sont venues beaucoup pi tard, tout récemment, peut-on dire; et serait difficile de résumer la longue exf rience qui finalement a conduit quelqu savants du xvii^ siècle à s'y attacher, coup sûr, elles impliquaient déjà comme pressentiment de l'admirable simplicité q allait en sortir pour l'édifiration de la méc nique céleste. En tous cas, la moindre dém; che volontaire de la pensée théorique, ch cune de ses décisions, chacun de ses choi loin de donner l'exemple d'une fantais capricieuse et sans règle, se justifie au co traire par des raisons comparables à cell qui rendent compte des résolutions orc naires d'une âme pleinement responsable < son activité.
Et dans ces conditions, la science ri que-t-elle de rien perdre de son univers lité ? Aug. Comte explique l'accord d esprits dans la connaissance positive p les restrictions même qu'il impose à celle-c
joriier aux sensations et aux us en tirons par lès procédés itraction et de généralisation, s tous les mêmes organes, par s mêmes impressions, et nous ;s de même pour abstraire et a connaissance positive repréins l'ensemble des vérités que formuler chacun de nous, la dresse à tous et qui constitue vérité. Tout ce qui la dépasse nts subjectifs et individuels qui qu'empêcher la science d'être vient la propriété de tous les rejetORS-nous pas par notre attîla notion même de cette vérité ormais de n'être plus univernous mériterions ce reproche jmer aussi étroitement que voir le faire la partie de nousuelle nous sommes semblables mes ; mais c'est justement ce us défendons. Si nous avons s sens, et si nous savons tirer Tipressions les mêmes idées
LA LOI DB« QUATRR AtATS
abstraites, ce ne sont pas là les seul ques caractéristiques de notre hum; y a une foule d'éléments d'ordre es ou intellectuel, une foule de tendai besoins, d'aspirations, par lesquels r vibrent à l'unisson, pourvu qu'elle normales et saines ; et en particul croyons qu'il est pour nous une f dépasser les données de l'expériei sous leur suggestion, de former 11 un idéal nouveau, — de poser d* comme disait Platon — qui peut f uniformément tous les esprits. Nou nuons sans doute, comme Aug. C distinguer dans les affirmations que formule, ce qui se rattache de pré loin à sa personne, à son éducation ; au milieu où il a vécu, à ses préjugi lempérament particulier, bref ce qui jectif et individuel, — et ce qui d'à émane du fonds normal par leqi nous dépassons pour communier ' avec le reste de l'humanité. Mais cet de notre être par laquelle nous sorti de nous-mêmes, et que consciem
".T^TFS-"
l50 LB POSITIVISME BT LB PROGRàs DB l'BSPRIT
non les hommes nomment la raison, nous apparaît comnrietrès complexe et très riche ; c'est un reflet de toute notre âme ; bien mieux, c'est notre âme tout entière, en tant qu'elle fait effort pour se dégager de toute circonstance accidentelle ou contingente, et pour atteindre vce qui portera en soi sa propre torce d'expansion. Et ainsi la vérité, en se dépouillant de l'aspect primitif et simpliste que lui donnait sa nature purement statique, pour intéresser l'activité profonde de l'esprit et jaillir au contact des faits de la spontanéité de la raison, garde en son essence même son premier caractère d'universalité.
Le scepticisme n'a donc pas lieu de triompher de notre attitude nouvelle • ne pourrions-nous même pas dire qu'elle échappe mieux à ses atteintes que ce qui reste malgré tout de naïvement dogmatique dans le positivisme de Comte? Tant qu'on ne voit dans la reconnaissance de la vérité qu'une soumission passive à une donnée qui s'impose, combien il est facile d'en contester la réalité 1 Soit le fait le plus simple, le plus évi-
UL LOI DES QUATRB ÉTATS l5l
dent : j*écris en ce moment même sur ce papier quelques réflexions qui se sont présentées à mon esprit. — J'écris, dis-je, en suis-je bien sûr?puis-je donner la preuve que je ne rêve pas, que je ne suis pas lobjet de quelque hallucination? — question tant de fois posée, et jamais résolue, si Ton attend pour la résoudre une rigoureuse démonstration. Tout ne devient-il pas plus simple si je ne compte pas sur autre chose que sur une décision raisonnable de Tactivité qui veille en moi, qui réfléchit et qui juge? Une infinité d'éléments de toute espèce, dont ranalyse serait impossible et qui tiennent aux racines de ma vie entière, souvenirs, désirs, prévisions, gestes, manifestations de toutes sortes de mon être physique et moral, s'accordent avec le fait que j'écris en ce moment, et me font décider, malgré quelques raisons d'en douter, que je dois le proclamer réel. Je me dégage du débat, je pose la vérité du fait, avec le sentiment que je ne cède pas à une nécessité extérieure, mais que consciemment, spontanément, je veux m'en tenir à cette vérité ; ou, si l'on préfère,
BT LB PROGRiS I>
îc le sentiment que je suis dans les condins où tout être normal et sain prendrait ssi spontanément ce parti. N'attendant is la manifestation impossible d'une luère qu'on ne puisse pas ne pas voir, ne sant plus la question d'une réalité dogmaue qui s'impose avec nécessité, en appeit au contraire du fond même de mon te au jugement spontané et libre d'une te de conscience du vrai, ne suis-je pas r là même au-dessus des coups du scepue le plus endurci? Et si cela doit s'adttre, comme le soutenaient déjà Arcésilas Carnéade contre les Stoïciens, à propos m fait aussi brutal, combien n'est-ce pas is frappant encore pour les spéculations la science théorique? Peut-on songer à nparer, en face du scepticisme, les embar- . de celui qui affirme la réalité complète des ncipes de la science rationnelle, et la sécuidu penseur qui a le sentiment de s'être été pour chacun d'eux à une décision raimable et spontanée. L'intervention de tre^volonté fixant en des résolutions consntes et réfléchies des idéaux auxquels elle
LA LOI DBS qVATBB ÉTATS
convie tous les esprits, pour faciliti der les démarches futures, est dont laisser tomber aux prises'- du sc€ l'échafaudage grandissant de la spéculative.
Est-ce d'un autre côté que quelt ger serait à redouter? La ligne d( cation risque-t-elle de disparaît l'œuvre des savants et la rêverie de quea? Si l'on est disposé ànommer i toute affirmation qui dépasse l'expé la logique pure, et où tout n'est pî reusement expliqué, il sera bien toute science est mystique par le qu'elle ne se contente pas d'être un d'observations, et qu'elle se garde de biliser dans les tautologies qu'autori le principe d'identité. Mais alors q rait s'en plaindre ? le mysticisme dei synonyme du mouvement spontané p l'esprit fait la connaissance elle-m y aurait du mysticisme non pas se dans les énoncés des grandes lois vers, mais jusque dans les postulats universellement acceptés des mathéir
l54 LE POSITIVISME ET 1,B PROGRÈS DE l'eSPRIT
— car nous n'avons plus à démontrer aujourd'hui qu'ils sont synthétiques, — et même jusque dans le moindre syllogisme; — car nous savons bien que le principe de contradiction ne suffit pas à relier la conclusion aux prémisses. Et ce ne sont pas seulement alors des hommes comme Descartes et Kant qui seraient mystiques, c'est même Aug.
Comte, soit par son affirmation de l'existence des lois et de leur extension à tous les phénomènes, soit plus généralement par son attachement à l'ordre, à la synthèse organique, à rharmonie, comme à un guide général de sa pensée. Aussi n'est-ce pas de la sorte que peut se justifier quelque inquiétude. Ce qui effraie dans le mysticisme, ce n'est pas qu'il dépasse cette intelligence discursive faite d'expérience et d'analyse, c'est bien plutôt évidemment qu'il implique l'abandon de soi-même, de sa raison, l'abdication de sa pensée, de sa réflexion , le renoncement aulibre examen, à la méditation critique, bref le renoncement à tout ce qui est Tçssence même de l'esprit scientifique. Mais est-ce là ce que peut faire craindre un appel de plus
en plus intense aux sources activeî Comment pourrait-on confondre goureux de l'esprit qui se tend ve avec l'abandon de soi ? Commei drait-on l'énergie avec le renonc« soumission? La conception d'um sance qui s'itnpose et devant laq n'avons qu'à nous incliner était favorable à l'attitude qu'on redoi passivité à laquelle elle pliait l'i l'idée d'une science que nous cr^ ne saurait se pa5St;r de la pa active de toute notre âme. Cet va-t-on dire, risque d'être irréfléi se traduire par des élans impuh passent de tout examen, et mêm exigence de pensée claire ! C'est i Par "ela même que les vérités sont en partie notre œuvre, notre bilité est d'autant plus engagée, e ment le plus élémentaire de not envers nous-mêmes et envers nos si nous impose des exigences d'au étroites de réflexion, de libre e?
minutieuse critique. 11 ne saurait
l56 LB POSITIVISME ET LE PROGRÈS DE l'eSPRIT
tion de donner aux affirmations énoncées l'évidence immédiate qui leur viendrait d'une démonstration impossible, ni dedeman der à Tanalyse et à la logique de rendre compte à elles seules de ce qui les dépasse assurément ; mais il nous reste l'obligation la plus stricte de nous mettre en garde contre ce qu'il y a d'accidentel en nous-mêmes ;.
d^aller assez au fond de notre être pour dépasser notre individualité et pénétrer dans ce qui est véritablement Thumanité ; de nous tenir en défiance contre les influences particulières qui ont agi sur nous, les préjugés au milieu desquels nous avons vécu, la religion où chacun de nous a été élevé, les luttes auxquelles nous avons été plus ou moins mêlés, les lectures spéciales qui ont imprégné de leur marque notre esprit tout jeune encore, etc. Certes i! n'est pas facile de dire comment nous réussirons à distinguer ainsi dans la vie totale de notre âme les élans capables de s'universaliser, les suggestions qui porteront en elles-mêmes leur propre force d'expansion et pourront reproduire dans tous les esprits la conviction qu'elles
suscitent en nous, , — et les inspirations qui nous sont personnelles. Mais du moins, nous nous comprendrons tous en parlant de l'effort consciencieux, réfléchi, que nous nous imposerons pour faire cette distinction, et nous aurons tous le sentiment qu'en cet effort surtout consistera l'acte essentiel de notre raison. En particulier, nous saisirons ce qu'il y aurait d'exceptionnel dans une attitude qui supprimerait en nous l'un des élémenls vitaux de notre âme, et qui, sous prétexte de dépasser l'intelligence, la supprimerait. C'est pourquoi la conscience de notre activité créatrice dans l'œuvre de la science, loin de nous entraîner à l'abandon de nous-mêmes, à l'irréflexion, au sentiment exclusif, nous commande au contraire un attachement de plus en plus étroit à tout ce qui était jusqu'ici la marque la plus caractéristique de l'esprit scientifique, à lapleine possession de tout notre être, de notre énergie, de notre volonté, à l'examen, à la discussion, à la poursuite de ce que nous nommons tous la clarté, l'intelligibilité, — ce qui n'est pas la logique pure. Bref, dans
l58 LB POSITIVISMK ET LE PROGRÈS DE l'bSPRIT
la mesure même où nous échappons à la passivité de Tesprit découvrant le donné, et où nous nous pénétrons de sa part de spontanéité dans la construction de la science théorique ; dans la mesure même où nous nous éloignons à cet égard de Tattitude positiviste, et mettons davantage en cause notre responsabilité personnelle, nous nous armons plus fortement aussi contre toute velléité de mysticisme.
Et maintenant que nous voici rassurés sur cette conception nouvelle de la science rationnelle, montrons que, loin de se présenter en réaction contre celle de Comte, elle s^offre au contraire comme la suite naturelle de ses trois états.
^explication des choses a commencé par être théologique. Les phénomènes qui nous frappent sont attribués à une volonté divine^ extérieure à nous-mêmes, extérieure à l'humanité, de sorte que nous sommes les témoins passifs de ses décrets. Déjà cependant, sans
LA LOI DES QUATRE ÉTATS iSq
sortir de ce premier âge, révolution que signale Comte du fétichisme au polythéisme, puis au monothéisme, correspond à un éveil de plus en plus marqué de Tâme humaine, à une pénétration de plus en plus accentuée de notre pensée dans Taction des dieux.
Le passage du fétichisme au polythéisme est particulièrement édifiant. L'esprit s'en était remis pour chaque phénomène à une divinité spéciale, de façon à supprimer tout problème, toute question, et à réduire au minimum le mouvement intérieur de Tâme à la recherche d'une explication. C'était la passivité absolue, c'était l'inertie complète de tout ressort intime de notre être. C'était, comme dit Comte, « la torpeur de l'entendement humain, alors ainsi dispensé même de créer la fiction facile des divers agents surnaturels, et se bornant à céder presque passivement à la pente naturelle qui nous entraîne à transporter au dehors ce sentiment d'existence dont nous sommes intérieurement pénétrés *... » Peu à peu les fétiches qui
^ Cours de Pkil. pos,, t. V, Sa© leçon.
remplissent le monde font place à des dieux plus éloignés, moins immédiats, moins concrets. Il n'y a plus un fétiche pour chaque phénomène, mais une divinité imaginée pour toute une classe de phénomènes. Cette généralisation est la première tentative spontanée de transformer pour son compte ■ la réalité extérieure. « Les dieux proprement dits difïèrent essentiellement des purs fétiches par un caractère plus général et plus abstrait, inhérent à leur résidence indéterminée. Ils administrent chacun un ordre spécial de phénomènes, mais à la fois dans un grand nombre de corps, en sorte qu'ils ont tous un département plus ou moins étendu ; tandis que l'humble fétiche ne gouverne qu'un objet unique dont il est inséparable... Lorsque, par exemple, la végétation semblable des différents arbres d'une forêt de chênes a dû conduire enfin à représenter, dans les conceptions théologiques, ce que leurs phénomènes offraient de commun, cet être abstrait n'a plus été le fétiche propre d'aucun arbre, il est devenu le dieu de la forêt. Voilà donc le passage intellectuel du
LA LOI DBa QDATHB BTATB
fétichisme au polythéisme réduit essentie ment à l'inévitable prépondérance des id spécifiques sur les idées individuelles, second âge de notre enfance, aussi bien ciale que personnelle '... »Danscette inl vention active de l'intelligence humai Comte voit lapremière manifestation de 1' prit métaphysique. Et au fond, c'est la mê chose que nous voulons exprimer ; car Ai Comte voit par là la donnée théologi{ entamée par la pensée humaine, les volor extérieures diminuées au profit de l'îd qui, provisoirement au moins, en attend; de se figer dogmatiquement en thèolo d'une autre forme, exerce son activité i tique dans la représentation qu'elle se 1 de l'univers. D'ailleurs, une fois la transi mation efiectuée, et les dieux devenus mo nombreux, plus lointains et plus abstra c'est autant de liberté que gagne l'esp autant de champ disponible pour sa pro activité.
Le passage du polythéisme au mo
' Cours, 5a' leçon.
théisme est, pour ne pas sortir du premier âge, le terme extrême de ce mouvement.
L'intervalle s'agrandit de plus en plus entre les données immédiates qui excitent Tactivité de l'esprit et le terme qui arrête son essor, l'absolu extérieur qui rend désormais tout effort inutile, puisqu'il apporte la réponse définitive à toutes les questions. Le monothéisme, Comte y insiste souvent, est particulièrement favorable à l'éclosion de toutes les énergies de l'âme, de toute spontanéité, de toute liberté de penser. L'âge métaphysique en sort naturellement.
C'est le règne des entités. Nous donnons un corps, une réalité substantielle à des abstractions, et y voyons les agents qui produisent les phénomènes. Par la substitution d'une infinité de causes extérieures à un Dieu unique, il peut sembler d'abord que le passage du monothéisme à l'état métaphysique ne fasse qu'accroître, en face et eti dehors de l'esprit, la puissance qui le domine. A y regarder de plus près cependant, le progrès est manifeste au contraire dans !e sens de son émancipation. Les entités, les
substances, sont des élément:
dépourvus de volonté, et leur tout entière dans ce fait qu'elles la source de certains phénomèn mêmes, et en dehors des manife ciaies que nous connaissons sont inertes. Ce ne sont pas devant lesquels s'incline notre il s'inclinait devant une puissi il les manie au contraire et U les asservit à son activité. Et sont encore là des êtres ayan nous une existence indépendan lus inaccessibles en eux-mêmi pénétrons pas dans leur esseni celle-ci nous est tout à fait é comme elle constitue la seul»
compte, la science se tait d'é s'ils ne dominent plus l'esprit, plètement extérieurs, et forment tacles nécessaires qui limitent son action .
L'âge positif les supprime, < ne connaît plus les causes, ai du mot, ni les agents, ni les si
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n'y a désormais pour elle que des phénomènes et des lois. Or qu'est-ce qu'un phénomène, sinon une apparence, c'est-à-dire un ensemble plus ou moins complexe de sensations, d'impressions, de représentations, c'est-à-dire enfin un élément de notre vie psychique? Les lois expriment les successions constantes de ces éléments, telles que par l'intermédiaire des sens notre conscience nous les révèle. De sorte qu'en somme la science se lait maintenant de matériaux qui ne font plus extérieurs à l'esprit, qui ne s'opposent plus à lui, qui sont au contraire comme quelque chose de lui. Il n'y a plus de réalité absolue, indépendante de notre pensée. Notre intelligence, en élaborant la connaissance humaine, ne doit plus se heurter à des obstacles infranchissables ; elle doit désormais se mouvoir dans un monde qui n'a de sens et de réalité qu'à la lumière intérieure qui fait sa propre essence.
L'émancipation est-elle complète ? et cette marche progressive du dehors vers le dedans qui nous a conduits par degrés des volontés extérieures toutes puissantes jusque dans le
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LA LOI DBS QUATFE ÉTATS l65
domaine propre de notre âme, en est-elle arrivée à sa limite extrê»ne? N'est-il pas manifeste au contraire que c'est le même élan, poursuivi dans la même direction, qui nous porte tout naturellement à franchir un dernier pas, et, une fois parvenus au cœur même de notre pensée, à nous dégager d^un dernier reste d'absolu, d'une sorte de nécessité qui lui assigne encore un rôle passif, et à pénétrer enfin jusqu'au plus profond de nous-mêmes, c'est-à-dire jusqu'à l'énergie spontanée qui est la source de toute notre vie intellectuelle. Et ainsi l'attitude nouvelle par laquelle la philosophie de la science s'opposait au positivisme de Comte peut sembler au contraire comme le dernier terme où il aboutit.
Mais c'est ce qu^il est permis de constater de plus près encore, si on lit attentivement le Cours de philosophie positive. Plus d^une fois d'abord Comte est entraîné à se départir de ses exigences de positivité à l'égard des hypothèses du savant. S'agit-il, par exemple, de la trajectoire des planètes? non seulement il voit une simple approximation
LB roSITIVISHS BT L!
dans les lois énoncées, mais il déclare que notre grand avantage sur les anciens vient de ce que nous ne tTo\uns plus comme eux à la valeur objective de ces lois : « Nos ressources à cet égard sont bien plus étendues, précisément parce que nous ne nous faisons aucune illusion sur la réalité de nos hypothèses, ce qui nous permet d'employer sans scrupule, en chaque cas , celle que nous jugeons la plus avantageuse '. » C'est là un mot échappé à Aug. Comte, et qui ne s'accorde guère avec son attitude générale ; mais il est significatif, et il suffirait à montrer que Comte a eu parfois le sentiment assez net du rôle que joue dans la science rationnelle cet élément de choix et de décision volontaire dont nous avons parlé.
On a la même impression, quand il recommande aux savants l'hypothèse du dualisme chimique, d'après laquelle toute combinaison est binaire. « La discussion sur ce dualisme', dit-il, peut se réduire à établir que la chimie actuelle devrait profiter avec plus d'ha-
bileté, pour la simplificatior fondamentales , du degré que la nature de ses recherc sairement quanta la constïti corps. Le mode réel d'agglor particules élémentaires nous ment inaccessible, et, ne poi nullement le vrai sujet de m ques , nous avons toujours iaculté rationnelle , dans circonscrite de nos recherch recevoir la composition ir substance quelconque con binaire, de manière à représe avec une pleine exactitude, mènes appréciables que la cl offrir, à quelque état de pi qu'on la suppose jamais Ainsi, je ne propose point 1 versel et invariable comme i la nature que nous ne pourrii le moyen de constater; mais artifice fondamental de la v chimique, destiné à simpli conceptions élémentaires, en
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sèment du genre spécial de liberté resté facultatif pour notre intelligence, d'après le véritable but et l'objet général de la chimie positive. Ma pensée à ce sujet me paraît maintenant assez clairement formulée, pour devenir exactement jugeable pour tous les chimistes philosophes/ à la haute méditation desquels je dois désormais l'abandonner \ . . »
Ne croirait-on pas, en cette page si singulière dans Tœuvre de Comte, retrouver le ton habituel de M. Poincaré lui-même, parlant des postulats de la géométrie? et cette liberté laissée à l'intelligence, et livrée à la méditation des chimistes philosophes n'est-elle pas au fond celle que réclame M. Leroy ?
Un exemple plus saisissant, nous semble-
t-il, est donné par l'exposé des notions fondamentales du calcul infinitésimal. Historiquement, il y a eu trois conceptions des principes de ce calcul : celle de Leibniz, fondée directement sur la différentielle ; celle de Newton fondée sur les fluxions ; et celle
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LA LOI DES gUATRB ÉTATS I69
de Lagrange qui ne fait intervenir que les dérivées. La deuxième se rapproche de la troisième , et celle-ci a les préférences de Comte, quand il s'agit de comprendre ou de faire comprendre le langage mathématique.
Quant à la première, d'une part c'est la meilleure de beaucoup, la plus commode, la plus, pratique, la seule avec laquelle on puisse vraiment traiter le moindie problème un peu compliqué ; tous les géomètres le savent : « La conception de Leibniz, dit Comte, présente incontestablement, dans l'ensemble des applications, une supériorité très prononcée, en conduisant d'une manière beaucoup plus rapide, et avec bien moins d'efforts intellectuels, à la formation des équations entre les grandeurs auxiliaires.
C'est à son usage que nous devons la haute perfection qu'ont enfin acquises toutes les théories générales de la géométrie et de la mécanique. Quelles que soient les diverses opinions spéculatives des géomètres sur, la méthode infinitésimale envisagée abstraitement, tous s'accordent tacitement à l'employer dé préférence, aussitôt qu'ils ont à
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traiter une question nouvelle, afin de ne point compliquer la difficulté nécessaire par cet obstacle purement artificiel, provenant d'une obstination déplacée à vouloir suivre une marche moins expéditive. Lagrange luimême, après avoir reconstruit sur de nou~ velles bases l'analyse transcendante , a rendu, avec cette haute franchise qui convenait si bien à son génie, un hommage éclatant et décisif aux propriétés caractéristiques de la conception de Leibniz, en la suivant exclusivement dans le système entier de la mécanique analytique. Un tel fait nous dispense, à ce sujet, de toute autre réflexion* ».
Mais, d'autre part, cette conception de Leibniz n'est pas aisée à comprendre, au sens purement intellectuel de ce mot ; et c'est même pour cette raison qu'après les discussions infinies qui l'avaient accueillie, Lagrange avait cru devoir la transformer.
Dîra-t-on, comme Carnot, que les équations leibniziennes sont inexactes, mais que les
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U LOI DBS QUATRE ÂTATS I7I
erreurs volontairement commises se compensent ensuite ? «Mais cela seul n'est-il pas un. inconvénient radical , que d'être obligé de distinguer, en mathématique, deux, classes de raisonnements, ceux qui sont parfaitement rigoureux, et ceux dans lesquels on commet à dessein des erreurs qui devront se compenser plus tard ? Une conception qui conduit à des conséquences aussi étranges est sans doute, rationnellement, bien peu satisfaisante ». La fera-t-on rentrer dans la méthode des limites pour chaque question particulière? « Une telle transformation enlève presque entièrement à la conception de Leibniz les avantages essentiels qui la recommandent si éminemment, quant à la facilité et à la rapidité des opérations intellectuelles. » Comte n'hésite pas à déclarer sans détour que, logiquement, la conception de Leibniz est tout à fait mauvaise. « Quam à la considérer en elle-même et sous le rapport logique, on ne peut s'empêcher de reconnaître avec Lagrange qu'elle est radicalement vicieuse, en ce que, suivant ses propres expressions, la notion des infi-
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niment petits est une idée fausse^ qu'il est impossible en efiFei de se représenter nettement, quoiqu'on se feisse quelquefois illusion à cet ^ard. L'analyse transcendante ainsi conçue présente, à mes yeux, cette grande imperfection philosophique de se troi^ver encore essentiellement fondée sur ces principes métaphysiques, dont Tesprit humain a eu tant de peine à dégager toutes ses théories positives. Sous ce rapport, on peut dire que la méthode infinitésimale porte vraiment l'empreinte ca'-actéristique de l'époque de sa fondation et du génie propre de son fondateur y> .
Ainsi voilà une notion qu'aux yeux de Comte on ne peut remplacer en réalité par aucune plus claire, sans perdre les avantages spéciaux qu'elle présente dans les applications qu'on en fait, — qu'on ne peut par conséquent pas ramener à d'autres plus simples, de façon à l'expliquer aux yeux de l'intelligence pure ; voilà une notion fausse, empreinte de métaphysique, et qui pourtant est absolument fondamentale, puisque sur elle repose tout l'édifice de l'analyse infini-