CARACTÈRE GÉNÉRAL DE SON OEUVRE
Cette œuvre est d'ailleurs assez confuse, et les intentions ou l'économie ne s'en laissent pas toujours pénétrer aisément. Elle ne se compose pas, en effet, d'une suite de traités consacrés à des questions distinctes et complémentaires, dont l'ensemble constituerait donc un unique système. C'est, à la forme et au développement près, le même fond d'idées que Ton retrouve dans les opuscules de la jeunesse de Comte, dans le Cours de philosophie positive ou même dans le Système de politique : l'ordre, l'esprit et l'intention varient seuls d'un ouvrag-e à l'autre. C'est que, à dire le vrai. Comte ne procède pas en philosophe, mais en pédag-og-ue : il ne se pose aucune question ; il n'est en peine d'aucune vérité. Persuadé, dès les premiers jours, qu'il était en possession des vérités essentielles, il ne s'est jamais préoccupé que de les appliquer aux besoins intellectuels, moraux et pohtiquesde son temps. Seulement, selon les idées assez différentes qu'il s'est faites tour à tour des besoins de son siècle et des conditions de sa propre action, il a présenté ses doctrines sous une autre forme. 11 les donne tour à tour comme un achèvement de la science, comme les bases ou les
cadres d'une philosophie, comme les éléments d'une i-eligion. Il s'élance sans cesse à quelque nouvelle entreprise, dans le cercle de laquelle il rappelle et ramène toujours les mêmes vues. Ainsi le système de Comte se fait, se défait et se refait d'époque en époque. Cette histoire de son œuvre, qui est aussi celle de son esprit, nous devrons la retracer d'abord, ne fût-ce que pour être en état de comprendre quelle sorte de philo» Sophie nous y pouvons trouver. Nous nous apercevrons alors que, préoccupé d'appliquer ses idées, et plus encore d'en louer à satiété l'utilité et l'opportunité, A. Comte oublie le plus souvent de les exposer et surtout de les démontrer. 11 y a dans son œuvre tous les éléments d'une philosophie vraie ou fausse, mais enfin suffisamment ample et riche. Seulement, elle y est éparse et diffuse, à l'état d'indication ou de projet. C'est une chose admirable qu'il n'est jamais question, dans les écrits de Comte, que de ce que le positivisme fera ou permettra de faire : comment, par exemple, il réorganisera, en les pénétrant d'un nouvel esprit, la science, la morale, la philosophie. Toute l'œuvre de Comte n'est, en quelque façon, qu'un vaste programme. Mais, comme elle ne nous intéresse évidemment que par les idées positives qui s'y trouvent postulées, soit comme les principes, soit comme les résultats déjà prévus et assurés de cette nouvelle org-anisation de la pensée et de la vie, nous aurons donc à dégager des prog-rammes de Comte les idées maîtresses qui auraient pu, assemblées en système — (et d'abord établies par ies procédés ordinaires de la discussion philoso-
phique) — constituer une véritable philosophie positive. Ce qui n'est qu'épars dans l'œuvre de Comte, il faudra le rassembler; ce qui est sousentendu, et c'est le cas des thèses essentielles, il faudra l'exphciter. — Ainsi, l'œuvre de Comte comporte, ou même requiert, deux expositions successives, dont l'une, s'attachant aux intentions de l'auteur et à la forme du système, explique ce que A. Comte s'est proposé de faire, tandis que l'autre, dégageant le contenu effectif de ses écrits vise plutôt à mettre en lumière ce qu'il a fait. ,
l'intention et les premières données
DE l'oeuvre.
Deux tendances fondamentales, ou deux besoins, semblentavoiriiispiréetdirig'él'œuvredeA.Gomte : le g'oùt de la systématisation scientifique et une vive préoccupation des choses politiques. Nouvi't aux sciences de très bonne heure, A. Comte, dès son séjour à l'École polytechnique, s'étoniiail, comme autrefois Descartes au collège de La Flèche , que, sur les fondements et à l'exemple des sciences mathématiques ou physiques, on n'eût pas encore entrepris d'amener à l'état de science véritable les spéculations d'un ordre plus complexe, telles que la biologie ou la théorie de la vie sociale. Et déjà il envisageait cette extension de l'esprit et de la méthode scientifirmes comme la fin de son activité intellectuelle et comme l'objet de son œuvre future- Mais, d'autre part, animé de l'esprit de son temps, il rêvait, comme tant d'autres autour de lui, de réorganisation sociale. C'est ce qui le fit, dès sa sortie de l'École polytechnique, se prendre pour les idées et la ])orsomie de Saint-Simon d'un si
vif et si court enthousiasme. Mais il suffit de cette fréquentation de quelques années pour que, dans l'esprit de Comte, la préoccupation politique prît délînilivemont le pas sur les besoins purement intellectuels. Réorganiser la société, ou du moins déterminer les conditions d'une telle action, voilà quel sera son but constant. Seulement, et c'est ce qui explique à la fois l'oppositiqn de son œuvre avec celle de son maître et les vastes recherches préparatoires où il s'attardera, il apporte à cette entreprise politique des dispositions de philosophe et de savant qui faisaient un peu trop défaut à Saint- Simon et à ses autres disciples. C'est l'originalité de Comte d'avoir voulu constituer une politique scientifique.
Toutes ses recherches en ce sens se fondent sur trois principes ou idées directrices, qui contiennent en germe toute son œuvre.
Tout d'abord, c'est une conviction essentielle chez Comte que toute pratique raisonnée et efficace suppose la science de son objet. D'où il suit que la politique, comme art, suppose, déjà élaborée, une science de la vie sociale et de sus lois. Or, sur cette science sociale, sur la politique qu'elle permet, sur les services qu'elle peut rendre. Comte, dès ses premiers écrits, a des idées très arrêtées. Il est persuadé que l'ensemble du développement social est réglé par une loi unique, qui en détermine une fois pour toutes les phases successives et nécessaires. Il croit donc que la carrière de l'humanité est toute tracée et que ce qui dépend de nous, c'est simplement de prévoir les formes imminentes de la vie sociale et de nous y préparer pour en
rendre l'avènement moins pénible. La science politique n'a donc pas pour fonction, comme on Ta cru trop longtemps, de tracer un plan idéal de
forme sociale, d'élaborer une constitution modèle et de chercher les moyens de la faire passer dans la réalité. Elle doit se borner à discerner, à la lumière de l'histoire, l'organisation qui est en voie de s'établir spontanément, pour nous permettre, en nous y prêtant, d'en faciliter le succès.
C'est maintenant un autre principe de Comte qu'une société n'est stable et forte que si elle est moralement une. Ce qui ne se peut qu'à deux conditions : la constituùon d'une doctrine, ou système de croyances, qui soit homog"ène et commune, ensesprincipes fondamentaux, à tous les citoyens; et, d'autre part, l'institution d'un pouvoir spirituel, — Ég'lise ou Académie, — dont ce soit la fonction d'édifier la doctrine, de la répandre et d'en assurer l'empire. Si donc il est vrai que la société actuelle souffre d'une complète anarchie morale et s'il est urgent de song-er à la réorganiser, il fautdonc commencer par constituer une doctrine nouvelle et par fonder un nouveau pouvoir spirituel.
A première vue, ces deux principes ne semblent pas s'accorder parfaitement. Selon le premier, le politique doit se mettre d'abord en quête d'une philosophie de l'histoire qui lui permette de prévoir les institutions de démain. Mais il résulte du second que la tâche urg-ente, c'est la constitution d'un système de croyances dont l'adoption susciterait naturellement les institutions salutaires. Dans le premier cas, c'est îi l'histoire ; dans le
second, c'est à la philosophie qu'il faudra demander la sokilion du problème politi([ue. Il est vrai que, tout aussitôt, un troisième principe vient systématiser les deux autres en subordonnant la seconde à la première thèse. Ce principe est la célèbre loi des trois états. Énonçant les phases nécessaires du développement de l'esprit humain, elle nous enseigne quelle philosophie est aujourd'hui possible. De là l'importance de cette loi fondamentale de la sociologie. Formulée pour la première fois dans l'opuscule capital de 1822 : Plan des travaux nécessaires pour réorganiser la société, expliquée avec plus de développement dans la première leçon du Cours, démontrée et long-uement appliquée à l'interprétation de l'histoire dans le quatrième et cinquième volume du même ouvrage, cette loi est considérée par A. Comlo comme la vérité capitale qui inspire et justifie son système.
L'esprit humain, dans son développement, est assujetti à passer par trois états : il emploie successivement, pour comprendre les choses et s'en rendre maître, trois méthodes bien différentes : la méthode théolog'ique, la méthode métaphysique, la méthode positive. Il cherche d'abord la raison des phénomènes ou des choses en des volontés analog-ues à la sienne, et il peuple ainsi la nature de dieux ; puis il remplace les dieux par des forces ou qualités mystérieuses, par des vertus, dormitives ou autres, dont la présence supposée dans les objets lui paraît en devoir expliquer les propriétés, après quoi, reconnaissant combien de telles inventions sont gratuites et inutiles, il s'attache aux faits
LÀ GENliSE ET L'ÉCONOMIE DE L'ŒUVRE. 17
eux-mêmes, pour en déterminer avec précision les caractères et les lois, c'est-à-dire les relations observables. « Dans nos explications positives, même les plus parfaites, nous n'avons nullement la prétention d'exposer les causes génératrices des phénomènes, parce que nous ne ferions jamais alors que reculer la difficulté ; mais seulement d'analyser avec exactitude les circonstances de leur production et de les rattacher les unes aux autres par des lois normales de succession et de similitude. » Telle est la méthode positive caractérisée « par une tendance constante à écarter comme nécessairement vaine toute recherche quelconque des causes proprement dites, premières ou finales ». — Il importe peu d'entrer dans le détail de cette histoire du développement de l'esprit humain et de distinguer avec Comte les diverses étapes de la théologie passant du fétichisme au polythéisme pour finir au monothéisme, ou de considérer les conditions d'avènement et le rôle de la méthode métaphysique ou de l'esprit positif. Remarquons simplement en passant l'étendue de cette loi, quirég-ità la fois le développement intellectuel de l'humanité, l'évolution de chaque esprit individuel et le progrès de chaque ordre de connaissances. Remarquons surtout que cette succession d'attitudes mentales ou de métliodes intellectuelles rend nécessaire la formation successive de trois sortes de philosophie ou de vues d'ensemble de la réalité. La première, ou philosophie théolog^ique, est le point de départ nécessaire de l'intelligence humaine ; la troisième, ou philosophie positive, sera sa doctrine fixe et définitive; la seconde, ou
18 Lli; POSITIVISME.
j)hilosophîe métaphysique, est uniquement destinée ù servir de fransilion. C'est ù l'histoire de nous apprendre où nous en sommes aujourd'hui. Or ce qu'elle nous montre, c'est l'évanouissement spontané des conceptions théologiques et métaphysiques et le prog-rès de l'esprit positif s'emparant peu à peu de tous les domaines de la pensée et de l'action. Elle explique l'anarchie morale de notre temps par la décomposition des croyances théolog-iques ou métaphysiques. C'est pourquoi aussi elle annonce, en l'indiquant comme la condition nécessaire de la réorganisation sociale, et en nous invitant du môme coup à y travailler, l'avènement d'une philosophie positive, c'est-à-dire d'un système de conceptions purement expérimentales, n'affirmant rien sur l'au-delà des faits, dédaig-nant les causes mystérieuses et fondant notre action individuelle et sociale sur les seules lois vérifiées du monde observable.
Ainsi se trouvent déterminés par l'histoire les conditions et l'esprit de l'œuvre de réorg-anisation intellectuelle et morale dont la réflexion spéculative montre seulement la nécessité. C'est à la science à fonder la philosophie ; c'est aux savants qu'il appartient de constituer le nouveau pouvoir spirituel. Telle est la pensée dominante de Comte et la pierre ang-ulaire de son système. Il s'est donné lui-même pour tâche de constituer la philosophie positive dont notre temps a besoin et d'y appuyer une politique scientifique et efficace. Mais la vérité est qu'il n'a pas eu tout de suite une idée bien précise, ni surtout bien ferme, de ce que doit être cette philosophie. Toute sa vie s'est passée h
la chercher, et il n'a pu faire autre chose qu'en tracer les linéamenls. Dans celte i-echerche de l'objet, de la fonction et du contenu de la véritable philosophie, on pourrait disting-uer trois moments correspondant aux trois œuvres capitales de Comte, à savoir l'ensemble des premiers opuscules politiques, le Cours de philosophie positive et le Système de politique. C'est dans les premiers écrits de Comte qu'apparaît et s'affirme l'idée qu'upe philosophie est nécessaire et qu'elle doit être positive; mais il la conçoit d'abord comme une simple organisation et réglementation du travail scientifique, comme une philosophie des sciences : c'est ainsi qu'il l'expose d^ms le Cours de philosophie positive : ce n'est qu'en préparant le Système de politique c[u,\[ s'est enfin élevé à une conception ample et suffisamment précise de la philosophie, envisagée cette fois comme l'organisation systématique de toutes les fonctions de la vie morale. Ce progrès définit à la fois le développement de la pensée de Comte et l'enchaînement de ses écrits.
LES OPUSCULES POLITIQUES DE COMTE : PASSAGE DE LA PHYSIQUE SOCIALE A LA PHILOSOPHIE.
Dans ses tout premiers écrits (1819-1822), A. Comte ne paraît pas encore soupçonner que la réorganisation sociale exige la constitution d'une philosophie. Pénétré de cette idée que les mstitu-
tions politiques ne se décrètent pas, mais s'établissent d'elles-mêmes, pressé d'ailleurs de prévoir, d'après Thistoire, l'ordre social de demain, afin de déterminer les mesures propres à en faciliter l'avènement, la tâche urg-ente entre toutes lui semble l'élaboration d'une physique sociale. Voici, en elï'et, comment, dans l'opuscule capital de 1822, — Plan des travaux^ etc., — . il trace le programme des recherches que requiert une réforme politique sérieuse. — Il faudrait étudier d'abord scientifiquement le développement de la pensée et de la société humaines, afin d'arriver à déterminer avec certitude le but dernier de l'activité sociale, ainsi que les étapes successives par lesquelles l'humanité s'y achemine. Comte est persuadé, pour le dire en passant, que la vie sociale a pour fin l'exploitation de la nature par les efîorts combinés des hommes. — Il faudrait ensuite en déduire les sentiments et les idées qu'il serait bon d'inculquer aux individus, dans une société qui commence, comme la nôtre, à trouver sa voie, pour les rendre capables de collaborer sans tâtonnements ni efforts inutiles à leur fin commune. — Enfin il faudrait en venir à découvrir les moyens politiques ou industriels de cette action collective des hommes sur la nature, telle qu'elle peut s'exercer à ce moment de l'évolution historique et dans l'état actuel de nos connaissances. — En résumé, théorie de la société, théorie de l'éducation, théorie de l'organisation industrielle et politique, voilà les trois tâches qui s'imposent aux savants modernes, s'ils veulent se rendre utiles à l'humanité, au lieu de consumer leur temps et de dissi-
LA GEiNÈSE ET L'IiCOiNuMlE DE L'ŒUVRE. 21
per leur talent en des spéculations oiseuses.
On voit qu'il n'est pas encore question de constituer une philosophie. Peut-être est-elle implicitement comprise dans la théorie de l'éducation. En tout cas, l'idée en reste au second plan, et l'institution en paraît renvoyée à plus tard. C'est uniquement des conditions de la science sociale que s'occupe A. Comte dans l'opuscule de 1822. Pourtant l'idée de philosophie ne va pas tarder à émerger, et tout aussitôt elle prendra la première place dans les préoccupations de Comte. Comme il est moins homme d'action que théoricien, et plus apte à systématiser des idées qu'à intervenir dans les faits, il va multiplier les préparations théoriques : ce sera la science à achever, puis la philosophie à construire, puis une religion à fonder, avant d'en venir à la politique, jusqu'à ce que, sentant probablement le besoin d'en finir, philosophie, religion, politique, il constitue tout cela d'un seul coup, et assez confusément, dans son Système de politique positive.
En tout cas, dès 1825, dans ses Considérations sur les sciences et les savants, il remarque que l'élaboration d'une physique sociale permettrait de fonder une philosophie positive. Une philosophie, en effet, ne peut être positive que si elle se compose uniquement de conceptions scientifiques. Elle ne peut donc s'établir, — une philosophie étant, par définition, une vue d'ensemble de la réalité, — que si les phénomènes de tout ordre sont devenus des objets de véritable science. Il ne manque plus aujourd'hui, pour que cette condition soit réalisée, que de rendre positives les conceptions sociales.
Cela fait, une systématisation générale du savoir sera possible, qui, étant une vue d'ensemble, sera une philosophie, et qui, étant fondée uniquement sur l'élaboration scientifique des faits, sera donc aussi positive. C'est alors que A. Comte s'avise que cette philosophie ne sera pas moins utile àlaréori^anisation sociale que la prévision sociologique des institutions de demain. Elle est même la condition de cette prévision. Car il ne s'agit pas, évidemment,^ de créer de toutes pièces une philosophie factice, mais de dég-ag-er, d'exprimer, d'achever celle, qui se réalise d'elle-même dans le développement de l'esprit moderne et qui est contenue impUcitement dans la suite des sciences se constituant spontanément l'une après l'autre. Si maintenant on remarque que, dans l'évolutiosociale, ce sont les croyances qui déterminent k institutions, on comprendra que le sociolog-ue ne puisse jamais prévoir les institutions à venir qu'en observant ou en prolongeant les croyances en formation, de même que le politique ne peut favoriser l'avènement des nouvelles formes sociales qu'en aidant premièrement au développement et à la systématisation des idées nouvelles. La conséquence de tout cela, c'est que la physique sociale est surtout intéressante en tant qu'elle permet et prépare une philosophie positive, dont il est urgent de poser les principes. On retrouve les mêmes vues, encore plus précises et plus énerg-iquement affirmées, dans \es Considérations sur le pouvoir spirituel (1826), où Comte fait délibérément de la fonction philosophique, remise aux sociolog-ues, la fonction régulatrice de la vie sociale. C'est ainsi
LA GENÈSE ET L'ÉCONOMIE DE L'ŒUVRE. n
que, dans l'élaboration successive de ses premiers écrits, A. Comte prend conscience de ses principes et se définit à lui-même sa propre tâche : il constituera ia philosophie positive.
LE « COURS DE PHILOSOPHIE POSITIVE » : ESQUISSE d'une première PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE.
Cette philosophie, c'est dans le Cours, ainsi que l'indique le titre de l'ouvrag-e, que A. Comte s'est proposé de l'élaborer et de Fexposer. Il explique, dans sa première leçon, que son travail a un double objet. Le but spécial et premier, c'est la constitution d'une physique sociale. Le but général, c'est l'org-anisation d'une philosophie positive. De ces deux objets, c'est le dernier qui lui semble le plus important. On le voit bien à ce qu'il dit de l'intérêt et de l'opportunité de son travail. Certes l'institution d'une physique sociale lui tient au cœur : c'est sa contribution personnelle au progrès des sciences. Mais enfin c'est de la philosophie positive qu'il fait surtout l'éloge et dont il démontre la nécessité, soit pour fonder une théorie scientifique des lois de l'esprit humain, insaisissables à une logique abstraite, soit pour ordonner méthodiquement l'enseignement des sciences, soit pour tracer aux savants le plan de leurs'recherches, soit enfin pour prépart^r, en réalisant l'unité et l'homogénéité des intelligences, la concordance des volontés, el
24 LE l'OSlTlVlSME.
substituer ainsi, dans nos sociétés, l'ordre à Tanarchie. Tels seront, en effet, les bons offices de la philosophie que Comte va exposer.
On pressent, à cet éloge, que la philosophie dont il parle le sera pas précisément celle que semblent requérir les besoins de la société contemporaine. Il va nous donner une philosophie des sciences. Or, ce qu'il faudrait pour mettre fin à l'anarchie morale, c'est une philosophie au sens traditionnel du mot, c'est-à-dire un ensemble de vues générales sur le monde et sur l'homme. Les croyances qui sont appelées à rallier les esprits et à imprimer aux volontés cette impulsion concordante qui renouvellera la société, ce ne sont pas des notions plus justes sur les relations des mathématiques et delà physique, mais des convictions mieux fondées sur ce que nous sommes ou sur ce que nous avons à faire. Il est peu vraisemblable que cette vérité ait tout à fait échappé à Comte. Seulement, il paraît croire que cette conception systématique de la réalité, envisagée en ses principes les plus élevés, se constituerait d'elle-même et rallierait tous les esprits, si, d'une part, toutes les sciences étaient définitivement organisées, qui doivent en fournir les matériaux, et si, d'autre part, toutes les intelligences étaient pénétrées de l'esprit positif, principe unique d'une science solide et d'une philosophie efficace. Il faut donc penser avant tout à achever la science et, en l'achevant, à terminer aussi Téducation de Tosprit moderne. Déterminer, par l'analyse des sciences les plus avancées, les conditions de la vraie science et les exigences d'une méthode vraimentpositive; d'après
LA genèsr; et L'économie de l'œuvre. 25
l'exemple de ces sciences et par Fex tension de leurs méthodes, élever à l'état de recherches scientifiques les spéculations encore incertaines, telles que les considérations sociologiques, où régnent l'esprit métaphysique et les conceptions abstraites d'ordre purement Imaginatif; plus g'énéralement encore, en exposant systématiquement les prog-rès de l'esprit positif et ses conquêtes successives, en étendre l'empire à un plus g-rand nombre dintellig-ences, — voilà la tâche la plus urg-ente et qui ne consiste évidemment qu'en la constitution d'une philosophie des sciences. Tel est aussi l'objet que Comte s'est proposé dans son Cowrs. Il y passe en revue les sciences fondamentales dont il a préalablement déterminé l'ordre historique et logique, pour en définir l'objet, les divisions, les méthodes, en montrant comment elles s'enchaînent les unes aux autres et se constituent l'une après l'autre par l'imposition successive à tous les objets du savoir d'une même discipline.
Toutefois, cette philosophie des sciences, qui se trouve exposée avec tant d'ampleur dans les six volumes de son Cours, A. Comte, lorsqu'il en vient à conclure, ne la tient encore que pour provisoire ; ou plutôt, elle lui paraît ne constituer qu'une partie, la moins efficace, de la véritable philosophie du savoir. C'est un point qui vaut d'être éclairci. Dans la suite du Cours, Comte a simplement constaté et expliqué le développement de l'esprit scientifique et des sciences dans f'histoire ; en prolong-eant ce développenjent dans sor sens naturel et nécessaire, il a fondé lui-même la Gantkcor. — Le Positivisme. %
dernière des grandes sciences, la sociolog'ie ; mais, en tout cela, la philosophie suit docilement la science, dont elle se borne à enregistrer les prog^rès et dont elle met l'unité en lumière. Elle n'a [)as de piincipes qui lui soient propres ; elle ne donne pas de règ-les de sa propre autorité; elle n'aspire pas à dirig-er ou à org-aniser : elle n'a rien de ce qu'on appelait autrefois la logique ou de ce qu'on nomme aujourd'hui la critique. Elle se contente de constater et d'expliquer la science faite, en dissipant çà et là, à la lumière du développement g-ônéral de la science, les conclusions ou les incertitudes de telles recherchés spéciales. Mais voici qu'en esquissant à g-rands traits la science sociale, qui est aussi la science de l'intellig-ence humaine, Comte pense y avoir découvert les principes, la fonction, les conditions de progrès de la science et de l'esprit scientifique. Dès lors, il devient possible de substituer au développement spontané de la connaissance une organisation réfléchie et systématique du travail scientifique. C'est ce passag-e delà spontanéité à la systématisation qui, en tout ordre de développement, marque l'apparition de la philosophie. Toutes les fonctions et toutes les œuvres de la vie morale, science, mœurs, org-anisation sociale, se produisent d'abord spontanément; mais un moment vient où l'esprit prend conscience des raisons profondes de son travail et s'applique à l'org-aniser avec réflexion, d'après des principes théoriques. C'est ainsi que cette première philosophie du savoir, qui est exposée dans le Cours et qui se borne à comprendre la science déjà faite, conduit à la découverte de
principes ou notions théoriques qui permettront à la raison réfléchie de diriger désormais les applications de l'esprit positif ou scientifique et de lui indiquer sa fonction utile et les hmites de son action. Les sciences ne seront plus abandonnées à elles-mêmes ou aux caprices des savants, curieux de tant d'inutiles problèmes et préoccupés de leur gloire plus que de l'intérêt de l'humanité. L'âge de la spécialité dispersive prendra fin. Une sage intervention dirigera vers un but commun et utile les travaux les plus divers : on entrera ainsi dans a période de la généralité. Cette org-anisation sera l'office de la philosophie. Cela suppose un certain ensemble de vues générales inspirées de la sociologie et constituant une sorte de logique ou de critique dont la fonction sera double. Elle aura d'abord à déterminer les caractères et les conditions d'une pensée saine : elle élaborera la théorie de l'esprit positif et sera ainsi, enquelque façon, l'équivalent de l'ancienne logique formelle ou théorie de la pensée correcte. Cette sorte de logique abstraite, Comte l'esquisse dans la cinquante-huitième leçon du Cours : c'est là, selon sa propre expression, son « Discours de la Méthode ». La critique aura encore pour fonction d'expliquer les conditions d'application de l'esprit positif aux diverses sciences dont elle déterminera donc l'ordre et le contenu légitimes. Ceci serait un équivalent approximatif de ce qu'on nomme la logique appliquée ou théorie des sciences et de leurs méthodes : Comte en indique le principe, — subordination de toutes les sciences à la sociologie, — et en trace le programme dans la cinquante-neuvième leçon. Mais
ce ne sont là que des aperçus, et cette systématisation du savoir, qui serait l'œuvre philosophique souhaitée. Comte l'annonce et la promet; mais il ne l'accomplit pas. C'est donc une philosophie incomplète de la science qu6 nous trouvons dans le Cours. Des deux objets que Comte s'était proposés, en l'écrivant, il n'en a réalisé qu'un seul; il a fondé la sociologie. En cela, il a achevé l'œuvre scientifique des temps modernes. Ce que Galilée avait fait pour la physique, Newton pour l'astronomie et Lavoisier pour la chimie, Comte l'a fait à son tour pour la sociologie. Son œuvre clôt une ère, celle de la science, désormais constituée définitivement en ses cadres et en ses principes ; mais elle inaugure du même coup une ère nouvelle, celle de la philosophie, dont la sociologie donne les principes. C'est à la constitution de cette philosophie qu'il convie tous les esprits qui, à son exemple, et en suivant ses leçons, se seront élevés à l'état positif. « Par cette universelle élaboration, mon intelligence, aussi complètement dég-agée de toute métajihysique que de toute théologie, se trouve donc parvenue enfin à l'état pleinement positif où elle tente d'attirer tous les penseurs énergiques pour y constituer en commun la systématisation finale de la raison moderne. » Mais cette systématisation de la raison allait être elle-même renvoyée à bien plus tard, Comte ayant découvert qu'elle n'est pas toute la philosophie nécessaire, ou même qu'elle suppose pour s'établir une spéculation plus générale, une philosophie proprement dite.
ri- « SYSTEME DE POLITIQUE » . ELABORATION DÉFINITIVE DE l'idÉE DE PHILOSOPHIE.
C'est, dans l'intervalle du Cours au Système que Comle s'est élevé à l'idée la plus nette et la plus large de la nature et de la fonction de la philosophie. C'est aussi l'époque où il est en possession de la plénitude de son g-énie, et nous ne savons rien dans son œuvre, qui, par l'ampleur des vues et la solidité delà systématisation, surpasse ou même ég-ale le Discours sur l'ensemble du positivisme, écrit en 1848 et destiné à servir d'introduction au Système de politique. C'est là qu'il faut envisager le positivisme, si l'on est moins curieux d'en connaître le développement et les incertitudes que les caractères constitutifs et la destination idéale.
Il semble qu'une fois le Cours achevé, Comte, affranchi pour un temps des préoccupations exclusives de philosophie scientifique où tend toujours à le ramener sa culture professionnelle, se soit longuement recueilli et qu'il aitenvisag-é à nouveau, avec une entière liberté d'esprit, les conditions préalables de toute sérieuse réorganisation sociale. Il lui paraît toujours que la condition essentielle serait la constitution d'une philosophie ; mais c'est seulement maintenant qu'il en voit bien l'étendue, les caractères et la condition fondamentale. Il la définit en u"**, formulft très simple, mais très com-
préhensive. «La vraie philosophie, dit-il, se propose de systématiser autant que possible toute l'existence humaine, individuelle et surtout collective, contemplée à la fois dans les trois ordres de phénomènes qui la caractérisent, pensées, sentiments et actions. » 11 suffit de réfléchir un peu à cette définition pour comprendre le vrai caractère du positivisme et le sens dans lequel il va, en cette troisième période de la vie de Comte, se développer et, en apparence, se métamorphoser.
Systématiser l'existence spéculative, c'est sans doute déterminer les conditions de la pensée saine et énoncer les règles directrices de toute recherche scientifique aussi bien que de toute organisation du savoir acquis. C'est constituer une logique ou une philosophie des sciences qui puissent diriger désormais tout usage des facultés intellectuelles. Comte, qui s'était proposé de l'élaborer dans le Cours ^ n'est arrivé, nous l'avons vu, qu'à en préciser les conditions et à en tracer le programme. Elle lui semblait alors la tâche essentielle ; mais elle n'apparaît ici que comme une partie d'une œuvre plus vaste, dont les autres, dont une autre tout au moins n'est pas moins pressante. Il faut, en effet, systématiser les sentiments. Or qu'entendre par là, sinon l'établissement d'une règle pratique qui détermine l'ordre de prépondérance des sentiments ou des tendances et qui définisse ce qu'il faut aimer avant tout et se proposer pour fin? Mais cela, c'est la morale, qui, si elle ne peut s'établir sans que la philosophie des sciences soit au moins ébauchée, précède nécessairement la politique ou la systématisation de l'action et réag-it, pour l'achever, sur la
philosophie qui l'a rendue possible. Ainsi la philosophie que requiert la réorganisation sociale comprend, pour employer les termes traditionnels, une logique, une morale, une politique. — Or ce ne sont pas là des sciences, mais des arts, des systèmes de règ'les. Et la philosophie, dès lors, apparaît, non comme une enquête, une recherche, ayant pour but la vérité ou un certain ordre de vérités, mais comme une technique, appliquant à une fin pratique des connaissances supposées données et quïl s'agit seulement de transformer en règles d'action. C'est une œuvre en quelque façon pédag-og-ique, qui porte non sur les choses, mais sur- l'homme à qui il s'agit d'imposer, à la lumière du savoir acquis, une discipline avant tout intérieure. C'est donc une œuvre de réforme intellectuelle et morale que Comte s'est proposé d'accomplir. On ne peut la comprendre qu'à la condition d'en remarquer l'intention toute pratique ; mais on ne la comprendrait pourtant qu'à moitié si l'on ne voyait que cette œuvre toute pratique tend à susciter, pour s'y appuyer, une spéculation théorique, un système philosophique.
Il suffit, pour cela, d'observer que la technique suppose la science. Il faut des connaissances théoriques qui servent de base aux diverses règles de l'action. L'organisation systématique du travail scientifique suppose certaines données relatives à la nature et à la fonction de la science ou aux lois du développement de l'esprit humain. La morale requiert un certain ensemble de vues sur l'homme et l'humanité. Il en faut dire autant de la politique. Ainsi l'œuvre éminemment pratique que poursuit
le positivisme suppose un certain nombre de conceptions préalables sur l'homme et la société, sur les lois de la connaissance et les fuis de l'action. Mais tout cela, pris ensemble, constitue tout au moins la matière de ce qu'on nomme pi-oprement une philosoiihie. Il faut donc que dans le positivisme s'établisse, en outre des trois disciplines où il semble que la philosophie doive se borner, une spéculation d'un autre ordre, portant sur la réalité, pour la connaître, et non sur l'homme, pour le régler. Où se trouve, dans l'œuvre de Comte, cette philosophie du réel et quelle place ou quelle fonction lui assigne-t-il? G'estde la solution de cette question que dépend l'intellig-ence du comtisme.
Les éléments ou les rudiments de cette philosophie nécessaire. Comte les postule, pour la plupart, dès le début de sa carrière philosophique, el ils se trouvent déjà plus ou moins expressément affirmés dans ses opuscules politiques. Comte n'avait pas cru d'abord qu'il fût nécessaire de les justifier ou d'en faire l'objet d'une recherche spéciale. A titre de fondateur ou d'organisateur de la science sociale, il ajoute aux données des sciences déjà faites quelques conceptions nouvelles plus utiles encore pour l'œuvre qu'il se propose. Mais enfin, comme un ingénieur ne se croit pas tenu de refaire la mécanique ou la physique avant d'en appliquer les données, Comte ne se croit pas non plus obligé de redécouvrir les vues sur lesquelles il entend fonder la réorgarisation de la vie morale. Il n'en est pas moins vrai que ces vues ne peuvent fonder une logique, une morale, une politique cohérentes, qu'autant qu'elles sont triées
parmi tant d'autres connaissances inutiles à ce objet et organisées en système. Mais ceci encore n'est possible qu'à la condition que quelqu'une de ces vues se détache et domine, comme le centre pac r ipport auquel les autres s'ordonnent. Il faut, en un mot, que ces conceptions fondamentales soient rapportées à un principe dont elles expriment les aspects ou les conséquences et qui soit posé, dès lors, . comme le principe suprême de la vie humaine, puisqu'il fonde les conceptions quiladoivent régler. C'est dire que la philosophie postulée d'abord implicitement par A. Comte ne peut remplir sa fonction qu'en s'explicitant, en se posant comme une spéculation originale et fondamentale. Voilà justement ce que Comte paraît avoir compris dans lintervalle du Cours au Système, et pourquoi c'est l'objet spécial du second de ces ouvrages, que de déterminer un point de vue général ou un principe suprême par rapport auquel puissent s'ordonner les conceptions régulatrices de la pensée, du sentiment et de l'action.
C'est très logiquement que le comtisme s'achemine ainsi vers la constitution d'une philosophie spéculative. Ce qui peut sembler plus imprévu, sans être d'ailleurs inexplicable, c'est le choix du principe suprême et la forme qu'il va imposer à la philosophie. — Pour des raisons très personnelles, Comte s'est persuadé, à ce moment de sa carrière, que le sentiment est le facteur essentiel de la vie et que la tâche urgente entre toutes, c'est la constitution d'une discipline des sentiments ou d'une morale. Ce sont donc les exigences de la morale qui vont influer principalement, sinon exclusive-
34 LE POSITIVlSMr:.
mont, sur la détei'minution du priricjp(3 philosophique. Toute discipline muiale suppose la subordination de nos sentiments personnels à quelque objet étrang-er et supérieur. Il nous faut un maître à adorer et à servir. Or, de quelque façon que nous arrivions à déterminer le principe pratique, robjet de la tendance rég-ulatrice, il s'établira, une fois connu, comme le principe suprême. C'est à la morale, en effet, qu'il appartientd'ordonner l'action, ou même de réordonner la pensée, dont les prog-rès l'ont préparée elle-même. Dès lors, le même objet qui s'impose pour fin à la vie morale tend à devenir le but de Faction et le principe régulateur de la pensée : il régit toute la vie. Or soumettre ainsi l'existence entière à un principe unique, objet d'adoration, de devoir et de foi, c'est constituer une religion. C'est bien, en effet, sous la forme d'une religion, — où l'humanité remplace Dieu, — que Comte construit la synthèse théorique que réclamaient les intentions de son œuvre. — Peut-être n'était-il pas nécessaire que cette philosophie affectât la forme d'une religion. Comte pouvait très bien fonder sa triple discip ine de la vie sur une théorie générale de l'Huraanité, — envisagée dans sa nature, dans son développement, sa place dans le monde et son rf pport aux individus, — sans l'ériger en objet d adoration mystique et lui consacrer un culte. Mais enfin, si la forme de cette philosophie est contingente et toute personnelle, ce n'est pas une raison pour la croire en contradiction avec les premières vues de Comte. Religion et positivisme ne sont nullement incompatibles. Le positivisme n'exclut au-
cune fonction de la vie : il les réforme simplement en les adaptant à ses exig-ences, qui sont celles de la pensée humaine, à l'époque de l'histoire où nous nous trouvons. Ce que proscrit l'esprit positif, c'est, d'une part, la supposition de causes transcendantes, comme étaient les dieux : il exclut la théologie. Mais, s'il est quelque part une puissance concrète, visible, accessible aux sens et à la pensée, d'où notre vie et notre destinée dépendent, une relig-ion sera possible qui, nous soumettant à la domination de cette puissance, mettra l'ordre et la cohérence dans la vie individuelle ou sociale et nous animera tous d'un même zèle profond. Cette puissance, Comte croit la trouver dans l'Humanité. Qu'il ait tort ou raison de l'érig-er en Dieu, toujours est-il que, prenant dans le domaine de l'expérience l'objet de son adoration, il ne manque pas à ses principes et que la religion qu'il fonde est vraiment positive. Ce que l'esprit positif exclut encore, c'est l'adhésion donnée sans preuves, c'est la foi. Mais, si la fonction providentielle de l'humanité peut être l'objet d'une démonstration, — et c'est encore la prétention de Comte, — la relig-ion, fondée sur cette vérité, sera positive. Ce sera la religion démontrée, succédant, dans l'ère de la science, aux relig-ions inspirées et aux religions révélées. De sorte que, si imprévue que soit l'institution d'une religion par le fondateur du positivisme, elle ne met pourtant dans son œuvre aucune contradiction. Même, à ne la considérer qup dans sa forme générale et dans sa fonction, on pourrait dire qu'elle répond exactement au desideratum énoncé dans ses opuscules politiques.
3fl LK rUblîlVlbMK.
l'État mental de comte et les caractères
DE SON oeuvre PHILOSOPHIQUE.
Pour n'être pas contradictoire, cette transformation de la philosophie en religion ne laisse pas de soulever bien des questions, qu'il convient au moins d'énoncer, sinon de discuter long-uement. On pourrait d'abord se demander si, dans cette transformation, l'œuvre philosophique reste la même en son objet et ses divisions, le changement ne consistant que dans la subordination de la triple systématisation de la vie à un principe d'ordre religieux. S'il est vrai, d'autre part, que, sous le nom de relig'ion, Comte ait bien réalisé son programme philosophique, il y aurait lieu d'examiner si l'esprit quia présidé à l'exécution était bien le même qui avait dicté le plan primitif ou, en d'autres termes, si la contradiction, que nous n'avons pas constatée dans l'organisation générale de l'œuvre, ne se rencontrerait pas dans son contenu et s,es détails. Pour la méthode, l'esprit, les préoccupations dominantes, reconnaît-on bien, dans le Système de politique, et surtout dans le dernier ouvrage de Comte, la Synthèse subjective, l'auteur du Cours de philosophie positive? Et si, pour la couleur et le ton, ses derniers écrits diffèrent profondément des premiers, si l'on y relève les traces de préoccupations médiocrement philosophiques
OU l'emploi d'une méthode peu rationnelle, ne faudra-t-il pas, avec un certain nombre de commentateurs, y voir l'indice de quelque changement profond survenu dans le caractère de Comte, ou même d'une certaine altération de ses facultés intellectuelles?
Le plan du Système de politique nous semble répondre avec une approximation suffisante au programme philosophique que Comte s'était tracé dans le Discours sur l'ensemble du positivisme. Sans doute, ce que nous trouvons dans le Système de politique^ c'est avant tout une théorie de l'Humanité. Elle fail fonction de Dieu dans la reUgion de Comte; c'est d'après elle et en son nom que doivent être systématisés la pensée, le sentiment et l'action : il est donc naturel qu'avant d'exécuter son prog"ramme Comte s'explique sur la nature de l'Humanité, les conditions normales de son existence et les exig-ences de son développement. De là le sous-titre de l'ouvrag-e : Traité de sociologie instituant la religion de l'humanité. Mais enfin, dans le quatrième volume. Comte nous expose sous le nom de régimeles conditions de la réforme politique; sous le nom de culte, l'ensemble des moyens extérieurs propres à produire la moralité ou à en favoriser le développement, et, sous le nom de dogme, les conditions et les règles de l.i réorganisation de la pensée d'où résultera l'établissement d'une doctrine morale. — Seulement, il faut noter ici ce trait remarquable que seuls le régime et le culte sont institués avec précision et définitivement. Quant au dogme, Comte indique simplement à grands traits les conditions de la Cantecou. — Le Posilivitune. 3
réorg-anisation intel]ectuelle et particulièrement dans quel esprit toutes les sciences devraient être reconstituées et quelles recherches comporterait l'établissement d'une morale positive. Il laisse à ses successeurs le soin de refondre les diverses sciences, — dont la suite constituerait ce qu'il nomme la Synthèse subjective, — et il se réserve de construire la morale et d'y joindre une log'ique où il exposera enfin, avec toute la précision désirable, les lois de la pensée saine et de la science utile. De sorte qu'en somme, si Comte a construit enfin cette politique qui était le but suprême de ses recherches, il lui reste à constituer avec précision la réorg-anisation intellectuelle et morale qu'il avait considérée primitivement comme la condition préalable de la réorganisation sociale, et dont il se trouve avoir seulement déterminé le principe suprême. Telle qu'elle se présente dans le Système de politique, l'œuvre philosopl^ique est donc inachevée. Comte travaillait à la compléter lorsqu'il publiait son dernier livre : Système de Logique ou Traité de philosophie mathématique, formant le tome premier de la Synthèse subjective.
C'est surtout ce dernier ouvrag-e qui a excité des doutes sur l'intég-rité des facultés de Comte à la fin de sa carrière; il oblige, en tout cas, à se demander si l'esprit qui l'anime est bien le même qui avait inspiré à Comte le Cours de philosophie positive. Sans doute, on a pu démontrer contre Littré que, malg-ré ce que dit Comte de la méthode subjective et de la subordination nécessaire de l'esprit au cœur, il ne rompt pas avec ses principes. On a même pu soutenir, sans trop de para-
doxe> que la plupart des singularités que l'on regrette de trouver dans les derniers ouvrages de Comte étaient indiquées ou, par avance, justifiées dans ses premiers écrits. Nous ne pouvons que renvoyer, sur ce point, aux- études si documentées et si pénétrantes de M. Dumas sur Y État mental de A. Comte {Rev. phiL, 1898). Toutefois, on ne peut se dissimuler que le Système de politique, et surtout la Synthèse subjective, présentent des caractères qui, au degré où ils sont ici portés, accusent une déviation ou une altération attristantes des facultés morales de Comte.
Le moindre de ces trails nouveaux et fâcheux de sa pensée ou de son caractère, c'est une sentimentalité dont le 6'oMr5 ne présente aucune trace et qui envahit de plus en plus ses derniers écrits. Nous avons dit et nous maintenons qu'en élevant l'Humanité à la fonction de principe suprême de la vie, Comte ne s'était nullement contredit. Mais le besoin qu'il éprouve del'érig-eren Dieu, de l'adorer, de lui consacrer un culte, d'instituer des prières et des effusions marque bien la révolution qui s'était produite dans son caractère a la suite de sa passion pour Clotildede Vaux. La religiosité esl le contrecoup, dans son œuvre, de son initiation tardive aux effusions de l'amour platonique. C'est de la même source que viennent ses idées sur la femme et l'adoration qui lui est due : on ne peut t*}nir évidemment pour philosophique l'institution des « ang-es g-ardiens » ou l'obligation imposée à chaque homme de subir une influence féminine, de se soumettre à la tutelle morale d'une femme en lui rendant une sorte de culte. Comment exphquer
autrement le pathos religieux qui s'étale dans le Système et dans la Si/nthêse, où tout se- tau noblement, saintement, dig-nement, où tout devient sacré, où toutes choses perdent leur nom profuic? Que dire surtout des invocations à Glotilde de' Vaux, son éternelle collègue ? II y a là bien évidemment une préoccupation obsédante et irrationnelle d'ordre amoureux et mystique dont la force envahissante marque bien le caractère patholog-ique. De même il est difficile de ne pas voir quelque chose de morbide dans l'abus que fait Comte, en cette fin de sa carrière, àQs fictions et des utopies. Sans doute la méthode positive permet les hypothèses représentatives, à la condition qu'on en use avec discrétion et sans oublier que ce ne sont là que des procédés de fig-uration. Mais Corn te, à mesure qu'il avance, multiplie à plaisir ces inventions factices, et, parla nature des conceptions qu'il imagine, aussi bien que par le rôle qu'il leur donne dans la vie morale, il tend à fausser complètement l'esprit et à ramener l'inteilig-ence humaine à son enfance. Éprouvant le besoin de donner partout un rôle au sentiment et de trouver des objets de sympathie en tout ce qui est matière de pensée ou d'action, il se plaît à prêter une âme, volonté ou intellig-ence, aux choses matérielles o\i même à des conceptions abstraites. Il ne se contente pas de faire de l'Humanité ou de la suite des hommes un être permanent et, en quelque façon, transcendant, il lui convient d'imag-iner la terre bienveillante et l'espace favorable à l'homme ; il anime les planètes et le soleil: il voit dans les objets mathématiques des figures de ces réalités sympa-
LA GENÈSE ET L'ÉCONOMIE DE L'ŒUVRE. 4i
thiques : le calcul symbolise l'espace; la géométrie la terre et la mécanique l'Humanilé; il lui paraît bon de concevoir une âme complaisante jusque dans les courbes et les équations les plus commodes à nos calculs et à nos constructions. Faut-il s'étonner après cela qu'il croie aux vertus des nombres et à leur caractère sacré ? On a cru le justifier en remarquant qu'il ne fait après tout que renouveler les imag'inations de Pythag'ore ou les croyances fétichistes des premiers âges de l'Humanité. A la bonne heure 1 Mais quand le vieillard revient aux façons de penser de Tcnfant, on sait comment cela se nomme, et il est dirficile en elfet de ne pas voir en ces inventions l'ellct d'un affaiblissement sénile.
Sentimentalité, sénilité, tout cela rendu d'ailleurs déplorablement efiicace par l'isolement orgueilleux où vivait A. Comte, ne lisant plus depuis l'âge de trente ans, n'acceptant plus la discussion, ne jugeant plus de ses idées par les principes de la raison commune, mais jugeant de la raison commune et de ses œuvres d'après ses idées, — voilà sous quelles influences de plus en plus pressantes Comte a écrit ses dernier^ ouvrages et constitué sa philosophie définitive. De sorte qu'en somme, après avoir passé sa vie à chercher ce que doit être la philosophie nécessaire et sur quel principe elle doit se fonder, Comte, lorsqu'il en est venu à l'exécution, ne s'est plus trouvé en état de la construire d'une manière acceptable et durable. Son œuvre, à la considéreren ses intentions systématiques, semble bien irrémédiablement manquée. Mais les éléments ou les fragments de la philoso-
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phie qu'il n'a pas construite sont dispersés dans ses ouvrag-es. Il vaut la peine de les recueillir réchec du système ne pouvant en rien préjug-er de la valeur des idées qui y devaient prendre place.