LA SOCIOLOGIE
La sociologie est vraiment le centre de l'œuvre de Comte. C'est en l'instituant qu'il achève la série aes sciences, et c'est d'elle qu'il emprunte les pria- Cav^ecoh. — Le Positivisme. ^
cipos de la philosophie on do la relig-ion, qui lui permeltra de systématiser toutes les roiictions de la vie, y compris la science elle-même. Les idées de Comte sur ce sujet ont cela d'intéressant qu'il ne se contente pas, comme pour lesauti-es sciences, d'en définir l'objet et la méthode. La sociolog-ie est une science nouvelle, tout entière à constituer et dont A. Comte a voulu, d'après ses propres préceptes, poser au moins les bases. Il a voulu, avec la théorie de la science, construire la science elle-même. C'est pourquoi nous aurons à distinguer, dans les vues de Comte sur ce sujet, celles qui concernent l'objet et la méthode- de la sociologie et celles qui se rapportent à la vie sociale, dont il a essayé de déterminer les éléments et les lois.
1° La théorie de la science sociale. — Toutes les vues de Comte sur la physique sociale o\i la sociologie reposent sur cette idée que la vie sociale est une forme, la plus haute, de la vie, et que les sociétés sont des vivants, des sortes d'organismes. Il voit bien, d'ailleurs, par quels traits une société se distingue d'un organisme animal. 11 en signale deux principaux, dont le premier est que les éléments -d'une société peuvent se séparer sans cesser pour cela de subsister : ils jouissent donc d'une certaine indépendance. D'autre part, les sociétés se continuent spirituellement les unes dans les autres : la vie sociale ne s'éteint pas avec chaque société pour renaître en une autre, toujours semblable à elle-même. Mais, cela dit, l'analogie reste profonde entre les organismes et les sociétés. A. Comte se niait à en rapprocher les
éléments terme à terme, retrouvant dans la société Téquivalent des oiganes, des tissus ou des cellules dont se compose l'animal. C'est cette vue directrice qui détermine les idées de Comte sur l'objet, les divisions ou la méthode de la science sociale.
Comme ce qui caractérise l'animal, c'est le concours nécessaire de toutes ses parties en vue de la conservation et du développement du système entier, ainsi la société apparaît comme un tout indivisible où chaque élément n'a de sens et n'est susceptible d'être décrit et expliqué scientifiquement qu'autant qu'il est rapporté à l'ensemble. Il suit de là que les diverses sortes de phénomènes sociaux ne sauraient être étudiés à part et devenir l'objet d'autant de sciences distinctes. Pas plus qu'on ne peut comprendre une science de la digestion ou une science de la respiration, on ne peut admettre davantage une science du g-ouvernement ou une science des faits économiques. D'un mot, il n'y a pas des sciences sociales, mais une science sociale. Il est vrai que cette science comporte des parties ; mais il ne faut pas les disting-uer d'après la division des phénomènes ou des fonctions de la vie sociale. Ici encore, il faut se rég-ler sur l'exemple de la biologie. Celle-ci se divise en anatomie et en physiologie, dont l'une étudie la structure et l'autre le fonctionnement de l'org^anisme. Cette division correspond aux deux idées, capitales en toute existence, de l'ordre et du prog-rès, de l'équilibre et du mouvement. On distîng-uera donc, dans la sociologie, deux parties concourantes : la Statique sociale, correspondant à l'anatomie, et la
76 LE ['OSITIVISME.
Dynamique sociale, correspondant à la physiolog-ie. De même que l'analomie et la physiolog-ie g-énérales ne se confondent pus avec l'analyse concrète et la classification des espèces vivantes, ainsi la statique et la dynamique sociales ne se confondent pas avec relhnologie ou la statistique. Il ne s'ag-it pas, dans la statique, de décrire les sociétés avec leurs formes diverses, mais seule-^ ment d'en déterminer les éléments constants et leurs rapports fixes de subordination, rapports qui, le cas échéant, serviraient de principes à toute classification. Pareillement, la dynamique ne cherche pas, ou du moins ne devrait pas chercher, à retracer l'évolution réelle des sociétés, mais à trouver les lois de toute évolution sociale. La sociologie est une science abstraite, la science de la vie sociale, en quelques peuples qu'il nous soit donné de l'observer. Seulement, si c'est là l'intention première de Comte, il se trouve qu'en fait, préoccupé d'histoire et de politique, il infléchit la science nouvelle vers le concret et le réel, et fausse ainsi dans l'application les utiles divisions que lui suggéraient d'abord ses vues générales, très légitimes, sur la classification des sciences et la distinction de leurs problèmes. C'est ce que montre bien une analyse précise des idées de Comte sur l'objet et les méthodes des deux parties de la science sociale .
La statique étudie les actions et réactions des divers éléments du corps social, abstraction faite du mouvement commun qui les emporte. Cette abstraction est légitimée par la loi de Galilée, selon laquelle un mouvement commun à un tout
système n'altère pas les rapports de ses parties. Mais, en fait, ce mouvement, dont la statique fait abstraction, n'en existe pas moins, et la vie sociale s'accomplit en phases successives, dont la détermination est l'objet de la dynamique. Celle-ci est la science réelle et essentielle, puisqu'elle étudie le fait fondamental qui enveloppe et détermine de façon diverse, à chaque instant, cet ordre stable qui est l'objet de la statique. Ce sont les considérations statiques qui sont vraiment des abstractions, car les relations des éléments sociaux ne sont jamais données que sous telle forme précise et variable, relative à un àg-e social déterminé. On a reproché souvent à Comte de s'en être tenu sur la statique à des considérations très sommaires. C'était dans la logique du système : quand une fois on a énuméré les éléments de la société et indiqué Ifeur ordre d'importance et leur fonction abstraite, il n'y a plus rien à en dire, puisque toute relation définie, précise, concrète, entre ces éléments, est subordonnée à la loi de l'évolution sociale. — Considérons donc uniquement la dynamique, dont la conception décidera de la nature et de la fonction de la science sociale. Elle a pour objet le mouvement continu des sociétés; elle a pour but la détermination des phases dont la suite constitue la vie sociale ; elle énonce donc des lois de succession. Cette dernière expression est entendue ici en un sens confus, où se révèle le caractère hybride de la conception sociologique de Comte. Au sens ordinaire d'i mot, le propre d'une loi de succession, comme d'ailleurs de toute loi, c'est qu'elle énonce une relation conditionnelle et, par
78 LE rOSlTlVlSME.
là même, susceptible théoriquement d'un nombre imléfiiii d'applications. Toute loi de ce genre se ramène à celte formule : si telle condition est donnée, tel autre lait s'ensuit nécessairement, — la condition énoncée pouvant d'ailleurs être donnée en un nombre infini de cas, ou n'être pas donnée du tout. Or, les lois dynamiques, énoncées par Comte, sont-elles de cet ordre? Se proposet-il de déterminer'en général les suites nécessaires de telles circonstances sociales possibles, mesures politiques, situation économique, etc., pouvant se retrouver en toutes sortes de sociétés et servir à en expliquer le développement? En aucune façon. D'abord les lois que cherche A. Comte ne seraient nullement hypothétiques. Il cherche l'ordre nécessaire des phases du développement social : la première est déterminée par la nature des choses, — entendez ici la constitution de l'homme, ■ — et les autres suivent inévitablement sans qu'aucune circonstance en puisse arrêter définitivement le déroulement ou en intervertir l'ordre. C'est donc la marche fixe et immuable des sociétés qu'il s'agit de définir. Maintenant, cette marche comportet-elle un peu de cette généraUté qui est la condition de toute loi? Est-il bien exact de parler de la marche des sociétés, entendant par là que toute société serait soumise à cette nécessité de passer tout" à tour par les trois états : théologique, métaphysique, positif, ou que la sociabilité s'y manifesterait tour à tour sous la triple forme des affections domestiques, civiques, humanitaires? Pas davantage. Nulle société n'accompHt intégralement cette évolution, qui commence en ,'uue et se continue
dans l'autre. Dès lors, la vie sociale, dont il s'agil de trouver la loi ou les lois, n'est pas la vie des peuples supposée partout semblable et soumise en son évolution aux mêmes nécessités : c'est la vie de l'humanité dont les peuples expriment et réalisent l'une après l'autre les puissances latentes. La science sociale, dont la dynamique est la partie essentielle, n'est donc pas, comme il le semblait au premier abord, la science abstraite de la vie sociale, supposée observable en toutes sortes d'exemples ; elle est la science d'un être concret et singulier, l'humanité. La statique étudie les éléments qui, à chaque instant et en quelque peuple que l'humanité se réalise pour un temps, sont nécessaires à sa vie; la dynamique observe, décrit et ramène à une formule simple et précise son mouvement continu de civilisations en civilisations. C'est dire que A. Comte, entraîné par ses préoccupations personnelles, est passé à côté de la véritable science, — abstraite ou concrète, — des sociétés et de la vie sociale, telle que l'avaient préparée certains de ses prédécesseurs, comme Montesquieu, pour continuer simplement la tradition des historiens philosophes, de Bossuet ou de Condorcet.
Il ne faut donc pas s'étonner si Comte, partant d'une conception incertaine de la science sociale et flottant entre l'intention d'une sociolog-ie et l'exécution d'une philosophie de l'histoire, n'a rien dit de net sur la méthode de cette science, qui ne saurait évidemment être la même selon qu'il s'ag'it de déterminer les lois de toute société ou les lois de l'humanité. Selon Comte, la sociologie se sert d<
toutes les méthodes des autres sciences, auxquelles elle joint un procédé nouveau, la méthode historique. C'est même là, pour Comte, qui réduit en somme la science sociale à la dynamique, le procédé essentiel. 11 consiste simplement à déterminer le mouvement social par la comparaison des états successifs de civilisation, comparaison qui doit mettre en évidence la croissance ou la décroissance de certains éléments sociaux, org-anisations visibles ou tendances morales. C'est tout, et c'est très simple. C'est comme si l'on disait que, pour déterminer les causes d'un fait, il faut comparer les circonstances qui l'accompagnent en divers exemples, en oubliant de remarquer que celte comparaison doit être faite selon certains procédés variables d'un cas à l'autre, que ces procédés, pour être féconds et sûrs, doivent se soumettre à certaines règles, lesquelles, à leur tour, supposent des principes. Il en est sans doute ainsi de la méthode historique ; cette comparaison comporte des procédés, des règles, des principes. Mais, en ogicien simpliste, Comte réduit en général la théorie de la méthode à l'indication des diverses sources ou modes d'information.
On pourrait d'ailleurs se demander quel usage fait Comte de la méthode historique, et s'il s'en sert pour trouver les lois du mouvement social ou pour expliquer par ces lois le cours de l'histoire. En droit, Thistoire ne pourrait déterminer des lois que si elle nous montrait les mêmes successions constantes en des séries diverses d'exemples. Or, nous savons que l'évolution de l'humanité es» unique ; chaque âge de la pensée, du sentiment >
OU de l'action ne s'est présenté qu'une fois. L'historien, dès qu'il est prévenu de la suite des phases de la vie sociale, peut bien rendre raison du passé parce progrès et en préciser le détail; mais l'ordre général de développement qu'il vérifie ainsi, peutil l'énoncer comme une loi? Ce n'est qu'un fait, un fait très vaste, une formule qui résume avec ampleur le passé historique. Mais, comment savoir si cet ordre de développement était nécessaire ? Gomment affirmer qu'il représente la courbe complète de la vie de l'humanité, et non quelques-unes seulement de ses phases? Il n'y en a qu'un moyen, c'est d'admettre avec Comte que cette marche est prédéterminée tout entière dans la nature de l'homme. C'est donc à la considération de la constitution de l'homme et non à l'histoire de déterminer la loi d'évolution de l'humanité. C'est bien, en effet, déductivement que Comte procède à l'établissement de ses lois dynamiques, et notamment de la loi des trois états. La méthode historique ne fait ensuite que les appliquer, — pour en rendre le détail intellig-ible, — à l'histoire réelle et concrète de l'humanité. Les principes de la sociolog-ie comtiste ne sont donc pas des données de l'observation, mais des déductions rationnelles de la nature humaine. Ils n'en sont sans doute ni meilleurs, ni pires ; mais tout ceci nous montre qu'il n'y a pas moins d'indécision dans les idées de Comte sur la méthode de la sociologie que dans sa conception du véritable objet de cette science.
2" La théorie de la vie sociale. — L'œuvre sociologique de Comte est constituée essentiellement par une exposition historique du dévelop'
pement de rhumauilc, que nous ne pouvons soiiyer .1 résumer ici. Ce que nous pouvons seulement indiquer, ce sonl les vues générales qui servent de principes à cette exposition. Les unes concernent, conformément à la division de la sociologie en statique et dynamique, les conditions constituantes de la vie sociale ; les autres énoncent les principes du mouvement social. Mais les unes et les autres sont fondées sur des données psychologiques. Selon Comte, deux dispositions caractérisent essentiellement la nature humaine : ce sont la sociabilité, principe générateur et conservateur de la vie sociale, et l'instinct de progrès ou de perfectionnement, qui est le principe du développement de l'humanité. Il suffit, pour entrer dans l'esprit de la sociologie de Comte, de voir sommairement comment il comprend la nature et les effets de ces deux tendances constitutives.
Le penchant qui porte l'homme à la vie sociale est distinct des tendances ég'oïstes. Ce n'est pas l'intérêt qui aurait pu rapprocher les hommes, car la vie sociale exige plus de sacrifices qu'elle ne comporte d'avantages. Au surplus, pour comprendre l'utilité de la vie sociale, il faudrait en avoir fait déjà Texpérience. L'instinct a donc précédé la réflexion, comme le montre d^ailleurs l'existence de sociétés animales. Seulement cet instinct devait rester longtemps subordonné aux sentiments ég'oïstes ; c'est avec le développement de l'intelligence, subordonnée elle-même au début à la vie affective, qu'il devait engendrer la société. Ce n'est pas que la vie sociale soit issue du seul besoin d'affection, mais cet instinct l'a préparée et
tendue possible. Il n'a suscité directement qu'une société étroite, qui est la famille. Ce n'est là, en eiîet, (lu'un groupement sentimental. L'affection ne peut aller plus loin : seulement, dans la famille, l'individu fait l'apprentissag-e de la collaboration et do la subordination, ce qui le rend capable d'un autre g-enre d'association. Mais cette association nouvelle a son principe ailleurs. L'homme est capable d'activité extérieure, matérielle, productrice ; cette activité, ce sont d'abord les besoins égoïstes ou domestiques qui la mettent en jeu. Mais, comme il n'y a pas d'activité vraiment efficace sans division du travail et sans collaboration, il était inévitable qu'en se développant et se compliquant cette collaboration débordât la famille et provoquât la formation de sociétés plus vastes et unies par d'autres liens. Sur les conditions de l'institution et des prog-rès de cette division du travail d'où naît la société politique. Comte se montre assez peu explicite. C'est elle, dit-il, « qui constitue principalement la solidarité sociale et qui devient la cause élémentaire de l'étendue et de la complication croissante de l'org-anisme social ». C'est elle aussi qui nécessite l'établissement d'une force coordonnatrice des efforts dispersés des collaborateurs : cette force, c'est le g-ouvernement. Aussi la division du travail suscite et le gouvernement maintient l'organisation sociale, qui enveloppe ces petites sociétés rudimentaires que sont les familles. Plus tard, dans sa Politiquey Comte découvrit que l'intellig-ence est un principe d'association au même titre que le sentiment ou l'activité. Les hommes peuvent être unis en une» foi commune.
Il y a une société religieuse dont la considération n'est pas moins essentielle à rinleliigence de la vie sociale que la considération de la société politique ou du groupement familial. Mais A. Comte reste persuadé, même au temps où il fonde la religion de l'Humanité, que la société politique est l'organisatioxx essentielle qui enveloppe de droit en ses lois la société relig-ieuse et les sociétés familiales. — Ce qui résulte de ces considérations sommaires, c'est que la société est un fait naturel et nécessaire, et que toutes les facultés de la nature humaine contribuent, en se développant, àTctendre et à en resserrer les liens.
C'est encore en conséquence d'un instinct fondamental de la nature humaine que les sociétés se transforment d'âge en âge. Cet instinct n'est pas, comme on l'a parfois prétendu, le désir du bonheur, car on ne peut assurer que le bonheur des hommes aille croissant : il dépend d'un rapport, qui peut être fixe ou irrégulièrement variable, entre leurs besoins et les conditions extc'ri 'ures de leur vie. Ce qui suscite le mouvement social, c'est vraiment un instinct désintéressé de perfectionnement : la tendance à déployer, à mettre en lumière, à faire prédominer les facultés vraiment humaines sur les instincts animaux. De cet effort spontané, qui redouble la force de nos facultés, naissent les développements de la vie humaine et les progrès de la société. Ce progrès comporte autant de Cormes et de lois fondamentales qu'il y a en nous de facultés distinctes. L'intelligence passe de l'état théologique à l'état métaphysique, pour arriver enfin à l'état positif. La sociabilité, bornéo
d'abord à la famille, s'étend à la cité, puis à l'humanité, où elle trouve son objet définitif. Enfin l'activité extérieure, d'abord conquérante, devient défensive, avec ie règ'ne des légistes, et enfin industrielle. Ces trois formes du progrès sont d'ailleurs solidaires, et c'est le progrès intellectuel qui entraine et règ'le les deux autres. Toute l'histoire s'explique par leur combinaison. — Il importe de remarquer que le progrès, sous ses diverses formes, n'est pas le résultat de causes extérieures à la nature de l'homme et aux lois immanentes de sa vie. Les diverses phases n'en sont pas produites successivement par les circonstances ou les milieux que traverse l'humanité; elles naissent les unes des autres. Comte conçoit « chacun de ces états consécutifs comme le résultat nécessaire du précédent et le moteur indispensable du suivant, selon le lumineux axiome du g-rand Leibniz : le présent est gros de l'avenir ». Les causes extérieures, climat, situation géographique, événements historiques, ne peuvent produire que des perturbations passagères: elles ralentissent ou précipitent le cours naturel de l'évolution humaine. Leur rôle consiste à spécifier, à diversifier les états de civilisation produits selon les lois immuables du progrès ; car la même forme de pensée, de sentiment ou d'activité que requiert à un certain moment la loi du développement humain peut s'appliquer à d'autres actions, à d'autres conceptions, et s'exprimer, par suite, par d'autres institutions selon la variété des milieux. La considération des causes externes est donc le fondement de l'explication concrète de l'histoire humaine; mais elle
ne stu'L d(; licii pour en déterminer les luis ah.s- (railes et g-énérales. Gela revient à dire que l'humanilé est autonome; elle ne se donne pas saloi, si l'on veut, mais elle la porte en elle et la suit immuablement, quoi qu'il en soit du monde où elle se développe. Après ceja, Comte a beau se défendre d'être fataliste et rappeler que les phénomènes les plus complexes sont les plus modifiables; notre volonté, suscitée par les circonstances^ ne peut être qu'une de ces causes extérieures qui ne sauraient faire dévier l'histoire de son cours et dont l'action se borne à en retarder ou à en activer la marche. — Ce serait maintenant une autre question de savoir si, dans la pensée de Comte, ce développement nécessaire de la vie sociale mérite le nom de progrès. Tout d'abord son système se présente comme un optimisme relatif. Comte ne dit pas seulement que chaque époque a les institutions qui étaient alors nécessaires en fait, c'est-à-dire inévitables. Il affirme que, puisqu'elles se sont produites et danslamesure où ellessesont maintenues, elles répondaient à des besoins réels et, par conséquent, étaient bonnes. C'est pourquoi il proteste contre Condorcet et tous ceux qui méprisent et répudient le passé. Il ne se propose pas seulement d'expliquer, mais de lég-itimer les formes antérieures de la civilisation. Mais, s'il en est ainsi, si les institutions de chaque époque sont bonnes pour elle, il serait évidemment absurde de comparer les unes aux autresles institutions d'époques différentes, en se demandant lesquelles valent mieux. L'idée d'un progrès social est donc dénuée de sens : tous les états de civilisation se valent, chgi-
LES IDÉES MAITRESSES DU SYSTÈME. il
cun ayant eu à son tour sa raison d'être et ayant rendu les services que réclamait l'âge de Fhumanité. Bien que cette conclusion résulte implicitement, mais nécessairement,des principes de Comte, il croit au progrès, à un perfectionnement graduel de l'humanité et de la vie sociale. Il ne pense pas que notre temps ne vaille ni mieux ni moins quele passé, mais il est persuadé de la supériorité de la civilisation, de la science et de la philosophie positives. La fatalité qui nous g-ouverne n'est donc pas seulement capable d'un bien relatif approprié approximativement aux besoins successifs de l'humanité: elle vise, sans d'ailleurs pouvoir l'atteindre, à un bien qu'il faut, malg'ré les répug-nances du positivisme, appeler absolu. Tout ce que peut faire Comte pour rester dans le relatif, c'est de déclarer que le perfectionnement de Thumanité n'est pas sans terme et que les limites en sont fixées dès l'origine par la constitution de l'homme. Peut-être ces deux thèses, — négation du progrès social, affirmation d'un perfectionnement réel de l'humanité, — ne sont-elles pas inconciliables. On pourrait dire que les formes sodales ne sont jamais bonnes, sans doute, que relativement à tel état du développement de la pensée humaine, mais ces états, pris en eux-mêmes, peuvent n'avoir pas la même valeur. Il est bon que l'enfant soit ce qu'il est, mais il vaut mieux être un homme qu'un enfant. Seulement, Comte ayant négligé de s'expliquer sur ce point, une fois de plus sa pensée reste indécise.
Ç8 LE FOSniVISME.