L ESPRIT POSITIF
Une idée domine et inspire toute l'œuvre de Comte : c'est qu'il est une manière de penser, une façon d'envisager et de comprendre les choses et la vie qui tend, en vertu d'une loi historique, à s'imposer de nos jours à tous les esprits et à renouveler toutes les formes de la spéculation et de l'action. Ce mode de penser, c'est la méthode positive ou l'esprit positif, se substituant peu à peu à l'état métaphysique ou théolog-ique derintellig"ence humaine. Comte s'est proposé d'indiquer à ses contemporains quelle réforme ou quelles innovations appelle dans la science, dans la philosophie, dans .'a pratique, l'avènement et le triomphe de l'esprit positif. C'est selon les exigences de cet esprit qu'il entreprend de définir et de réglementer toutes les fonctions de la vie morale. On ne saurait donc comprendre ses idées sur la science, la philosophie, la morale, etc.. si l'on n'a d'abord bien compris ce qu'il entend par espi-it positif, méthode positive, positivité. — Il est viai qu'il n'est pas aisé de définir ces notions. Comme la plupart des idées
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(le Comte, elles sont mobiles et chang-eantes. Le seul moyen d'en parler avec quelque précision, c'est d'en suivre le développement dans se-p écrits. En son principe, l'espritposilif, c'est l'espritdela science, et Comte en emprunte la première notion à la tradition scientifique. 11 y faut voir une disposition plus marquée chaque jour à limiter toute investigation scientifique au domaine des faits, en rejetant toute considération des causes, substances ou qualités non observables, par lesquelles on cherchait autrefois à les expliquer et en se bornant h en délejininer, d'après l'expérience, les caractères et les liaisons. En ce sens, l'espritposilif se définit, — ce sont les termes de Comte, — par la prédominance croissante de l'observation sur l'imagination. Il est impossible de nier que cet éloignement pour les entités et ce goût des faits et des lois expérimentalement vérifiées ne soient les caractères distinctifs de l'esprit et de la science modernes. Voilà d'abord ce que Comte constate, et cette disposition, qu'il va érig-er en loi exclusive et nécessaire de la pensée humaine, il s'efforce en premier lieu de la préciser. Il tient surtout à ce qu'on ne la confonde pas avec l'empirisme, qui serait la réduction de la science à la seule compilation des faits. Les faits sont la matière, non l'objet, du vrai et utile savoir. Aussi éloigné de l'empirisme que du mysticisme, — « entre lesquels duiveiit cheminer les connaissances réelles, » — l'esprit positif s'applique à déterminer entre les faits, qui sont l'unique matière de son investig-ation, des lois ou liaisons constantes qui en rendent possible la prévision rationnelle. Car voilà le but de
ses recherches : en se fondant sur l'expérience passée et a ]"aide des Uaisons nécessaires quelle révèle, anticiper Texpérience future. C'est pourquoi il vise à s'élever, en restant toujours dans l'ordre des faits observables et des lois vérillables. à une généralité de plus en plus grande. <> Il tend toujours à agrandir autant que possible le domaine rationiiel aux dépens du domaine expérimental, en substituant de plus en plus la prévision des phénomènes à leur exploration immédiate : le progrès scientifique consiste principalement à diminuer graduellement le nombre des lois distinctes et indépendantes, en étendant sans cesse leurs liaisons. » Ces liaisons, de plus en plus abstraites et générales, tendent à devenir le véritable objet de l'investigation scientifique.
Ainsi défini, l'esprit positif, la méthode positive, identiques à l'esprit, à la méthode scientifiques, n'ont rien que de très légitime. Mais A. Comte s'écarte de la tradition scientifique et substitue à l'esprit de la science une conception tout à fait personnelle de la pensée saine, lorsqu'il donne l'esprit positif pour une méthode exclusive et universelle et qu'il tente non seulement de l'étendre à tous les genres de phénomènes. — aux faits sociaux, par exemple, — mïiis encore aux spéculations d'un autre ordre, comme la philosophie, la morale ou la religion. Il a fait plus d'ailleurs qu'abuser de la méthode scientitique, il en a altéré profondément la notion, en l'accommodant aux tendances de son esprit et aux exigenn^s de son système. Toute façon de penser, toute direction d esprit, toute méthode qui lui plaisent, à quelque
tilre que ce soit, il les déclare positives, entendant les faire bénéficier ainsi du crédit de l'esfjrit scientifique, dont il transforme de plus en plus |iar cela même la conception traditionnelle. Ainsi il est persuadé que les seules connaissances qui valent la peine d'être acquises sont celles qui répondent à nos besoins pratiques. Ce sont donc les seules qu'il consent à déclarer positives : il dira donc aussi que l'esprit positif est le sens et le goût de l'utile et de l'utilisable. Visant à la réorganisation sociale, il n'estimera que médiocrement toute méthode ou toute idée qui ne sert qu'à réfuter et à détruire : il n'appellera donc positives que les seules connaissances qu'il reconnaît pour organiques^ et il dira que l'esprit positif est le sens des nécessités sociales. Enfin convaincu, par ses théories personnelles sur la constitution physiologique de l'homme et sur le développement m^ental de l'humanité, que nos connaissances sont relatives, il fera de la reconnaissance de cette relativité une condition et un signe de l'esprit positif, c'est-à-dire du bon esprit, de la méthode légitime, et il dira que l'esprit positif est le sentiment de la relativité de notre science. Ainsi il substitue insensiblement à la tradition de Galilée, de Descartes ou de Newton une conception de l'attitude scientifique qui lui est exclusivement personnelle et qu'il ne laisse pas de présenter comme une donnée de l'histoire et comme l'expression de l'esprit moderne.
Il n'est pas sûr pourtant qu'il n'ait pas vaguement soupçonné que sa notion de l'esprit positif ne concorde pas absolument avec les données de H
tradition scientifique. Aussi donne-t-il volontiers la méthode positive comme Texpression définie et systématique des dispositions et de la méthode du bon sensvulg-aire. «Le véritable espritphilosophique consiste uniquement en une simple extension méthodique du bon sens vulgaire à tous les sujets accessibles à la raison humaine, puisqu'on ne saurait douter que, dans un genre quelconque, les inspirations spontanées de la sag-esse pratique n'aient seules déterminé g-raduellement la transformation des habitudes spéculatives, en rappelant toujours les contemplations humaines à leur vraie destination et aux condilions essentielles de leur réalité. » Donc le fond de l'esprit positif, tel que l'entend Comte, c'est le sens pratique, le goût du solide et de l'utile. Cet espiil est né de la réaction du bon sens sur les tendances spéculatives de l'intelligence humaine, ou, comme le, dit Comte, « d'une réaction spéciale de la raison pratique sur la raison théorique ». C'est donc le bon sens, non la raison philosophique ou scientifique, qui doit rester la règle ou le critère de la positivité.
C'est pourquoi aussi, dans sa conception de l'esprit positif. Comte fait de plus en plus petite la part de la raison théorique, pour accroître le rôle de la raison pratique. Il arrive ainsi, dans ses derniers écrits, à une notion de la méthode qui n'a presque plus rien de commun avec l'esprit de la science moderne. Si ce qui est positif, c'est-à-dire susceptibte d'entrer comme élément dans une saine philosophie, c'est ce qui est utile, et cela seulement, il faudra premièrement proscrire toutes recherches, toutes connaissances, même expérimentales, qui
seront dénuées d'utilité : de là des restrictions de plus en plus sévères du domaine de la vraie science. En second lieu, il faudra approuver et admettre toutes suppositions ou imag-inations utiles, soit pour coordonner les connaissances à conserver, soit pour exciter ou soutenir les sentiments nécessaires à la vie individuelle ou sociale : de là les hypothèses, les utopies, les fictions, dont Tabondance caractérise les derniers écrits de Comte. En somme, ce n'est plus le vrai qui est le critère des cléments légitimes de la science, c'est l'utilité et, particulièrement^ l'utilité sociale. Ceci est bien sans doute dans la logique du système, mais ce n'est pas, quoi qu'en dise Comte, dans la logique de rhisloire. 11 ne continue pas en cela Galilée ou Newton ; il les condamne. Gela ne le condamne peut-être pas lui-môftie, mais il fallait, pour faire comprendre son œuvre et son cspri!, indiquer cette contradiction de l'esjirit |;osilif, tel que le conçoit A. Comte, et de l'esprit scientifique, tel qu'il se manifeste dans le développement de la science moderne.
Il convient d'ailleurs de rappeler en finissant que, dans cette notion complexe de l'esprit positif, ce ne sont pas toujours les mêmes éléments que Comte tient pour essentiels. Ramener à l'état positif un système de connaissances, c'est d'abord en exclure tout ce qui n'est pas une donnée de l'expiTience. mais c'est aussi les ordonner et les interpréter fig-urativement, selon les besoins pratiques ou sentimentaux de l'humanité d'aujourd'hui. Dans la première période de sa vie, c'est la première partie de cette définition que A. Comte considérait
comme la caractéristique essentielle de l'esprit positif ou de la posilivité. Dans la seconde période, c'est 1 autre aspect de cette notion qui lui semble le plus important. En d'autres termes, c'est l'esprit scientifique qui domine, bien qu'un peu altéré déjà, dans le Cours de philosophie positive; c'est l'esprit utilitaire et utopique qui domine dans le Système de politique.