LA PHILOSOPHIE DES SCIENCES
Dans l'intention de Comte, le Cours de philosophie positive et la philosophie de la science qui s'y trouve exposée n'étaient qu'une préparation à l'œuvre morale et politique, seule vraiment importante. Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, cet ouvrage, soit à cause des questions dont il traite, soit à cause de l'esprit dont il est animé, est resté le plus intéressant et le plus lu des écrits de son auteur. Pour beaucoup de commentateurs, la philosophie de Comte, c'est uniquement ou principalement sa philosophie des sciences. 11 est certain d'ailleurs que, quelque question qu'il traite, il en revient toujours à ce g-enre de considérations, et comme, d'autre part, ses vues sur ce sujet déterminent et expliquent toutes ses doctrines, on n'en saurait commencer autrement que par là l'exposition systématique.' Il n'est d'ailleurs pas facile. Comte ayantlonguement parlé des diverses sciences
prises une à une et fort peu de la science en g-ènôral, de dég-ag-er des six volumes du Cours les vues d'ensemble qui seules peuvent prendre place dans ce rapide résumé. On peut classer les idées de Comte sur ce point en deux séries, selon qu'elles concernentJa science et ses piincipes ouïes sciences et leurs méthodes.
1° La science et ses principes. — La science est l'œuvre et l'expression de l'esprit positif, qui s'y manifeste avec son double caractère de raison pratique et de raison théorique. Elle s'attache donc aux seuls faits, excluant toute recherche touchant les causes, c'est-à-dire le mode de production des phénomènes. Elle ne vise qu'à en déterminer les lois ou liaisons constantes en vue de les prévoir et, à l'occasion, de les produire. C'est par cet attachement exclusif à l'expérience et cette visée pratique que la science est l'œuvre du bon sens. Mais la raison théorique, le sens et le goût des notions claires et systématiques, ne s'y exprime pas moins par la tendance à coordonner et à générahser les lois. Il y a, à la fois, dans la vraie science, positivité et rationalité : elle est positive, ayant les seuls faits pour domaine et pour fondement ; elle est rationnelle, ayant pour objet et pour substance les relations abstraites et intelligibles des phénomènes.
La vraie théorie .de la science, qui se compose de lois et non de faits, serait donc une théorie des lois, de leur nature, de leurs formes, de leur valeur. Mais A. Comte se contente d'en distinguer, en passant, deux espèces, les lois de similitude et les lois de succession, faisant correspondre «e*
deux sortes de liaisons à la distinction, qui lui est chère, du point de vue statique, qui est celui de Tordre, et du point de vue dynamique, qui est celui du progrès. En quoi il est à craindre qu'il n'y ait quelque confusion. On comprend très bien la distinction des lois statiques et des lois dynamiques. Les lois statiques sont des relations de coexistence ou de concomitance entre les éléments d'un même système, distinctes à ce titre de la liaison des phases successives par où ce système, pris dans son ensemble, peut passer en son progrès. Or, si l'on peut considérer les lois de succession (encore que cette expression comporte un sens plus général) comme analogues aux lois dynamiques, le rapport des lois statiques et des lois de similitude est tout à fait factice. D'abord, il n'y a pas de lois de similitude. L'assimilation est un procédé d'explication par lequel on ramène un fait ou une loi à un fait ou à une loi d'ordre plus général. Il n'y a pas là constatation d'une concordance constante ou d'une loi; mais, une loi d'ordre quelconque étant donnée, on s'en sert pour expliquer, en l'y réduisant, un fait ou une autre loi. Au surplus, quel rapport pourrait-on apercevoir entre la réduction d'un fait à un autre et la constatation de la liaison nécessaire et constante des organes d'une même espèce animale ou des éléments d'un môme phénomène complexe.
Quoi qu'il en soit, Comte ne pense pas, du moins au début de sa carrière, que la science doive se contenter de déterminer les lois immédiates des faits. Elle doit chercher h en réduire le nombre en les généralisant. C'est une tendance légitime
î>2 LE POSITIVISME.
fiuo celle de l'organisa tion hiéiarchiqnc des lois successivement découvertes; mais elle pourrait entraîner à de graves erreurs, si le sens du réel ne venait pré\"'enir de rirréduclibilité des diverses cal-^g-ories de faits. La même tendance légitime à la rationalité accroît chaque jour dans la science la part de la déduction aux dépens de celle de l'observation. C'est à lobservation de fonder la science, c'est à l'induction dénoncer les premières lois; mai- c'est à la déduction d'en développer les consc juences et de conclure indéfiniment, des lois les plus simples et les plus générales, les lois plus complexes et de moindre étendue. A dire le vrai, c'est la déduction qui est le procédé de constitution de la science. Il faut autant que possible ne se servir de" l'induction que pour atteindre les lois les plus générales et les plus importantes. C'est ainsi que l'on procède naturellement dans l'étude des objets les plus simples, dans les mathématiques ou dans la physique. Mais on peut en user de même pour les phénomènes les plus complexes. Comte en a lui-même donné l'exemple en déterminant du premier coup, dans les difficiles questions de sociologie, la loi très générale des trois états, qui lui a permis de procéder ensuite déductivcnient à l'explication de l'histoire. On pourrait douter qu'il soit possible de s'élever ainsi d'un seul bond aux lois les plus générales. C'est d'ailleurs un point sur lequel A. Comte s'est plus tard désavoué, en demandant, dans son Système de politique, que l'on donne de plus en plus d'importance à l'induction dans les diverses sciences, en restreignant l'action de la raison
pure aient théorique. Mais, dans le Cours, encore tout pénétré de la tradition scientifique, Comte assigne nettement pour caractère distinctif et émincnt de la science la rationalité, sous la seule rései've du contrôle de l'esprit positif, défini ici, en scii acception proprement comtiste, comme le sens du réel et de l'utile. « Ainsi, conclut-il, le point de vue le plus philosophique conduit finalement à ce sujet à concevoir l'étude des lois naturelles comme destinée a nous représenter le monde extérieur en satisfaisant aux conditions essentielles de notre intellig'ence, autant que le comporte le degré d'exactitude commandé à cet ég-ard par l'ensemble de nos besoins pratiques. Nos lois statiques correspondent à cette prédilection pour l'ordre et l'harmonie, dont l'esprit humain est tellement animé que, si elle n'était pas sag-ement contenue, elle entraînerait aux plus vicieux rapprochements; nos lois dynamiques s'accordent avec notre tendance irrésistible à croire constamment, même d'après trois observations seulement, à la perpétuité des retours déjà constatés, suivant une impulsion spontanée que nous devons aussi réprimer fréquemment pour maintenir l'indispensable réalité de nos conceptions. »
C'est là une déclaration capitale dont les termes achèvent de nous éclairer sur la fonction et la ' portée que Comte attribue à la science. Nous y voyons avec précision en quoi la conception comtiste de la science se distingue de la conception cartésienne et de la conception criticiste. — Carte-, «eus et Criticistes donnent ég-alement pour fin à lu science l'intellig-ible. Mais, pour les Cartésiens,
ce qui fait le prix de rinleliiyible, c'est qu'il est la condition ou plutôt l'essence du réel. Pour A. Comte, l'intellig-ibilité et la réalité sont deux choses fort dinérentes : rintelligible peut n'être pas réel. Si la science le prend pour sa fin, ou pour une de ses fins, c'est pour donner satisfaction à un besoin tout subjectif. En ce sens, la science n'est après tout qu'une façon de fig-urer les choses et de les traduire dans notre lang-ag-e. Les diverses sortes de lois ne sont pas distinguées par nous dans les choses parce qu'elles les constituent, mais parce que nous avons besoin, pour faire les choses nôtres, de les envisager sous ce double aspect. Pour que cette satisfaction subjective soit lég-itime, il suffit, notre esprit he devant pas s'exercer inutilement et sans espoir d'application, que cette figuration s'accorde avec les apparences. Or, cet accord est tout à fait contingent, et c'est en quoi cette fois Comte s'écarte du criticisme. — Pour Kant non plus, l'intelligible n'est pas le réel, et les lois de la science ne déterminent p^as la nature de la chose en soi. Mais les lois que l'esprit réclame pour rendre les faits intelligibles, il est assuré que les faits s'y soumettront nécessairement. Selon Comte, ils s'y soumettent en fait et dans une certaine mesure. Mais la réalité, même expérimentale, déborde les cadres de notre intelligence. Nous croyons les phénomènes soumis à - des lois : pourquoi ? L'expérience nous le montre, et nous avons d'ailleurs besoin de la croire. De ces deux choses, garantie de l'expérience ou exig-ence de no? besoins pratiques, quelle est celle qui fonde le mieux notre croyance à la possibilité de la science?
C'est la première, dit le Cours de philosophie positive; c'est la seconde, dit le Système de politique. En tout cas, nous ne saurions assurer que les lois naturelles s'étendent au delà des faits qu'il nous est donné d'observer. On aurait pu lég-itimement douter qu'il y eût des lois des phénomènes sociaux, avant que Comte eût fondé la sociologie. C'est son titre de gloire d'avoir montré, dans le cercle de l'expérience humaine, l'aptitude universelle de l'esprit positif. Mais, au delà de ce cercle, il ne faut rien assurer. Même à l'intérieur, il est prudent de ne pas regarder les choses de trop près, pour n'être pas déçu en ses besoins rationnels. Le zèle des purs savants les emporte à construire de dangereux instruments de précision, qui détruisent, en dénonçant des irrégularités inaperçues, le bel ordre déjà mis dans les faits. Il faut savoir, en nous en consolant, que notre science est approximative autant que limitée. Allons plus loin : sachons reconnaître qu'elle est instable. Non seulement de nouvelles lois viennent changer l'économie de la science faite; mais nos conceptions méthodologiques, ou les idées directrices de nos recherches, changent avec le développement de l'esprit humain, et le genre de science qui est bon pour aujourd'hui pourrait ne letre plus pour demain. Voilà la vraie relativité, ou du moins le complément indispensable de la relativité déjà signalée par Kant. L'expérience sensible, — c'estâ-dn^e la matière de la science, — est relative à la structure de nos organes; l'explication de l'expérience, — c'est-à-dire la forme de la science, — est relative à l'âge de l'esprit humain. Il n'en faut pas
ti6 LE posrnvisMR.
conclure au sceptici.sme. Car, d'une part, il y a des lois sl.aticiucs de riiitclligence humaine, comnio de toutes choses, donc des lois stables de la pensée et de la science : le fond en reste le même. D'autre part, il se trouve que l'intelligence en son progrès
— c'est là le sens profond de la loi des trois états
— s'adapte de mieux en mieux à la réalité et se plie à l'exprimer plus exactement. La science, avec ses imperfections nécessaires, se trouve ainsi placée sous la double g-arantie de l'expérience universelle et de l'histoire. A prio?H, il n'y a pas de raison pour croire à l'accord de la variété et de la comj)lexité des faits avec les besoins de l'intelligence. En fait, nous constatons que les faits s'y piêtent et que, de mieux en mieux, nous nous prêtons aux faits. Gardons-nous cependant d'être trop exigeants ou trop minutieux.
11 résulte de ces dernières remarques que la science suppose la mise en œuvre de certains principes, axiomes ou postulats, qui en déterminent la forme ou les conditions. Il semble donc qu'on ne puisse définir que parla considération de ces principes la nature, la fonction et la portée de la science. Pourtant, dans son Cours, Comte n'en dit rien, si ce n'est, çà et là, un mot du principe des lois ou du déterminisme universel. Ce n'est que bien plus tard, par l'efTet de cette réflexion plus approfondie qui l'acheminait à la philosophie, qu'il s'est rendu compte de la nécessité d'une exposition, critique ou non, de toute science ou de toute pensée. Il les énonce dans ce chapitre capital du Sî/sfètne de politique, où, au nom de la relig-ion, il déter< mine pour jamais les cadres et les conailions de
la science à venir. Dans son intention, ces principes constituent la philosophie première que demandait Bacon. Ce philosophe souhaitait, en elTet. que toutes les recherches spéciales sur la naturt' fussent précédées d'une spéculation préliminaTe qui énoncerait, pour les expliquer et en régici l'usage, les axiomes généraux qui doivent diriger toute investigation. Ces principes sont de deux sortes. Les uns énoncent les conditions de la pensée sûre et efficace : leur système constitue une sorte de logique sommaire. D'autres énoncent les lois constitutives des choses, lois qui déterminent le genre de recherches scientifiques que la nature réclame ou comporte, les problèmes qu'elle soulève, ou l'ordre à suivre pour les résoudre : ils forment une sorte de philosophie sommaire de l'être, antérieure aux sciences qui étudient les êtres. On pourrait s'étonner, si l'on ne savait qu'il est des nécessités auxquelles, malgré ses intentions, nul philosophe n'échappe, de retrouver dans A. Comte un recommencement ou un écho de la métaphysique d'Aristote. II est vrai qu'on ne l'y retrouve qu'à l'état d'ébauche bien confuse. Bien que A. Comte ait classé les principes de tout savoir en trois groupes — principes objectifs et subjectifs à lafois, — principes purement subjectifs, — principes purement objectifs, — il ne laisse pas de confondre, dans sa classification, lesprécepteslogiques ou formels et les lois objectives. Il n'y a dom pas lieu de s'inquiéter autrement de la manière dont il les distribue ou des noms dont il ie> nomme.
Disons simplement que les uns déterminent la
nature des choses. Il y en a six, qni forment le troisième ^l'oupc, et dont il n'es^ pas toujours aisé de comprendre le sens et l'intérêt : — 1" Tout état tend à persister spontanément, sans aucune allération, en résistant aux influences- extérieures : c'est le principe d'inertie que Comte attribue à Kepler; — 2° Le mouvement commun à toutes les parties d'un système n'altère pas les relations d'équilibre ou de mouvement des diverses parties du système : autre principe de mécanique attribué par Comte à Galilée ; — 3° La réaction est toujours ég'ale à l'action : principe de Newton. Comte a déjà montré dans le Cours comment ces premières lois s'appliquent à tous les phénomènes, même aux faits sociaux. Les trois suivants, qui appartiennent également à l'ordre objectif, sont moins clairs et animaient g-rand besoin d'un commentaire : — 4" Le progrès est le développement de l'ordre, ou, en termes plus spéciaux, les lois du mouvement sont solidaires des lois de l'équilibre; les lois de développement sont solidaires des lois de constitution; — 5° L'ordre naturel de classification va de la généralité à la spécialité; — 6° Tout élément (phénomène, phase, état, etc..) intermédiaire entre deux autres est subordonné aux termes dont il opère la Uaison. Ceci complète sans doute la loi taxinomique précédente. •
A côté de ces vues abstraites sur la constitution des choses, d'autres lois, également au nombre de six, sont relatives à la constitution de l'esprit : elles forment le deuxième groupe. Les unes, d'ordre statique, énoncent les lois permanentes de la pensée : ce sont, au fond, des lois lo-
g-iques, des préceptes; elles constituent uni sorte de critère de l'équilibre ou de la santé de l'esprit : — 1° Il faut subordonner l'imagination à l'observation : c'est la condition de la vérité; — 2° On reconnaît ce qui est imagination à sa netteté moindre par rapport aux perceptions objectives ; — 3° Mais c'est moins encore à l'intensité qu'à la propriété d'être habituelles qu'il faut reconnaître les imag'es réelles. — C'est selon ces lois qu'en tout temps l'esprit jug-e et doitjuger de ce qui est bien et exactement pensé. Mais la vie morale de l'homme n'est pas une chose inerte et immobile ; elle chang-e, elle passe par des états qui déterminent tour à tour l'usag'e de ces critères de vérité et en font l'instrument d'une autre œuvre. Il importe donc de connaître les lois de succession des phases de la vie morale. Cette fois, ce ne sont pas des préceptes, ce sont des lois de fait dont la connaissance nous apprend seulement quelle œuvre est possible et quel usage de la pensée sera efficace à chaque moment. Il y a autant de telles lois que de facultés, car tous les éléments de notre vie mentale sont soumis à la nécessité d'évoluer : — 4° L'intellig-ence passe successivement par l'état théologique, l'état métaphysique et l'état positif : c'est la thèse essentielle du positivisme; — 5° La sociabilité s'exerce tour à tour dans la famille, dans la cité, et s'étend enfin à l'humanité; — 6° L'action individuelle ou sociale est successivement conquérante, défensive et industrielle.
Enfin trois autres lois, celles dont Comte constitue le premier groupe, sont relatives à l'application de l'esprit à la réalite, soit pour la connaître,
soil pour la modifier : — 1" Il ne faut jamais former que les hypothèses les plus simples. C'est la conrlitionde toute construction scientifique; — 2° Les événements et les êtres sont régis par des lois immuables. C'est ce qui rend la science possible; — 3° Les données de la réalité ne sont modifiables que dans leur intensité, non dans leur ordre. C'est ce qui à la fois rend notre action possible et la limite.
Cette philosophie première appellerait évidemment bien des réflexions. Mais, quelque confuses ou trop peu générales que soient ces lois, le seul fait que Comte ait song-é à les énoncer, pour constituer une sorte de théorie abstraite de l'être et de la pensée, suffît à montrer dans quel sens évoluait son esprit allant des sciences à la philosophie proprement dite, et non pas seulement à la philosophie des sciences. Celle-ci, d'ailleurs, si l'on veut bien y réfléchir, ne saurait aller sans celle-là, et c'est ce que montre une fois de plus cette évolution de Comte.
2° Les sciences et leurs méthodes. — Il resterait à parler des sciences et de leurs méthodes : mais de celles-ci Comte ne dit presque rien, et ce qu'il dit de celles-là est trop connu, — étant passé dans la tradition et dans l'enseig-nement, — pour qu'il soit utile d'y insister beaucoup.
L'esprit positif doit s'appliquer à tout ; mais il ne peut procéder que progressivement, et chaque ordre de spéculation doit se produire en son temps, sous peine d'être prématuré et inefficace. Tout d'abord, bien que la pratique soit assurément la fin de toutes nos recherches, il n'en est pas moins
nécessaire d'écarter au début toute préoccupation d'application et d'éviter d'enfermer l'esprit dans le cercle des problèmes utiles. Mais il ne faut revendiquer ainsi, pour les dispositions spéculatives de l'intelligence humaine, qu'une indépendance provisoire. Il le faut pour justifier la science faite et l'ordre de ses progrès : peut-être d'ailleurs est-il temps, maintenant que la science est ébauchée dans son ensemble et que les cadres et les principes généraux en sont définitivement déterminés, de mettre fin aux spéculations sans objet et de subordonner la recherche scientifique aux besoins pratiques. Il faut donc distinguer entre la justification de la science d'hier et la réglementation de la science de demain. Par là s'explique l'opposition des vues de Comte dans le Cou?'s et dans le Système. Tenons-nous-en d'abord au Cours., où Comte expose la science et ne la règle pas. Il y explique donc que la contemplation a dû se constituer à part de l'action. Elle s'est ellemême naturellement divisée en contemplation scientifique et en contemplation esthétique. Après quoi la science, à son tour, a dû se faire exclusivement analytique en démêlant simplement les lois abstraites des phénomènes, sans prétendre rendre raison de leurs combinaisons concrètes et particulières. Telle est donc, selon le positivisme, la division nécessaire du travail intellectuel : elle comporte la séparation successive des techniques, des beaux-arts, des sciences abstraites et des sciences concrètes, comme la zoologie ou la botanique. Les sciences fondamentales sont les sciences abstraites, qui étudient les propriétés générales des CjkNTEcoit. — Le l'osilioismt. 4
corps, abstraction faite Hcs objets mmplnxos et divers où on les observe.
Les vues de Comte sur la ciassilicalion des sciences ne concernent que ces dernières. Il en disting'ue autant d'espèces qu'il y a dans la nature de phénomènes spécifiquement différents. De là les six sciences fondamentales : mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie, — L'astronomie, dont on d contesté qu'elle eût sa place dans les sciences abstraites, puisqu'elle étudie des êtres concrets et particuliers, est ici considérée exclusivement comme la théorie générale de la gravitation que A. Comte tient pour un phénomène spécial plus déterminé que les propriétés mathématiques et plus général que les phénomènes physiques. — On peut remarquer aussi l'absence de la psychologie ; mais Comte la fait rentrer, pour les phénomènes élémentaires de la vie morale, dans la biolog-ie, et pour les plus élevés, dans la sociologie : le milieu social lui semble la condition nécessaire du développement de la pensée et des sentiments vraiment humains, tandis que l'organisation physiologique rend suffisamment compte des émotions ou des sensations d'ordre animal.
La question importante n'est pas de distinguer les diverses sciences, mais d'en déterminer l'ordre. Or ici on peut se placer et A. Comte se place tour à tour à deux'^points de vue. On peut s'interroger sur l'ordre d'invention et d'étude des diverses sciences, sur la façon dont chacune concourt à susciter et à développer les autres : ainsi s'établit une première classification fondée sur l'histoire et
sur l'ordre objectif des choses. Mais, si l'on se demande quelle est l'importance relative des diverses sciences et comment chacune peut déterminer la mesure dans laquelle certaines autres sont nécessaires et méritent d'être cultivées, on en vient à établir une classification qui peut être exactement inverse et qui se fonde sur desvues dogmatiques et non plus sur Ihistoire. Notons d'ailleurs que ce qui peut ainsi changer, c'est le choix de la science première et le sens dans lequel la série doit être envisagée; mais, à l'intérieur, la place des diverses sciences reste fixe, et il n'y a au fond qu'une classification positive, celle qui est exposée dans la seconde leçon du Cours.
Les phénomènes ne sont pas également complexes, et lobservation nous montre que les plus simples conditionnent, sans peut-être en rendre raison, les plus compliqués. C'est donc dans Tordre de complexité croissante de leurs objets qu'il convient de constituer et d'étudier les diverse» sciences, puisque les principes ou les lois qui régissent les phénomènes simples se retrouveront nécessairement, mais joints à d'autres lois ou principes, dans les phénomènes plus complexes. Cette extension de lois les plus simples et les plus générales à des cas de plus en plus compliqués requiert, évidemment, un déploiement nouveau de ressources intellectuelles, de procédés méthodiques. C'est pourquoi l'histoire nous montre que l'esprit positif a institué successivement les sciences et leurs méthodes dans cet ordre du simple au complexe que suffirait à indiquer le simple bon sens. Il a constitué d'abord les mathô-
matiqu©.* avec leur procédé unique, le raisonnement dont elles utilisent toutes les formes et toutes les ressources. Ici, en effet, les phénomènes sont si simi)les qu'une observation rapide et une abstraction, facile mettent tout de suite le savant en possession d'éléments susceptibles d'un développement purement rationnel. L'observation n'y est pas méthodique, étant simple et spontanée. Mais, avec l'astronomie, venue un peu plus lard, l'observation est devenue systématique et a été élevée à la dig-nité d'une méthode. C'est l'expérimentation qui caractérise l'innovation méthodique de la physique, comme c'est la nomenclature artificielle, destinée à mettre en relief la composition des substances les unes par les autres, qui caractérise le progrès logique de la chimie. Un prog-rès nouveau a été fait par Tinvention, en biologie, de la méthode comparative, ingénieux détour qui permet, en confrontant les organismes complexes à d'autres un peu plus simples et ceux-ci à d'autres plus simples encore, et ainsi de suite graduellement, de déterminer par une analyse indirecte les systèmes d'organes superposés qui constituent le vivant complexe, ainsi que leur valeur hiérarchique. Enfin la sociologie innove la méthode historique, que Comte qualitîe, on ne sait pourquoi, de transcendante : elle consiste à étabUr, par le rapprochement de quelques phases données d'un même développement, la loi ou la courbe du développement tout entier. Il est à remarquer qu'il se fait, dans le passage d'une science à l'autre, une sorte d'accumulation des méthodes, car la science supérieure ne renonce pas aux ressources de celle
qui la [Hccède. Ainsi la sociologie, les employant loulcs dans l'ordre de leur valeur, est la sciencetype, qu'il suffirait d'étudier ou de pratiquer pour acquérir la connaissance, ou pour contracter l'habitude de toutes les ressources ou méthodes de la science.
Vers la fin de sa carrière, A. Comte a conçu tout autrement l'ordre de dépendance des diverses sciences. C'est àlasociolog-ie, ou plutôt encore à la morale, la dernière en date, mais la plus importante, qu'il appartient de réagir sur les autres et d'en régler désormais le développement. Au Heu qu'elles se sont jusqu'ici développées librement, allant sans but de questions en questions, elles devront subir la discipline de la religion de l'ilumanité, fondée par la sociologie. Incorporées à la religion, toutes les sciences seront condensées dans la morale, « où nous étudions notre nature afin de régier notre existence ». Ainsi commence « le régime pleinement synthétique où l'homme, directement envisagé dans son indivisible existence, devient l'objet continu des théories destinées à le mieux adapter au seiivice du Grand Être ». En d'autres termes, selon la religion de l'Humanité, une seule chose est nécessaire : c'est l'établissement dune forte discipline de la vie, d'une moi^ale. Mais la morale rend nécessaire la connaissance de l'humanité ou la sociologie : notez qu'elle détermine, en même temps, quelles connaissances de cet ordre sont vraiment utiles. La morale organise donc l;,i. sociologieen la légitimant, et elle lui dicte, sinon mi méthode, du moins son esprit et ses limites. Mais la sociologie fait de môme à l'égard de la biologie,
fi6 LE POSITIVISME.
qu'elle rend nécessaire, tout en la limitant et en la transformant. Ainsi, de proche en proche, les exigences de la morale, louten mainlenantlesrelations naturelles des sciences, ne laissent pas de les éclairer d'un jour nouveau et de les pénétrer d'un nouvel esprit. C'est là le point de vue définitif où s'est placé Comte dans le Système de politique et d'après lequel il prévoit et réclame la réorganisation de toutes les sciences sur un plan qui ne rappelle que de bien loin,' Vil faut en jug-er par l'unique essai [la SyntJu'se siihjective) qu'il nous en a donné, les expositions du Cours dep/iilosophie nositive.