DES DROITS DE LA PRESSE
A M. EMILE DE GIRARDJX.
Paris, 14 novembre 1843.
« Monsieur,
» Vous avez fait acte d'équité en accueillant mes réclamations. Aujourd'hui voire bienveillance va plus loin ; elle m’invite, en quelque sorte, à énoncer mon opinion sur le fond de la question disculée entre vous et le .\ationul.
» Je vous en remercie. Vous avez bien compris, en effet, que j’avais dù souffrir en relusani d’entrer dans une discussion si grave pour quiconque a ou a eu riionneur d'appartenir à la presse , et en paraissant n'y avoir qu’un intérêt purement personnel.
» J’cn souffrais, il est vrai; mais qui pouvait me répondre que j’aurais la faculté de dire mon senliment tout entier en écrivant un seul mot qui ne fût pas dans mon droit
us —
rigoureux? Je n'osais, certes, pas espérer Tappel que vous me faites riioniieur de m’adresser.
» .Mais en même temps, je l'avoue, je suis sinon blessé, au moins três élonné (lu'un esprit ferme et sanace comine le vôtre ait j>u sn[>püser un seul instant que j’admettais les théories de M. Duveuier sur les devoirs et les droits des journalistes.
^ » Admettons, Monsieur, qu'on ne puisse accepter toutes les prétentions des journalistes et de tous les journalistes à un rôle social, à une magistrature politique; au moins ne rel'uscrez-vous pas de reconnaître qu’en résinné, et telle qu'elle est, la [U’esse soit encore la seule manifestation des propensions réellement générales. Elle seule renferme et [>ropage Vidée. Ailleurs, même dans les corps électifs et représeniaiils , vous ne trouverez que des collections ou des coalitiüjis d’intérêts, et ce n’est pas celte guerre d'égoïsme qui perfectionnera la société.
» La presse seule^ par sa nature même, peut combattre pour Vidée pure, pour la vérilè provoquée par le besoin iniérieur de la conscience. Le nierez-vous? — Vous vous nieriez vous-même, car ne vous est-il pas arrivé souvent, ne vous arrive-t-il pas chaque jour, indépendamment de tout intérêt matériel, d’entrer dans tel ou tel champ de recherche et de l'explorer avec passion , et pour la seule satisfaction de votre intelligence; en un mot, en vue de conquérir la covictiüii publique?
)) Que les conditions actuelles d’existence des journaux les éloignent beaucoup de ce caractère de représentants de l'idée et les mettent, le plus souvent, à la disposition des intérêts, j’en conviens avec vous; mais qu'allez -vous faire par la théorie de M. Duveyrier? Vous allez leur enlever ce caracièrc absolument cl pour toujours. — Le mal est grand,
il est immense! Vous vous appliquez à le porter au comble
et à le rendre incuiablel
I) Est-ce prcmlre la thèse de trop haut? — Ramenons-la à une sinijile quesiion de bonne foi.
)) A quel titre un journal s’efforce-t-il de faire accepter sou intervention dans la discussion publique? Que prometil à ses lecteurs? De traiter toutes les questions au point de vue de l’intérêt public, et, par exemple, de parler des affaiîes telles que les entreprises do chemins de fer sous les seules inspirations de la science économique. Cette science sera juste ou non ; pourvu'qu'elle soit sincère, c’est tout ce qu’on peut demander au journaliste. Le point capital, c’est- que le lecteur ne soit pas trompé , et que, croyant suivre une o[union de bonne foi , il ne reçoive pas des arguties salariées.
» Le point capital , c’est qu’avant promis de défendre les intérêts généraux, c’est-à-dire ceux de ses lecteurs quelconques, il ne défende pas les siens propres en sacrillanl les leurs.
(f Ah ! dira M. Duvevrier. c’est au lecteur à examiner les arguments qu’on lui donne; d’où qu’ils viennent, ils sont
ce qu’ils sont, tant pis pour lui s’il se laisse attraper. »
» Mais, Monsieur, c’est là le raisonnement des falsilicatcurs dans toutes les industries. Ce métal porte un faux titre, cette éloHe une étiquette mensongère, ce vin est frelaté : tant pis! Examinez-le^ avant de les aclielcr! — A moins de vouloir convertir ouvertement la société tout entière en un tripot de mutuelles escroqueries, comment accepter une pareille théorie?
O Mais, ajoutera M. Duveyrier, le journaliste peut fort bien ne participer qu’à des affaires qu’il croit théoriquement honnêtes et justes, et alors où est le mal! »
» Le mal, c'est de se rendre juge dans sa propre cause , acte que la morale de tous les temps a réprouvé; le mal , c’est que le juge investi de la confiance des lecteurs garde son double rôle d’intéressé et de juge, et le garde sans les en avertir.
a Et bien, répliquera enfin M. Duveyrier, nous les avertirons. »
» A la bonne heure ! et nous voici d’accord. Qu’un journal fasse savoir avec une solennité suffisante, et qu’il répète à chaque discussion que son opinion n’est point inspirée par la conviction intérieure, mais par un intérêt privé et matériel; qu’en alTaire de chemins de fer, par exemple , sa polémique n>st point (comme celle que la Presse a soutenue pendant deux ans avec tant d’éclat) fondée sur la science économique, mais sur une participation, une association à telle ou telle entreprise. Tout sera dit, personne n’aura plus à réclamer.
» Mais, je vous le demande, Monsieur, que serait un pareil journal , sinon une feuille d'annonces?
» Vous avez fait un rapprochement entre le rôle de Tavocal et le rôle de journaliste.
» L’assimilation pèche par la base : tout le monde sait que, dans sa profession, l’avocat défend des intérêts privés. En dehors de sa profession , il est complètement libre de prendre aux alTaires telle part qui lui convient : il n’engage que lui. Les seules limites qui lui soient imposées sont les règles que l’ordre lui-même, par ses délégués, a cru devoir imposer à tous ses membres. Quelques-unes de ces règles prêteraient à la discussion , mais ce n'est pas ici le lieu.
» Toutefois, je ne veux pas paraître esquiver ce point délicat de la question.
» L’avocat devrait toujours défendre les intérêts privés en s’inspirant consciencieusement et exclusivement de l’esprit de la loi. Et pourtant, toute cause est plaidée, toute cause trouve un avocat qui l’attaque et un autre avocat qui la protège; et cela, en vue d’un lucre personnel.
» On peut alléguer, il est vrai, que si la loi est une et la même pour tous, les circonstances de fait sont diflérentes dans chaque procès, et peuvent être diversement appréciées.
» Cette réponse n’est juste que par exception fl). La vraie cause du mal est dans cette éducation universitaire , où pendant dix ans on force des êtres qui n'ont rien à dire, puisqu'ils n’ont encore rien vu, rien senti , rien compris, à parler, à écrire, à divaguer sur toute chose ; — éducation qu’on est d’ailleurs dispensé de discuter quand on a lu le livre remarquable quu vous avez écrit sur l' Instruction publique. — La vraie cause est dans l’enseignement des facultés qui suit celui du collège et qui se termine enfin par ces exercices, ces conférences , où les jeunes avocats ( et je dis les meilleurs , les plus sérieux , les plus appliqués) se disciplinent à plaider au hasard le oui et le non sur toute question.
» Etonnez-vous qu’après, une jeunesse ainsi passée à assouplir l’esprit au grand art de parler sans idée , de discuter sans conviction , de tout attaquer et de tout protéger, la notion du juste se perde; que l’homme se trouve sans force pour saisir la vérité dans la loi, sans courage cl sans désintéressement pour la défendre! Etonnez-vous qu’avocat il plaide toutes les causes, que député il suive et quitte
(I) J’étendrai autant qn'on voudra les exceptions relativement aux perüniines, comme relativement anx clioscs. Mon bat u'c.-t pes c*e bles>er des hummes auxquels je iii’Luiiore de tenir par un lien piofeüsionnel, mais de dire une vérité générale et, r.t'Ie, s’il *e [lent.
siiccossivpment lous Içs p::vliri, cl qu'cnfiii la vie publique se passe on disserlnlions de iribnne et de commissions, la vie admiiiisiraiive en paperasseiie impuissanle» la vie privée en spéculalions équivoques!
« Qn’iiulrefuis les mêmes fails existassent sans entraîner les mêmes conséquences générales, cela se comprend ; la dirediuii politique n’ap|iartenail pas au tiers-état. Aujourd'hui, il est le maîire de la société, et son éducation éiant demeurée la même, il reste au-dessous de sa tàrlic.
» Vous m’avez, Monsieur, demandé mon témoignage, et cerlainement vous l’aitendiez sincère et nef. Le voilà, du moins sur la seule partie sérieuse de la question.
» Quant aux applications personnelles que vous avez cru devoir hvire de mon sentiment sur les mœurs actuelles des partis, sur les hypocrisies par lesquelles on s'avance, là comme partout, ce n’est sans doute pas sur ce point que vous me demandiez mon opinion. Cette provocation ne conviendrait, je crois, ni à votre caractère, ni assurément au mien. En me défendant d’une solidarité que j’avais des raisons de ne point accepter, je pouvais certifier que je ne le faisais pas par une puérile affectation de puritanisme, affectation que je hais presque autant que l’im probité. Si j’avais eu en vue d’attaquer telles ou telles personnes, je n'aurais pas procédé par insinuations. Les mœurs et la lactique des partis m’inspirent bien le sentiment que j’ai exprimé : mais je vous assure que j’ai pris en trop grande aversion la politique de haine, de rivalités secrètes ou publiques, qui est partout à présent, pour m’amuser et perdre mon temps à aiguiser des personnalités sournoises, et cela précisémeiil contre les écrivains qui sonliennenl en ce moment même, comme vous venezde le voir, cxuclement mou
opinion. Si vous m’aviez cornpiis ainsi, je dois vous le dire, Monsieur, vous m’aviez mal compris.
» A^SELME PeTKTIN. »
RÉPONSE
14 novembre 1845.
Celte loMre, celle prolcsiation contre « la politique de • haine, de ricalités secrètes ou publiques, » esl une leçon indirecle donnée an ^'atioT^at; elle lui montre comment on peut tlébaltre conrloisenieut une queslion et l’approfondir sans tomber dans la personnalilé, l’injiire et la calomnie. Les journaux n’auraienl-ils donc pas tout à gagner en iiilîuence et en considéralinn si, an lieu de se déchirer, de se diiïamer enir’enx comme ils le (ont, à la grande joie des ennemis de la liberté de la presse, ils ne s’emparaient des qucsli<»ns sur lesfiuelles ils diflèient d’avis, que pour s’efforcer de les élever à la lianleiir d’une discussion d’intérêt public! Ce'n’est jamais qu’à noire corps défendant, et par voie de représailles, que nous nous décidons à o|>poser la pers Minalité à la personnalité, l'injure à l’injure. La personnalité a |)ii entrer forcément dans nos habitudes, mais elle n'enlrcra jamais dans nos goûts. Elle nous répugne
— Kiî —
comme loiife chose du commun. 11 est si facile d’aiguiser des personnalités , il est si facile d’abriter sa tôle et ses épaules sous un chapeau et un manteau de Basile, que. c’est là un genre de mérite dont tout écrivain de quelqu'esprit, tout journal de quelque valeur doivent se montrer peu jaloux.
Le bon exemple donné par M. Anselme Peletin porterat-il des fruits? Nous le souhaitons plus que nous ne l’espérons.
Cela dit , venons-en maintenant aux idées qu’émet M. Petetin, et examinons en quels points ces idées diffèrent ou se rapprochent des nôtres.
Quand nous disons les nôtres, c’est que nous entendons, pour plus de liberté, mettre complètement à l’écart du débat M. Duveyrier, à qui nous réservons d’ailleurs tout droit de prendre part à la discussion, dans la mesure où il le voudra. La question a de la gravité et de l’importance. L’opinion que nous avons défendue n’a jamais été franchement avouée, franchement débattue. Nous ne poursuivons que l’exagération et le faux; nous ne cherchons que le vrai, et nous le cherchons de bonne foi; si nous avions été trop loin, il ne nous en coûterait aucunement de revenir sur nos pas. Nous n’avons point de prétention à l’infaillibilité, et toute polémique qui a pour résultat de nous éclairer, est une polémique que nous nous félicitons toujours d’avoir provoquée.
Avec des hommes tels que M. Petetin, ou peut sans hésiter prendre les questions de haut et de loin. Voici notre point de départ :
Charte constitutionnelle. — « Art. 7. Les Français ont » le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions en » ?e conformant aux lois. »
!‘ir; —
Or, cjueÜes sjnl ces lois? — Dos lois de liscalité cl de répression dont la lelire et resjM it sont le [dus gouvont en contradiction flagranlp.
Les lois qui réjiissent la liberté de la presse sont nombrc\ises; mais bien qu'appartenant à des époques très-diverses, à des régimes très-dilTérents, on chercherait vainement dans la collection de leur texte une pensée, un germe d’organisation.
Les seules conditions exigées pour publier un journal sont d'èire Français, majeur, et jouissant de se? droits civils.
Aucune autre condition de capacité n'est exigée.
Aucune solidarité ne lie entre eux les écrivains qui r.onconrent à la rédaction des journaux.
Donc, le jour où un inlérét industriel, mercantile on mitre peut croire utile à sa cause de fonder un journal, rien ne l’en empêche.
C’est ce qui est arrivé fréquemment. N’avons-nous pas (les journaux voués à la défense des intérèls agricoles et de certains intérêts industriels; — des journaux qui trouvent que toute protection qui n’est pas prohibitive est toujours trop faible?
N’avons-nous pas d’autres journaux voués à la défense des intérêts commerciaux et de certains produits du sol, tels que les produits viticoles; — des journaux partisans déclarés de la libcrié absolue du commerce, qui, si on les en croyait, abai.sseraient sans transition tous les tarifs, et ne tarderaient pas à abolir tous les droits prélevés parla douane ?
N’avons-nous pas oiiliii un grand nombre de journaux spéciaux voués à la défense d’intérêts de profession ou de corporation ?
Il n’est donc pas exact de dire que la presse représente uniquement, exclusivement des idées; elle représente souvent aussi des iniérêis, et, sous ce rapport, la presse ne ,3 dilTère pas autant que M. Pelelin paraît le croire des corps électifs et représentatifs au-dessus desquels il l’élève en disant « qu’elle est la seule manifestation des propensions » réellement générales ; qu’elle seule renferme et propage Vidée, fi
' Entre un discours de M. Odilon Birrot et un article du Siècle sur le iriéme sujet, sur la réforme électorale, nous l’avouons, nous ne voyons pas de différence sensible. Nous n’en voyons pas une [dus grande entre un discours de M. Ledru-Bollin et un article de la Réforme sur le droit au travail. 1! en est de même d’un discours de M. Garnier-Pagès et des articles du National développant celle pensée :
» Qu'il est à désirer que la gauche et le centre gauche J) prennent en main les affaires, car ils ne peuvent s^en }i emparer que conjointement. » Il en est de même également des discours de M. Tliiers et des articles du Consti^ tutionnel; il en est de même encore des articles du Journal des Débuts ei des discotirs de M, Guizot, etc., etc. Le pltis soiivcnî ne serait-il pas bien difticiie de dire avec précision à qui, du journal ou de la tribune, appartient Vidée^ si c’est le journal qui est l'écho de l’orateur, ou si c’est rorateur qui est l’écho du journal ?
^\. Petelin décrit la presse comme il la comprend, comme il çe plaît à la rêver! De bonne foi, croil-il que le Constitutionnel, \e Siècle, Q\c., s’attaquent à M. Guizot; que lorsqu’à son tour le JouîTia/ des Débats s’en prend a M. Tliiers; ' que lorsque le National injurie à la fois M. Tliiers et M. Guizot, ces feuilles comballerit uniquement a pour i » Vidée pure , pour la vérité provoquée par le besoin in^
— li)7 —
T) térienr de la conscience? » Idéaliser ainsi la presse, c’est la peindre telle qu’on l’imagine; mais ce n’est pus la peindre telle qu’elle est. Il ne nous en coûte aucunement de le déclarer, car si nous sommes journalistes, nous le sommes moins par vocation que par circonstance. Nous voyons tous les jours la presse au service des passions humaines, des préleiiiions éuoïstes, des ambitions rivales, des combinaisons minislériclles, des intiigues parlementaires, des calculs politiques les plus divers, les plus opposés, les moins nobles; nous la voyons s'y associer élroiieinent, mais nous la voyons rarement au service des idées, et quand par hasard il arrive à un journal de s’emparer d’une idée, ce n’est jamais pour elle-même, c’est toujours comme instrument de défense ou d’attaque ministérielle. Celui qui écrit ces lignes parle ici avec exi»érience. Toutes les fois qu'il a essayé de faire sortir le journalisme de l'ornière des partis pour le faire entrer dans le champ des idées et des rélormes, dans la voie des saines applications de la science écouoniii|ue à l’admmistraiion piihlique, il s’est trouvé tout seul, et il a dû reconnaître qu’en dehors du cercle étroit tracé par les lettres assemblées de quatre ou cinq noms pro|ires, il n’y avait |ias de dlseus^iun possible, il n'y avaii pas de politiij le.  quoi sert de nier le mal? Cela l'empèclie-t-il d’exister? Quand les journaux ne s'a-socieiit pas à des intérêts, ils s’associent à des passions, et à les examiner elles-mêmes de près, ces passions ne sont le plus souvent (|ue des intérêts égoïstes : vui>à 1 1 vérité. Les journaux qui pa-sent pour représenter des pas: ions valent-ils mieux que ceux qui passent pour représenter des ititéiêis? Telle est la question que nous laissons à décider à nos lecteurs.
Mais avant qu’ils la tranchent, il faut qu’ils sachent d’a-
,bord à quoi s en tenir sur ce qu’il y a de vrai et de faui dans la subtile distinction qui fait le fond de la lettre à quelle nous répondons.
M. Petelin pense que le journalisme doit rester à Técai
N pnii
des alîiiires; mais d’abord est-il beaucoup d’affaires H
po
lesquelles il puisse être admis à intervenir? quelles so ces affaires? qu'on nous les fasse connaître! Si l'opinion laquelle le nom de M. Duveyrier a été attaché compori une objection fondée, sérieuse, invincible, ce n’est pa8,n'^*ltipav faut le dire, d’être dangereuse, c’est d'être inapplicable.
Rendez-vous-en compte vous-même par quelques eum*. pies pris au hasard.
Dcui systèmes sont en présence à la tribune ; l'Etat gafî
Won$ne
dera-t-il pour lui l'exécution des chemins de fer, ou l’abarf^iupeüîç
donnera-t-il aux compagnies? — Supposez qu'un journi ait assez d'influence pour faire prévaloir celte dernièi opinion, il aura fuit triompher l’tdée, mais où sera Vint rét? Le journaliste, il est vrai, pourra, si des compagnies s forment, aller leur demander d'étre admis à souscrire u certain nombre d'actions ; ces compagnies seront libres d lui en donner ou de lui en refuser, mais voilà tout ! Il sei dans la position de tout le monde.
Deux intérêts contraires sont en présence; ce seront, vous voulez, le colza et la sésame, ou les fers et les vignes, serait commettre une grande erreur que de croire qu’il suffii d'aller dire à l'un de ces deux intérêts : Payez-moi, je voui
<iyaïil
•î'isde§!
’^ttOQs d
^ire
défendrai. Un journal, dont la rédaction en chef avait élér^ç
donnée à M. Charles Didier, a été fondé, il y a trois ans en-r1üestio
viron, sur celte espérance qu'il serait soutenu par l'intérêt ta \
Mor
viticole; il a vécu trois mois!
Que ceux qui craignent que Vintérêt privé ne vienne dans la presse s’y discuter lui-même au détriment de ce; les
elle, par opposilion, Vintéréi public^ se rassua n ger n’est pas grand !
it privé parvînt-il, là la faveur de quelques queso iniques, à se glisser dans les colonnes des jouric|iies, qu’il ne réussirait jamais à s’y emparer que »- petite place. Est-ce que toutes les grandes quesc\ «.lestions politiques, les question? qui importent leur du pays, au développement de nos institu- X consolidation ou au renversement d’un cabinet, >as exclusivement des questions de partis? Est-ce piestions ne sont pas celles qui, en réalité, constifond et l’importance d'un journal ? .
t.elin pense que lorsqu’un journal traite une quesnomique ou de travaux publics, ce qui importe, ^as que a la science soit juste ou non, c’est qu’elle ncère , c’est que le lecteur ne puisse être trompé, a, croyant suivre une opinion de bonne foi, il ne fe pas des arguties salariées. »
. venons do montrer que ce ne serait jamais que ’ement et par exception que le lecteur d’un journal il être exposé à ne recevoir que des arguties salanous pouvons donc dire hautement que nous dilTé- ’avisavec M. Pelelin : à l’opposé de ce qu’il pense, lensons, en fait de questions économiques surtout, opinion la meilleure n’est pas celle qui est la plus éressée, mais celle qui est la plus juste-, e question spéciale surgit : par exemple, la question ns. Un intéressé dans cette question, qui en n fait ant de longues années une étude exclusive, se présente is avec un travail remarquable; si ce travail est d’acavec les principes économiques du journal, devrons- » l’écarter pour donner la préférence aux articles déstn-
téressés, mais nécessairenieni superficiels, de l’un de nos rédacteurs qui ii’aura pu se former d'opinion que sur la lecture de documents ou de firocliures émanés des iutéiêtsi contraires? Dans laquelle des deux suppositions rmtérèl public sera-t-il le mieux compris, le mieux ser\i? Pour- î quoi ne le dirions-nous [>as? — H est des questions arides, compliquées, quM faut qu’un inlérôt direct, important, vous ait forcé d’apprendre pour que vous soyez parvenu à résomlre la difficulté de les bien savoir. Si M. Pelelin était appelé à traiter dans un journal les questions dont il a eu, comme conseil de conleiitieux, à s’occuper presque exclusivement depuis quelques années, croit-il qu'il ne les traiterait pas iniiiiiment mieux qu’il n'eùl pu le faire alors qu’il ap[iarteiiait à la réilactiun du Natiunal? — La vénalité du journalisme est un danuer presque imaginaire ; le vrai, le réel danger, c'est celui auquel son ignorance expose trop souvent le pays. El ce danger, coni-' ment ne pas le craiudie, quand on voit à comb en de (|uestions Celle ignorance peut s éleiidre, quand on recuimaîl qu’il est impossible qu'il en soit auirement, atlemlo la rapidité avec laquelle les journaux sont obligés de se prononcer sur toute (|uesliuii qui surgit ?
Que M. Petetin iimis permelle, à notre tour, de le lui dire-, toute son argumm alioii pèche p.ir la base, quand il suppose que ce qui est l’exception peut devenir la règle et l’usage; s’il fut jamais une thcoiie qui rc|iosàl sur une illusion, c’est assurément celle qu’il combat. En droit, en principe, rien ne s’oppose à ce que le journalisme s’associe aux intérêts privés dont il juge qu'il [»eut prendre la défense sans trahir les intérêts généraux ; m iis en fait, mais dans l’application, tout est obstacle à ce qu’il eu soit ainsi, et la preuve de cela résulte même de ce qui s'est passé ù
l'occasion des nd^udicalions de clieinins de fer. Cependant. s’il fut une circonstance propice, assurément c’était celle-là. Eh bien! dans tous ces conseils d'administration des compagnies où l’on voit siéger force amiraux, force lieutenants généraux, force ducs npparienani à tous les régimes, compte-t-on un seul journaliste? Si ces compagnies, dans le but de s'assurer l’appui des journaux inOuents et dans l'espoir de forcer la main aux ministres en certaines circonstances, ayant à choisir entre un marin et un écrivain, entre un patronage illusoire ou un concours efficace, eussent donné la préférence aux principaux rédacteurs des principaux journaux, nous eussions compris alors que la question méritât de se poser et d’être dél a lue ; mais à l'occasion de quel fait s’est-elle produite? — A l'occasion de quelques dizaines d’actions parcimonieusement données ou offertes aux journaux quand c’était à qui, banquiers et ducs, pairs de France et déjiulés, anciens et futurs ministres , ofliciers de terre et de mer se les partagerait par milliers. En vérité, cela valait-il la peine qu’on poussât tant de clameurs et qu’on se mît en de si grands frais de calomnies ? Où donc est l’atteinte qui a été portée ici par l’intérêt privé à l’intérêt public?
Tout en admettant que le journaliste peut fort bien ne participer qu’à des affaires qu’il croit théoriquement honnêtes et justes, M. Petelin déclare que l'écrivain ne le peut faire sans se reaàre juge dans sa propre cause, acte, dit-il, que la morale de tous les temps a réprouvé. Si ce principe était vrai d’une manière absolue, M. Thiers n’aurait pas le droit de juger les actes de M. Guizot, ni M. Guizot ceux de Mi Thiers, quand l’un des deux serait ministre en remplacement de l’autre; tout homme politique, aspirant à prendre place dans les conseils de la couronne, serait condamné au
silence, sans en excepler M. Garnier Pagès, qui fait des di^ cours pour établir que la gauche et le centre gauche doiveni s’allier, afin de prendre en main les affaires ; tout jourmi entin, par cela même qu’il serait inléjessé au triomphe dt son parti, devrait garder la neutralité.
Quoi qu’on fasse et quoi qu'on dise, il faut reconnaître qu’il est bien peu de causes où l'on ne soit à la fois juge et partie. Ce n’est qu’une question d’intérêt plus ou moins direct, plus ou moins grand.
En résume, voici la vérité :
Les circonstances où le journalisme pourra utiliser sou concours ne seront Jamais que des exceptions infinimen; rares.
Si l’on bannit des journaux la défense des intérêts légitimes, ces intérêts, s’ils ont besoin de celle défense, créeront des journaux, en vertu du droit donné à tout Français par l’art. 7 de la Charte.
Si l’on interdit systématiquement au journalisme toute participation honorahlc à celles des grandes affaires qui. par exception, pourraient réclamer le concours de ses lumières et de son influence, il arrivera pour tous les journaux ce qui est arrivé pour le National, qui a vu ses rédacteurs les plus oapaldes le quitter pour entrer dans la carrière des grandes entreprises; ces journaux s’énerveront, s’abâtardiront ; ils perdront les écrivains qu’ils auraient intérêt à garder; ils garderont les écrivains qu’ils auraient intérêt à perdre. Voilà ce que le journalisme y gagnera; car, il faut bien qu’on le sache, il n’y aura jamais que des hommes de peu de valeur et d’intelligence, que des hommes de métier, que des écrivailieurs sans idées, qui pourront accepter- la carrière exclusive du journalisme comme une carrière définitive!
La preuve de la vérité, de celte assertion, nous la trouvons dans M. Pelciin lui-même, qui, ayant son avenir à laire, s’est retiré du journalisme pour enirer dans le barreau, et a renoncé à propager l’idée pour mettre à la solde des intérêts privés son savoir, son intelligence et sa plume.
Faites donc des théories pour les renverser ainsi de votre propre souffle !
A chacun sa part : aux poètes le monde imaginaire, aux publicistes le monde réel.
I<'mii.e de Girardin.
A M. ÉMILE DE GIRARDIN
Parlï, 17 noveinbrf 1845,
« Monsieur,
» Les termes de votre article me permettent d’espérer que je n’abuserai pas de votre bienveillance et de la patience de vos lecteurs en vous adressant ces dernières observations.
» Votre argumentation peut, ce me semble, se résumer en quelques points principaux.
— l(ii —
» 1“ Le joiiri)ali«!no n'a aucune otaanisation légale donc chaque journal est paiTailemciit libre de son actioi Qu il se Consacre a des idées nu à des inléièts, à des in léréls généraux ou à des inlérêls privés, rien ne le li( nulle règle ne l’oblige.
» N(tn, rien, — sauf les lois de la morale publique f indi\iduelle ; sauf la loyauté, la droiture, la délica!es?( Disculoiis-nous ici sur les délits prévus et caraclérisés p;i les lois? Il n y a rien à dii'e sur ceux-là- La loi a résumé 1 conscience universelle, c’est l’alTaire du tribunal de l’ext cuter. Il n y a pas lieu d’appeler l'opiniou à se prononce de nouveau.
» 2” Et en effet, ajoutez-vous, il existe nombre de jour naux qui s affichent comme les défenseurs de tel ou tel in térêt collectif; intérêts commerciaux, industriels, agii coles, qui s’en étonne? qui le blâme?
» Personne ; et cela précisément parce que ces jour naux ne cachent pas le mandat qu’ils se donnent et l'inté lêt qn ils défendent. Ayez la honte de vous souvenir qu c’est la seule distinction fondamentale que j'aie établie Quand les propriétaires de vignes annoncent qu'ils vont ?i donner une publicité spéciale, que disent-ils impliciîemen par là? Qu’ils croient leurs intérêts sacrifiés par la loi fi? cale, que cette loi viole 1 équité, la vraie science économi que, les interets du pays en ce qui toiiclie la production 1 exportation, la consommation ; chacun en croira ce qu’i voudra, et ils ne paraissent pas compter eux-mêmes beaucoup sur la puissance de leurs arguments, puisqu'ils le: abandonnent en laissant tomber les journaux qui déviaient les propager; mais, quoi qu’il en soit, ils n’essaienl de tromper personne, et, encore nne fois, lu franchise e?l tout ce qu’on peut leur demander.
» 3’ Vous me faites dire : « Le mal est d’être à la fcis iiitt'ressé et juge dans sa piopre cause. » Lt vous ajoutez idorieiisenienl <iue pas un de nous n’agit sous une autre üudilion, et que, dans chacune de nos paroles et de nos étions, nous sommes tous intéressés et juges. Vous me cîn les chefs de partis et vous me dites : « Comment ! parce que M Thiers est intéressé à la chute de M. Guizot, et ré* < ciproquement, il serait interdit à ces hommes d'Etat d’at- ■ laquer leur adversaire au pouvoir ou dans l'opposition. » » Je n’ai pas pu écrire une puérilité telle que celle que ous m’imputez; et, en ciïet, si vous voulez recourir au este de ma lettre, vous y lirez ;
« Le mal, c’est que le juge, investi de la confiance des I lecteurs, garde son double rôle d’intéressé et de juge, et I le garde sans les en avertir. »
» Toute la question est là. C’est une question de trahiion, d'abus de coiiliance. Quand M. Guizot attaque d. Thiers ou réciproquement, chacun sait à quoi s’en tenir iur l’intérêt que peut avoir chacun de ces hommes d’Etat i discréditer son adversaire; chacun est averti. Les arguineols, les accusations mutuelles, les plus habiles stratajèmesde tribune, rien de tout cela ne peut faire oublier la iilualiou respective des combattants.
» En est-ii ainsi du joui nalisle qui se donne secrètement îun intérêt privé? Quoi! la veille, il défendait mes intétêts, à moi abonné, contribuable; il les défendait au nom ^es principes économiques et administratifs sur lesquels j’étais d’accord avec lui, et demain, les poches pleines d’actions de chemins de fer, ayant un intérêt direct et personnel à plaider adroitement le contraire de ce qu’il défendait iiier, il remplira un rôle loyal ! Ne fit il que se taire, ce se— mil encore une trahison, la trahison d'une seulineile. Le
Iü6 —
ëiicncc des journaux esl souvent pius(|u'une approbation, c’est une protection elîeclive, tt. pour ainsi dire, matirielle. — Kxaminez l’itisloire do la fusion du Xoril.
« -i" J’ai dit qu’une 0 [union sincère, juste on non, valait » mieux qu’une opinion iniéressée ; et vous me répondeii » que vous préférez, pour votre journal, l'opinion inléres- » sée, mais éclairée, d’un iiomme (jni vous apporte uii bon^ » travail sur une question spéciale. »
» Je le crois bien ; il est intéressé dans la question des lins, mais vous ne l’êtes pas, et c’est vous, d’abord, qui jugez mon opinion, qui l'adinetlez on la repoussez, suivant qu'elle est conforme on non à la direction de votre feuille. Il est dans son rôle et vous dans le vôtre. Moi-même, j’ai eu à demander de la publicité pour certaines queslioOf spéciales; je la réclamais sans embarras, même quand je pouvais y être intéressé, au moins inüirecleinent. Pourquoi? c’est que le journaliste auquel je m’adressais restait libre d’admettre ou non, et gardait vis-à-vis de moi son, entière indépendance.
« 5® Mais, dites-vous, celle discussion porte sur bien peu » de chose, car la presse n’a pas une grande valeur pour » les intérêts industriels et commerciaux. — Voyez plutùl » ce qui se passe ; les compagnies de chemins de feront » demandé des patrons à la pairie, à la chambre des dépu* » tés, à la marine, à l’armée, à l'administration, à toutes » les classes; voyez-vous ligurer dans leurs conseils une U seule notabilité du journalisme? »
B Je ne voudrais pas, pour mon opinion , d’autre argoment que celui-là. Pourquoi n’a-t-on pas songé à afïi.hjr des noms do journalistes? Parce qu'il fallait les acquérir secrètement; parce que leur concours ne signifiait rien s’il était public, parce qu’un journaliste qui serait passé
publiquement dans une compagnie, aurait d’avance disaéditétoutce qu’il aurait écrit ensuite, soit sur cette compagnie, soit sur toutes les autres.
» D’ailleurs, nous discutons un principe : ne nous airèlons pas aux détails, lin principe va toujours jdus loin (péon ne l’a prévu. Vous autorisez la vénalité en affaires industrielles, pourquoi l’interdiriez-vous en affaires politiques? Louis XV se vendait aux accapareurs de grains ; Dubois ■s’était vendu à l’Angleterre. Dans les deux cas d’oû venait le crime? De ce que l’un et l'autre manquaient de la notion sainte de l’autorité et de la responsabilité morale. Détruisez aussi cette notion dans le journalisme et demain vous aurez en France des feuilles secrètement vendues à l’Angleterre, à la Russie, à toute puissance qui aura intérêt à développer chez nous un germe qui lui soit favorable ; qu’il s’agisse de notre marine ou de la Pologne; de l’abolition de l’esclavage ou de la question d’Orienl! La conscience ne se divise pas ; elle est entière, ou elle n’exisie plus. Quiconque trahit sa conviction dans une question économique ou administrative, peut la trahir et la trahira si l’intérêt est assez grand pour lui, s’agît-il de renouveler Aboukir ou Trafalgar, ou les massacres île Saint-Domingue.
« 6'* J’ai attribué à la presse un rôle trop élevé. J’ai rûvé » qu’elle était exclusivement l’expressioti de \'iJéc, tandis » qu’elle n’est et ne peut être que l'organe des intérêts et, »àcet égard, je lui ai prêté sur la tribune une supério- » rilé qu’elle n’a pas. Entre un discours de M . Barrot et un » article du Siècle, une harangue de M. Guizot et un arti- » de des Débats, y a-t-il une différence? »
» Il y a bien longtemps. Monsieur, que je ne rêve plus, si jamais j’ai rêvé Aussi ne me fais-je point d’illusion sur les choses et les hommes de mon temps et notamment sur
le lôleacluel do la presse. Ayez la bonté de recourir à ma iellre : vous verrez ([ue je vous signale V envahissement dû la presse par les intérêts^ comme universel; j’accusais théorie de M. Duveyrier seulement de venir le compléler, de donner une logique et nue justitication au mal et de iet rendre ainsi incurable.
» Mais eritin, telle quelle est^ je répète ce mot, lu presse est encore le seul véhicule de Vidée y et cela sera facile à démontrer par les faits.
» Toutefois, Monsieur, je ne prétends pas que la presse doive être une prédication interminable, ou une thèse iucessante de philosophie. En politique, le nombre des idées
sur lesquelles roule un siècle entier n’est pas grand. L’essentiel c’est, qu’existant dans la nation, l’idée, fût-elle unique, trouve un moyen de se répandre. Eh bien ! malheureusement, d’une part la constitution fiscale de la presse, qui la met entre les mains d’une seule classe sociale, et même d’une brève série d’individus; et, d’autre part, les habitudes morales que tendrait à encourager la théorie de M. Duveyrier, font qu’aujourd’hui l’idée nécessaire aurait peu de chances de se produire. Tout au plus le pourraitelle sous les formes mauvaises qu’inspire toujours la contrainte, sous les formes de la passion, de la faction, delà conspiration plus ou moins occulte.
» Maintenant, croyez-vous sincèrement impossible l’existence de cette idée nécessaire? Votre esprit, éminemment sagace, serait-il, par le succès, abusé au point de ne pas voirie mouvement qui se prononce autour de nous, au loin, partout? Vous semble-t-il qu’il n’y ait. plus dans l’organisation de la société aucune grande iniquité, pour le moins équivalente aux inégalités que 89 est venu détruire? — J’hésite, vous le voyez, à em[doyer quelqu’une de ces
phrases vagues et mal délinies (iiie les peiTü(|iiels répètent à satiété dans l'espuir d’attirer sur eux l'alleution publique, et sans lro[i se soucier de savoir eux-uièmes ce qu’ils iliseut. Mais vous me com[)remlrez, et tous les lioinines de bon sens me compreudroiit.
» Eies-vous convaincu que ca caquetage ne couvre rien? Ce serait, à mou avis, un jugeuieiit bien léger. Happelezvuiis le saiul-si monisme. Là aussi il y avait nombre de plirases toutes faites et fort obscures; là aussi il y avait des vanités ambitieuses, des prétentions collectives et individuelles exorbitantes. Et pourtant le saint simonisme n’a-til rien laissé? — Il faudrait être aveugle pour le croire, foule la presse esi pleine de scs débris, toute la nouvelle économie politique et administrative vient de lui. Il va régner bientôt sur la part de gouvernement qui reste à la rcivréseulation politique.
« Ce mouvement d'idées, le seul perceptible qui se soit accoin{di depuis la révolution de 8'J , est-ce la tribune qui l’a provoqué, ou bien est-ce la presse?
» Il en est tout de même aujourd’bui. La presse de tactique peut bien s’asservir à répéter les bruits de tribune, cl aussi voyez quel chemin elle fait faire aux esprits? Mais la presse de propagande , la presse des idées sera toujours en avant de la tribune, car elle est l’expression de l’initiative individuelle, seul moyen réel de progrès, quoi qu’on en dise, aujourd’liui que l’association est vantée outre mesure. L’initiative individuelle n'est pas soumise au niveau de celle inuyenne électorale qui , sauf les exceptions , ne peut produire que la médiocrité. Uecourez à l’étymologie latine ; une inoijeiDie, c’est un medium; c’est littéralement la médiocrité; et l’ariihmélique le dit comme la grammaire.
» Cette presse des idées, vous l’appelez la presse de pas-
sion. Vous avez raison. Mais pourquoi est-elie passionnée' Parce qu’elle esl contrainte.
» Si à toutes les causes extérieures et légales d’affaiblissement qui pèsent sur la presse, vous ajoutez encore, par la théorie de M. Duvcyrier, une c.xuse de dégradation intérieure et morale , vous arriverez à l’anéanlisseinent de l’esprit français, à une désorganisation intellectuelle dont les symptômes ne sont déjà que trop visibles.
» Ne prenez pas , Monsieur, ces derniers mots pour uuc de ces malédictions banales que les mécontents jettent sur leur époque. Non ! je ne suis pas aveugle , et , quoi qu'ou en dise autour de moi , je vois bien que par ce qui'se passe, que par cet immense développement de la civilisation matérielle , la France rend son territoire plus compacte, sa population plus homogène; qu’elle fait un nouveau pas vers la démocratie, un irrévocable progrès vers régalité! Je vois bien que tout le labeur de l’esprit humain, que r toutes les inventions du génie contemporain sont consacrés
au grand nombre, ne s’appliqueront qu'au prolit exclusif du plus grand nombre. Je vois bien que ce mouvement prodigieux de spéculation se lésoudra eu élévation du salaire et du travail et en abaissement proportionnel du capital oisif, comme le prouve déjà la réduction de la dette dans la plupart des Etats de l'Europe. Je vois bien que si quelques banquiers gagnent des millions , la masse des travailleurs gagnera des milliards.
» Je vois tout cela ; et mieux je le vois , plus je sens que K .c’est un crime aux esprits élevés de ne pas songer qu’il faut
une âme, une intelligence à celte ruche travailleuse ; de ne pas s’apercevoir que l’assoupissement et un mortel ennui régnent dans les régions supérieures de la nation; que le niveau des inspirations de la classe gouvernante s’abaisse,
et que la démocratie française, qui n'a pas pour le labeur industriel les facultés natives de la race anglaise et américaine, perdant les éléments de sa supériorité propre, risque de se trouver partout au second rang, et dans sa direction naturelle et dans la carrière accidentelle où elle s’avance.
» Permettez-moi un dernier mot, après ces trop longs développements , un mot de réclamation personnelle qui seul aurait suffi pour motiver cette lettre.
» Vous dites : a 11 faut bien qu’on le sache : il n’y aura » jamais que des hommes de peu de valeur et d’intelligence. » que des hommes de métier, que des écrivailleurs sans » idées , qui pourront accepter la carrière exclusive du » journalisme comme une carrière définitive!
» La preuve de la vérité de cette assertion , nous la fi trouvons dans la personne de notre contradicteur; nous » la trouvons dans M. Petetin lui-même, qui, ayant son i) avenir à faire, s’est retiré du journalisme pour entrer » dans le barreau et a renoncé à propager Vidée pour met- » tre îi la solde des intérêts privés son savoir, son inlelli- » gence et sa plume. Faites donc des théories pour les » renverser ainsi de votre propre souffle ! »
» C’est moi, Monsieur, qui vais renverser d’un sovffle votre théorie, A la .vérité, il en devrait coûter à mon amourpropre; car c’est un aveu d'impuissance que je vais faire, et il est habile de se garder de ces sortes de confessions.
» Eh bien! je vous assure que je n’ai point quitté le journalisme; mais que c’est le journalisme qui m’a quitté. Si j’avais pu écrire librement ma pensée et disposer, en pleine puissance, d’une publicité politique, nulle autre ambition ne m’aurait tenté; et encore aujourd’hui, nulle autre fortune ne me paraîtrait plus désirable. Mais, je
— Mi —
l’avoiiP, «otimeflrt; mon opinion à l'opinion d’antrui, h voir mnliler tliaque jour, lui voir enlever précisément ce qu’elle a de pins personnel et de plus intime; m’enrégimenter dans une coterie; m’inspirer d’elle uniquement el lui soumettre jusq l’à la dernière virgule; voilà ce que je n’ai pas voulu, voilà ce que je n’ai pas pu. Appelez cela de rindocilité ou de l’orgueil, comme vous voudrez; je 1 p mérite sans doute, puisque tant d’écrivains honorables el que j'honore sincèrement , se résignent à ce que je n’ai pu supporter. Mais la vérité est que je n’ai vu là qu'un métier; et, métier pour métier, j’ai préféré celui qui du moins no me soumettait pas à celte torture de l’esprit et de la conscience.
» Ansf.lmf Petfti\. »
RÉPONSE
17 novpmbr# I8î3.
« Si l’opinion à laquelle le nom de M. Duveyrier a én » atlaché comporte une objection fondée, sérieuse, invinf> cible, ce n’est pas, il faut le dire, d’ètre dangereuse, c’esi » d’être inapplicable, » avions-nous répondu à la troisièni* lettre de M. .\nselme Petetin. Ce point de notre réponsf en était le point essentiel, le point culminant, le point qo:
nr, —
domine toute la question, tout le déliai; or, c'est précisément le point que notre lionorable contradicteur, dans sa réplique, laisse complètement à l’écart. Celte omission volontaire de sa part s'explique facilement d'elle-méme et par l’impossibilité de contester la vérité de notre affirmation, et par l'impossibilité de l’admettre. La contester, c’était marcher au combat sans armes, sans munitions; l’admettre, c’iHait avouer qu’on s’escrimait contre des moulins à vent, qu’on s'attaquait à une exception qui ne saurait jamais cesser d’en être une, enfin à une véritable illusion.
M. Petetin n’est pas le premier qui ait jwiié de journaux qui vendaient leurs questions; celte accusation a été portée à la tribune de la chambre des députés par M. Chapuys de .Montlaville, vers la lin de la session dernière; mais l’accusation est restée toujours dans le va^ue, et rien n’a pu l’en faire sortir. Et, remarquez-lc bien, quand nous disons cela, ce n’est pas que nous veuillons le moins du monde nous constituer en apologistes systématiques de la presse; tant de journaux ont une existence si précaire, que nous ne doutons pas que pour échappera la mort, ces Journaux ne se fussent empressés de se vouer à la défense de l'iniérèt privé qui les aurait fait vivre, s: cet intérêt privé se lût rencontré. Nous voulons seulement constater, comme un fait péremptoire, que cet intérêt privé, qu'il plaît de représenter comme un fléau prêt à envahir toute la presse, n’est qu’un fantôme insaisissable qui a constarnment échappé à ceux des journaux naissants ou moribonds qui avaient mis en lui toutes leurs espérances.
Pour se vendre, comme pour se marier, il faut être deux; pour que les journaux se vendissent à des intérêts, il faudrait qu’il y eût des intérêts qui les achetassent : où sont
donc ces intérêts que l’on met sans cesse en avant, mais que l'on s’abstient toujours soigneusement de désigner? Süs existent, qu’on les nomme, qu’on les montre! Si ces intérêts n’existent pas, il faut en convenir, la question soulevée perd tonte son importance, du moins on fait, sinon en principe.
^•ous pourrions borner là notre réponse à la lettre de M. Pelelin; mais sans nous appesantir sur des distinctions insignifiantes ou trop subtiles, il est des objections que nous ne voulons pas laisser sans réfutation.
M. Peletin prétend qu’il n'a pu écrire une puérilité telle que celle-ci : « Le ma!, c’est de se rendre jiifié dans sa pro- » pre cause, acte que lu morale a toujours réprotsvé. » Nous ne pouvons qu’engager M. Petetin à relire le Pi* paragraphe de sa troisième lettre qui commence précisément par ces mots, auxquels nous ne nous arrêtons un court instant, qu’aiin (pi’il soit bien acquis à la discussion que nous n’avons pas fait une citation qui ne fût rigoureusement exacte. Nous ne sommes pas de ceux qui prêtent à leurs contradicteurs des arguties puériles afin d’en avoir plus facilement raison ; c’est un genre de polémique qui n’est pas à notre usage.
M. Petetin, qui désavoue la première section de son paragraphe, se retranche derrière la seconde partie, ain.ci conçue : « Le mal, c'est que le juge investi de la confiance » des lecteurs, garde son double rôle d'intéressé et déjuge, » et le GAHDE SAKS LES AVERTIK. O
Soit, nous acceptons encore la question posée dans ces termes; à savoir : — Que le mal gît dans le défaut d’avertissement préalable, dans le secret gardé par un journal sur le degré d’intérêt qui se mêle à l'expression de son opinion.
M. PeteHn admet que M. ïhiers, bien que juge et partie, a le droit déjuger M. Guizot son compciileur, ou réciproquement, parce que le public suit à (;uoi s'en tenir sur l’intérêt que peut avoir ciiacun de ces deux hommes d'Etat à discréditer, à condamner son adversaire; si M. Petetin est conséquent avec lui-rnôme, il admettra donc qu’un journal, pour avoir le droit de s’associera un intérêt privé et de le défendre légitimement, n’aura, dans ce cas, qu’à faire connaître à ses lecteurs que ce n’est pas comme organe exclusif de l'intérêt général qu’il s’exprime.
Réduite à ces termes, la question diminue considérablement de prdportion et devient des plus simples.
Dès lors plus d’objection sérieuse contre le journal détendant, par exemple, les compagnies de chemins de fer, s’il est de notoriété publique que son principal rédacteur l'ait |)arlie du conseil d'administration d’une compagnie. Les abonnés ce journal sont avertis. Voilà M. Petetin satisfait.
Mais, dit M. Petetin : « Pourquoi les compagnies dcclie- « mins de fer n’ont-elles pas songé à faire entrer dosjour- » nalistes dans leur conseil? — Parce qu’il fallait lesacqué- I) rir secrètement; parce que leur concours ne signifiait » rien s’il était public; parce qu’un journaliste qui serait « passé publiquement dans unecompagnie aurait discrédité » tout ce qu’il aurait écrit ensuite, soit sur cette compagnie, » soit sur les autres. »
M. Petetin oublie qu’un peu plus haut, dans la même lettre, se trouve cette phrase, dont l’une contredit nécessairement l’autre ; « En effet, il existe nombre de journaux qui » s’aflicbent comme les défenseurs de tel et tel intérêt collec- » tif. Qui s’en étonne? qui les blâme? — Personne, et » cela précisément parce que ces journaux ne cachent pas le
» mandat qu’ils se donuenl et l' intérêt qu ils défendent.))
l'claircissoiis le débat («ar un exemple •
La qiieslion des houilles osl à l’ordre du jour;
Le propriétaire d'un journal politique est on mèmetemp? intéressé dans une ex[»loitation houillière; il en prévienlsr? lecteurs ; ses lecteurs le savent, ils sont avertis. Croit on que les articles qu’il fera paraître, — en admettant qii'ib soient approfondis, remarquables, sincères, — pour s’opposer, si telle est son opinion, à l’abaissement du tarif protecteur, seront conséquemment suspects et discrédités?
M Peletin djl : Oui ;
-Nous, nous disons : Non, et voici l’observation sur laquelle nous appuyons notre opinion pour combattre la sienne.
L'n débat s’élève à l’une des deux tribunes législatives : il s'agit par exemple de la question des fers.
Un avocat et un maître de forges demandent la parole : lequel des deux sera le plus atlentiveineul écoulé ? Ce n’est pas douteux, ce sera le maître do forges par cette raison qu’on se délie encore moins de l’homme spécial qui défend ses intérêts, que de l’homme superficiel qui ellleure le? questions, quand il ne les fausse pas.
Ceci n’est pas une théorie douteuse ; c’est un fait incontestable.
« .Mais, dit M. Petetin, si l’on autorise la vénalité delà » presse en affaires industrielles, pourquoi l'interdirail-on » eu affaires politiques? Détruisez la notion sainte de l’an- » torité et de la responsabilité morale, et demain vous aui w » en France des feuilles secrètement vendues à l’Angl''- » terre, à la Russie, à toute puissance qui aura un intérêt à » développer chez nous un germe qui lui soit favora- » ble. »
A celte objection voici io réponse ;
Ou cet intérêt existe ou il n’existe pas ;
S’il n’exihte pas , le danger est chimérique.
S’il existe, rien de plus lacile à l’Angleterre, à la Russie que de créer à Paris des journaux qui aient pour but de développer chez nous un germe qui soit favorable à l'un ou à l’autre de ces deux pays.
Et suflit-il qu’une opinion soit consciencieuse, soit désintéressée pour être h l'abri de tout soupçon, de toute mé disance ? La Presse ne passe-t-elle pas pour être à la solde (le la Russie? Cependant elle n’a point à craindre qu’on dise d’elle ce que disaient d’une feuille radicale les ministres du duc de la Victoire : « No trabaja por nada. »
Le Journal des Débats défend à outrance l’alliance de la France avec l’Angleterre, alliance funeste qui nous isole en Europe, nous égare sur nos intérêts, nous condamne à un rôle subalterne indigne de notre passé, nous berce dans line sécurité trompeuse et nous prépare un réveil terrible. I,e Journal des Débats serait aux gages de la Grande-Bretagne, que ses articles n’en seraient ni plus ni moins fâcheux. Ils font tout le mal qu’ils peuvent faire!
On le voit, les grandes et belles phrases dont se paie trop souvent le lecteur superficiel ou distrait, ne sont pas toujours de bonnes et solides raisons; mais ce qui nous étonne, c’est qu’un esprit aussi distingué, aussi positif que M. Petetin, s(; soit laissé entraîner à se rendre l’écho de banalités qui ne supportent pas le plus léger examen. Il a écrit avant de réfléchir, au lieu de réfléchir avant d’écrire.
Mais de ce que nous avons dit en faut-il conclure que nous pensons que la presse doive s'ériger en boutique, et que les écrivains n’ont rien de mieux à faire que de mettre leur plume à la solde des intérêts privés, ou de certaines
causes plus ou moins légitimes? — Tirer de nos articles cette conclusion, ce serailtomber dans les indignes calomnies contre lesquelles nous avons protesté. Dans cette discussion où nous nous sommes laissés entraîner par notre mépris profond pour toute hypocrisie, par la réaction que provoqufi en nous toute exagération, nous n’avons voulu faire qu’une chose : — rétablir la vérité des faits et celle
des situations. Or , nous croyons avoir pleinement prouvé : — qu'il n’y a pas lieu de craindre que l'intérêt privé, pas plus ouvertement que secrètement, vienne souvent dans la presse s’y discuter lui-même et s'y défendre au
détriment de l’intérêt général; — 2*^ que l'envahissement du
journalisme par les intérêts privés signalé comme universel, n’est qu'un mal imaginaire ; — 5^ que ce ne sont' pas les journaux qui manquent aux intérêts privés, mais les intérêts privés qui manquent aux journaux ; — 4^ quelescasoù les rédacteurs d'un journal pourraient échanger une parti* cipation fructueuse contre un concours utile ne. seraient jamais que des exceptions infiniment rares, dont on ne pourrait pas citer un autre exemple que celui fourni par les colonies; — 5® qu'il serait pliilôi à désirer qu'à craindre que les écrivains se mêlassent au mouvement des affaires, poiiry puiser une expérience, des aperçus et des idées qui font trop généralement défaut au rédacteur qui n'a appris les questions que dans les livres; — d® qu’un journal qui accepterait franchement devant ses lecteurs la posilion qu’accepte un pair de France ou un député lorsqu’il monte à la tribune pour y défendre un intérêt qui le touche, n’aurait rien à craindre des sévérités de l’opinion ; — 7® qu’enlin ce qu’on appelle la presse mercantile par opposition à la presse passionnée, n fait faire au journalisme tin véritable progrès; si vous en douiez, lisez les journaux de t850 à 4856, et vous
Cil serez convaincu, à moins que vous ne persistiez à donner le nom d'it/écsà des violences, à des exagérations, à des impostures, à des calomnies, qui se traduisaient en émeutes, en complots, en machines infernales, en tentatives de régicide, qui aboutissaient à vous faire dépouiller du droit d'association, à faire voter d’urgence les lois de septembre, ou à faire rétrograder le pays alarmé dans la voie de la résistance !
Oui, sans doute, nous en convenons, « telle qu'elle est,
» la presse est encore le seul véhicule de Vidée; » mais en conscience, si l'idée est absente des colonnes du National, aussi bien que des colonnes du Journal des Débats, des colonnes de la presse révolutionnaire, aussi bien que des colonnes de la presse ministérieüe, faut-il l’imputer à M. Duveyrier, à sa société en commandite et à sa théorie ?
« La presse des idées, vous l’appelez la pi'esse des pas- » sions, » — nous dit M. Peletin ; c’est à tort que notre honorable contradicteur nous attribue une confusion que nous n’avmns pas faite, et dans laquelle il ii’y avait pas de risque que nous tombassions, car ce qui distingue, à nos yeux, l’une de l’autre, c’est que la presse des passions est sans idées, et que la presse des idées est sans passion.
Nous appelons la presse des passions celte presse qui, en haine d’une dynastie ou d’un cabinet, d’une famille ou d’un homme, calomnie toutes les intentions, dénature tous les faits, insulte tout ce qui est élevé, élève tout ce qui est bas, et s’imagine qu’il n’y a qu’à diminuer le cens électoral ou qu’à l’abolir nitièremenl pour résoudre tous les problèmes de notre société, toutes les diflicultés de notre temps. Nous appelons encore la presse des passions cette presse sans initiative qui vil uniquement de représailles contre l’opposi-
tion, et qui soutient que l’on ne saurait ni concevoir ni réaliser rien de mieux que ce qui esl; qu’il n’y a rien à faire que de durer; (|ue la loi éleclorale satisfait à tous les besoins légitimes d’une représentation sincère. Que cette presse soit à l'excès optimiste ou révolutionnaire, nous ne l’appelons pas la presse des idées !
Nous appelons la presse des idées celle qui, au lieu de regarder en arrière, dans le passé, regarde en avant, dans l’avenir, cherche laborieusement les lois de la société nouvelle, telle que Tout déjà faite en France trente années do paix, le perfectionnement des voies de communication, les progrès de l’industrie, l’extension du commerce, la découverte de la vapeur, la création elle maintien de celte assurance mutuelle contre la guerre qu’on est convenu d'appeler : l’équilibre européen, le développement du principe de l’égalité des partages par voie de succession, le morcellement toujours croissant du sol , l’augmentation
illimitée du nombre des petits propriétaires, l’appauvrissement continu des anciennes classes privilégiées, l’élévaliuii graduelle dos classes ouvrières par l’accumulation ilo leurs épargnes, la lutte sourde engagée entre le capital el le travail , le règne de la haute banque, les audacieuses enireprises de la spéculation , les conquêtes inaliénables de la science et du génie d’invention', etc., etc. Nous appelons la presse des idées par opposition à, la presse des passions celle qui ne croit pas qu’il suffit de réformer la loi éleclorale pour donner le jour à une génération d’bommcs d’Etat dignes de ce nom, d’hommes politiques expérimentés, de législateurs éclairés; nous appelons la presse des idées celle qui ne croit pas qu’il suflise de mettre M. Thiers à la place de M. Guizot, ou M. Barrot à la place de M. Tbiers, üur thfînger la situation politique de la France , en Eu-
rope. Nous appelons la presse des idées par'opposition à' la presse des passions , celle qui ne croit pas qu’il suffise, pour nous rendre dans le monde notre rang de puissance' de premier ordre , d’affecter une attitude altière, d’écrire -des notes peu mesurées, de parler à la tribune un langage hautain , d’inquiéter les rois , d’agiter les peuples, de* se ‘^poser enfin en gouvernement de propagande; nous appelons la presse des idées celle qui ne croit pas que tout soit dans la grandeur et la sonorité des mots, celle qui se donne* "la peine d’aller au fond des choses, celle qui ne se borne pas à dire vaguement : Il faut que la France pèse dans les ' balances du monde un poids décisif; il faut qu’elle ait une armée et une marine imposantes, etc. ; celle qui, voulant fermement la fin, cherche consciencieusement les moyens;
' Celle qui, sé proposant un but, ne marché pas aveuglément "en sens contraire ; celle qui , se rendant compte des diffi- ' cultés sans se les dissimuler comme sans se les exagérer,' ^met son honneur à s’efforcer de les vaincre ; nous appelons • la presse des idées celle qui estime les hommes pour le moins autant que les institutions ; celle qui remonte des effets aux causes, et se préoccupe moins du mal que du remède ; celle qui croit que la science économique, appelée à changer tous les rapports de peuples à gouvernements, est loin d’avoir dit son dernier mot , et qui le cherche !
Mais pourquoi cette presse des idées, qui a essayé de se faire jour, n’a-t-elle abouti qu’à de vains efforts, faut-il le. * dire? — C’est que la presse des passions a tout fait pour l’étouffer sous le poids de ses dédains et le bruit de ses clameurs. Depuis quinze ans la presse des passions a si bien fait, qu’elle n’a pas laissé debout une seule illusion , intact un seul prestige; il n’est pas un progrès, pas une liberté, pas une idée juste qu’elle ne soit parvenue à com-
promeltre par ses eiagéraüons 1 C’est donc à ceUe-ci qu'ü faut s’en prendre si , comme le dit M. Petelin , l’assoupissement et un mortel ennui régnent dans les régions supérieures, si le niveau de la classe supérieure s’abaisse, si la démocratie française , perdant les éléments de sa supériorité propre, risque de se trouver partout au second , rang. j
En terminant , M. Petetin prétend que ce n’est pas lui I qui a quitté le journalisme, mais que c’est le journalisme i qui l’a quitté. 11 explique comment. Nous comprenons facilement qu’un homme qui a de la fermeté dans le carac- i tère, de l’indépendance dans les idées, de la sincérité dans les convictions, supporte impatiemment tout contrôle autre que celui de sa propre réflexion, et s’assujettisse sans révolte à la discipline d’une coterie ; mais M. Petetin n’at-il donc pas été deux fois , au moins , rédacteur en chef , rédacteur souverain , de deux journaux : d’abord du Précurseur, à Lyon , ensuite du Monde, à Paris , où il succéda à M. de Lamennais? M. Petetin avait assez de talent , qu'il i nous permette de persister dans notre opinion , pour que ' le journalisme ne le quittât pas, s’il y avait tenu fortemmit. Ne vouloir qu’à demi , ce n’est pas vouloir.
ËniLE DE GlBARDUt. I
A M. EMILE DE GIRARDIN
Fontain&bleaii« 5 jniHet 1846.
c Monsieur,
a Vous votties bien citer mon nom dans votre feuille d’avant>bier, et il vous paraîtra sans de «te singulier que celte mention donne lieu à une réciamaticm de ma part, car elle m’associe de la façon la plus flat'teuse à un grand nombre d’écrivains» parmi lesquels je doU^mc trouver honoré d'être rangé.
» Toutefois» Monsieur» il n’est jamais agr> îable de passer pour un vaincu, en si bonne compagnie qn e semble vous placer la défaite; et comme» dans la circonstance, le vainqueur serait une idée que je crois fausse, et que je suis bien aise de trouver l’occasion d’attaquer, je vous serais reconnaissant de me permettre de répondre un mot en .mon nom et deux mots au nom de l'idée juste» ou que je prends poiu* telle.
J) Vous me comptez, Monsieur, parmi les écrivai ns qui ont échoué dans la fondation et la direction de jour naux, publiés suivant ce qoi est pour vous l’ancien et mauvais
système.
i » Avant d’examiner cette question de système, je dois rectiier le fait, car c’^est pour la seconde fois que vous reproduises cette illusion.
s II s’agit du journal le Monde. Mon nom n’eut pas Thon* | neur d'y succéder à celui de M. de Lamennais, qui en avait , quitté la direction plusieurs mois auparavant. I
» Ma coopération, aidée de celle de mes amis, MM. Jules Favre, Arnold Schell'er, Joguet, etc., dura quelques semaines à peine. 11 est superflu maintenant de 'dire pourquoi elle dura si peu. Il vous suffira de savoir que, poussé à ce journal par les incitations persistantes d’amitiés qui me sont i et me seront toujours chères, je n’y fus pas deux jours, ' deux heures, sans m'apercevoir que mes amis avaient été i étrangement abusés, et que ce que j’avais de mieux à faire était d’en sortir le plus promptement et avec le moins de ' bruit possible, afin d^éviter des débats publics, oà j’aurais eu trop à souffrir du voisinage de certains noms et de cer- ] tains actes. j
» Mais ne remnons pas inutilement ces bas-fonds vaseux de l’industrie dn journalisme. C’en est assez, d’ailleurs, pour faire comprendre que nulle question de système n'a pu être posée dans une expérience pareille, faite durant , quelques jours avec un capital illusoire et des abonnés j fictifs.
D Quelle responsabilité faire peser sur un capitaine à qui, au lieu de soldats réels et vivants, on n’a donné à conduire que des mannequins artistement alignés, et qnii même, ne trouve dans les gibernes de ces mannequins que des car'iouches remplies de farine ? I
B Veuillez donc admettre, Monsieur, que, quelles que fussent mes idées sur les conditions légitimes de succès pour un journal, je n’ai jamais, malgré mon ardent désir, trourvé l'occasion d’en essayer la réalisation. i
B Ces idées, au fond, s'éloignent-elles beaucoup des vô-* trer? C’est ici que se pose la question de système. -
» En apparence, mes idées sont exactement les mêmes que le public vous a souvent entendu développer.
D Comme vous, je crois que l’état général des partis tient à la constitution présente de la presse; et non pas seulement leur situation , leur composition matérielles, — mais leur morale même, l'instinct et les sentiments qui les animent, et où, sans être pessimiste, il m’est impossible de voir rien de grand, rien dont l'bistoire doive prendre note, et l'avenir garder la mémoire.
B Comme vous aussi, Je suis persuadé que le bon marché des journaux est une des causes qui peuvent influer le plus puissamment sur la conscience et l’organisation des partis, et sur l’intelligence politique du pays.
» L’enseignement public lui-même, quand il serait amélioré et réformé suivant les vues publiées par vous et que je partage presque entièrement, ne me paraîtrait pouvoir agir ni avec la même promptitude, ni avec la même sûreté.
s Tel est, depuis longtemps, mon sentiment, et je l’ai prouvé, car, dès 1829, j’avais préparé la publication du premier journal politique à bon marché, qui ait été imprimé. Ce journal [les Communes), dont le prix annuel était de 38 francs, ne devait, il est vrai, paraître que tous les deux jours ; mais la poste alors ne faisait son service rural que de deux jours l’un, et, pour les abonnés auxquels il était destiné, c'était exactement comme s'il eût été quotidien. Des causes tout exceptionnelles, et venues surtout de la révolution de juillet, l’arrêtèrent presque à son début.
» Plus tard, vers 1836, je crois, ayant reçu quelques propositions honorables de collaboration au Courrier français, j’indiquai, comme nécessaire, l’abaissement immédiat du prix d’abonnement, sans lequel tout succès me pa-
raissait impossible, et une chute plus ou moins lente inén> table.
» Oîi donc est entre nous la différence?
B En ceci, que vous ne voulez trouver l’accroissement de la propagation que dans le bon marché uniquement, et que vous ne cherchez le bon marché que dans la seule augmentation du produit des annonces; tandis que je pense qu’on peut créer aux journaux quotidiens un grand nombre d’abonnés nouveaux : 1“ par l’amélioration du journal lui-même, par une parfaite appropriation aux besoins des classes abonnables; 2° par le bon marché résultant de la suppression du droit de timbre et de l’abaissement do droit de poste.
B J’avoue que, sur ce dernier point, je n’ai jamais compris vos idées. Je ne dis pas que vous ayez prétendu que les charges fiscales qui pèsent sur la presse n’empêchajent pas la multiplication des abonnés, ce qui serait inconcevable avec vos opinions sur l’influence du bon marché ; mais vous avez soutenu que ces charges ne gênaient nullement la publication de journaux nouveaux, ce qui ne me semble guère plus compréhensible.
B Elles la gênent tellement. Monsieur, que c’est là la vraie raison du maintien des droits absurdes que le timbre et la poste prélèvent sur les journaux. Il y a longtemps que cette absurdité eût disparu, si tous les journaux l’eussent voulu. Mais les feuilles à grande clieiitelle ont bien senti que le fisc les protégeait contre les journaux nouveaux, et voilà pourquoi, démocratiques ou non, comme elles sont dominées et gouvernées par le capital et non par les écrivains, elles ont plus ou moins sournoisement repoussé toutes les occasions d’obtenir cette immense réforme, et notamment l’occasion qui se présenta, il y a six ans> lorsque
M. Thiers, ayant réuni sous sa main la presse presqne entière, le parti conservateur, exaspéré, se montrait disposé à favoriser l’établissement de nouveaux journaux par la suppression on la réduction des droits de timbre et de poste.
» Il y a donc ici un cercle vicieux. Les journaux sont sous la domination du capital, parce que les droits de timbre et de poste rendent un capital énorme nécessaire à la fondation d’un journal, — et les journaux établis repoussent toute réduction de ces droits, parce qu’elle permettrait de se passer d’un capital de fondation et d’essayer sur le public la valeur d’une idée sans risquer des masses d’argent que ne possèdent guère les chercheurs et les propagateurs d’idées.
» Comment sortirons-nous de ce cercle, maintenant que,' pour comble de malheur, les chefs de la presse sont presque tous entrés à la chambre; maintenant que la presse politique et la tribune se tiennent étroitement; maintenant que la presse a perdu, par là, son initiative indépendante, et se trouve asservie à toutes les manœuvres personnelles des partis ufficielsî
B C’est une question sérieuse, et la plus sérieuse de toutes, à mon sens; mais je ne veux pas l’examiner ici. Cet examen prouverait, je crois, que l’intelligence nationale est désormais dans la dépendance du corps électoral, et c’est un joug placé assez près de terre.
> Il suffit de dire que, pour moi, le bon marché résultant de l’augmentation du produit des annonces, même dans le système perfectionné que vous proposez, est une amélioration qui ne présente ni certitude, ni solidité, ni généralité surtout, et que, par conséquent, elle ne mérite pas l’extrême importance que vous y attachez. La réduction
légale des droits de timbre et de poste me paraît seule promettre à la presse une modification profonde et durable.
» Reste, à mes yeux, l’amélioration intrinsèque du Journal, qui est d’une réalisation plus facile, parce qu’il sufGra d’un bon exemple donné, pour que tous les journaut soient, par la concurrence , forcés de le suivre.
s Ici encore, je ne saisis pas bien l’ensemble de vos idées. Vous avez agrandi la Presse sans changer son plan de rédaction, et, sauf la tentative que vous avez faite par le Bulletin des Tribunaux, vous n’avez essayé d’aucune innovation de ce genre. Bien plus, vous avez blâmé ces feuilles immenses qui ont la prétention de donner, chaque matin, au lecteur une encyclopédie.
» Pour moi, quand je vous ai vu annoncer l’agrandissement du format de la Presse, j’ai cru que vous alliez réaliser précisément ce plan d’une Encyclopédie quotidienne et résumée, qui me parait être la dernière et la meilleure forme du journal.
» Je me suis trompé, mais je n'en garde pas moins mon sentiment sur cet avenir nécessaire de la presse.
O Remarquez, Monsieur, qu’à mesure que la vie publique se développe dans un pays, le livre disparaît pour faire place au journal. C’est ce qui est arrivé aux Etats-Unis, c’est ce qui arrive de plus en plus en Angleterre, c’est ce qui arrivera en France.
» La vie publique, ou plutôt la vie démocratique (car c'est désormais la même chose) supprime les classes oisives; elle supprime les lenteurs du livre comme travail de l’auteur, comme travail et comme plaisir du lecteur.
» 11 faut que cette foule occupée, dont la journée entière est prise par les complications de l’action collective (car la
liberté politiqae engendre aussi l'association, la délibération, l’action collective), trouve, le matin, rapidement résumé sous ses yeux, tout ce qui peut lui importer de savoir, soit dans les grandes branches d'industrie, soit dans l'agriculture, soit dans les mouvements généraux du commerce, soit dans les arts et les sciences, soit dans les deux principales professions libérales, le barreau et la médecine, soit enfin dans l’administration et la politique. — Tous ces éléments sont indispensables ; réunis, ils constituent le journal qui conviendra à toutes les classes abonnables, qui renfermera tous les genres d’utilité, et, par conséquent, qui se fera le plus facilement payer son prix, et par tout le monde.
» Sans doute on peut faire des journaux d’un format immense, et qui soient très-loin de réaliser ce plan.
» Mais là, comme ailleurs, c’est une question d'exécution.
» Pour savoir si mon idée est juste, demandez-vous maintenant quel est le journal qui soit d’une utilité réelle à ses abonnés; qui ne soit pas une simple distraction de passion politique, et cela encore pour le petit nombre, engagé par une participation personnelle dans la vie électorale ou parlementaire, ou dans l’administration (1).
» Aussi , les hommes qui ont des intérêts sérieux et vivants sont-ils obligés d’avoir, outre leur journal politique, un ou plusieurs journaux spéciaux qui les tiennent au courant des choses de leur profession et de leurs études.
(1) Le fenilleton est venu introduire un élément nonvean et qui donne . an journal une certaine importance dans le ménage bourgeois ; mais, pour plusieurs causes inutiles à détailler, cette importance est encore un peu de contrebande.
B Et remarquez que cette utilité» pour ainsi dire prati* ' que et professionnelle , étend la clientèle des journaux dans une région nouvelle dont il est difficile de mesurer Téten* due, mais qui s’agrandit évidemment chaque jour.
» Voulez-vous juger encore mieux de la justesse de mon opinion ? Voulez-vous assurer qu’en effet il s’est créé une foule incalculable de lecteurs qui veulent des matières sérieuses sans pouvoir acheter des livres et sans avoir le temps de les lire?
» Demandez à la librairie quel développement prodigieux ont pris depuis douze ans les publications par abonnement et par livraisons. C’est un des fbils les plus saillants de ce temps-ci et une des preuves les plus certaines de l’avénement intellectuel de classes immenses; le témoignage le plus irrécusable, en un mot, des progrès démocratiques du pays.
» Comment ce point de vue n’a-t-il pas frappé les hommes qui font les journaux? Comment, malgré toutes les vanleries de prospectus, œuvre des entrepreneurs de journaux , bien plus que des écrivains , n’a-t-on pas songé à améliorer réellement le contenu des journaux, leur pian relativement aux trois ou quatre grandes classes abonnablés? Comment en est-on resté à peu près au journal de la Restauration , sauf l’étendue du format et sauf les causes judiciaires plaisantes et quelques renseignements tronqués sur les chemins de fer? La raison en est dans ce que j’écrivais tout à l’heure des éléments constitutifs de la presse. La presse est, à cause de cela, restée exclusivement parisienne, et il est à craindre , à la marche rapide et évidente que les choses prennent, qu’elle ne s’occupe d’affaires que pour se vendre frauduleusement aux affaires.
B Voilà quant aux modifications matérielles.
» Je ne Veux rien dire ici, Monsieur, de l'amélioration qui consisterait dans une indépendance plus réelle , dans une sincérité plus grande , dans une polémique plus élevée, moins étroite , moins personnelle , plus sérieusement passionnée ; nous ne nous entendrions ni sur le but ni sur les moyens.
» Mais en résumé, Monsieur, vous ne voyez à servir par la presse que les petits intérêts de ménage qui veulent l’annonce, et les passions officiellement constituées. Je vois à la pi‘esse une bien autre tâche : je lui vois un monde nouveau à créer, pardonnez-moi l'ambition apparente du mot. Elle a, selon moi, à donner à la classe électorale plus de généralité dans les idées et dans les sentiments, un instinct collectif plus intelligent et moins égoïste de l’avenir national ; elle a à élever à la vie intellectuelle et politique des classes nombreuses que les mouvements merveilleux de l’industrie, et bientôt de l’agriculture, et de nouveaux et plus équitables principes d’économie politique appellent ou vont appeler à l’aisance et au sentiment suprême de l'égalité.
» Tout cela, Monsieur, quoique ce ne soit que le résultat lointain , mais assuré, d’un journal sainement conçu , fermement exécuté, et, par cela même, très-fructueux, ne peut se trouver dans une nouvelle manière d’imprimer les annonces. Je serais stupéfait d’une pareille conception dans un esprit tel que le vôtre, si je l'avais moins attentivement étudié.
a Mais je l’ai étudié , et je comprends comment, naturellement positive et réaliste , votre intelligence a été poussée à l'excès de sa propre nature, par dégoût pour les généralités vagues, vaines et fanfaronnes, qui courent dans le monde de toutes couleurs, qui vous est opposé. D’excès
en excès, vous en êtes arrivé à nier l’idée elle-même, la souveraine du monde et Tâme de la presse , et Téquité qu’elle représente toujours.
» Je suis à un point de vue bien opposé. Sans nier les faits, que je vois tout aussi bien qu’un autre, sans dou^r de leur puissance traditionnelle , sans douter de la liaison, de la cohésion, de l’influence des intérêts, je regarde l’idée comme enfantant seule les innovations de toute nature.
I) Je n’ai qu’à me reporter aux fades et banales exagérations du naturalisme qui constituait la philosophie courante à la fin du dix-huitième siècle, pour m’assurer que, sous ces banalités que le vulgaire répète à chaque époque en les amplifiant, il peut se trouver, il se trouve toujours des vérités énergiques qui savent bien, le moment venu , conquérir leur place dans la vie réelle.
D L'homme , pris individuellement et dans ses coalitions d’intérêts, est trop méprisable et trop haïssable pour valoir des efforts de dévouement, et, quant à moi, je n’aperçois, pour quiconque voit clair, de solide point d’appui que dans le sentiment des vérités générales et absolues de justice qui donnent à l’esprit la certitude, à la conscience une
complète tranquillité.
» L’erreur de votre esprit, ou, peut-être, de votre tempérament, me semble fatale, non-seulement parce qu’elle rapetisse votre action personnelle , mais encore et surtout par les conséquences étendues qu’elle entraîne. Vous avez malheureusement fait école. Or, chez un peuple mobile comme la France, une erreur,* contrariât-elle ses propensions naturelles , quand elle favorise de certains intérêts dominants, peut, un instant, être acceptée et régner sous leur protection et en prenant l’attitude d’une croyance générale et consacrée, La théorie des intérêts matériels , qui
n’est qu’un fragment de théorie , a obtenu ce malheureux succès, grâce à la circonstance qui donnait au pays un grand travail de civilisation matérielle à accomplir.
» Le tiers-état, après ses enthousiasmes imprévoyants de la première révolution , se plonge , et , permettez-moi le mot en faveur de sa vérité , s’abrutit dans le culte des faits et des intérêts , et prononce sa prochaine déchéance en professant son mépris pour l’étude des causes générales, c’est-à-dire pour l’idée.
» Vous ne pouvez, en effet, nier que le développement du travail philosophique ne se soit arrêté tout court dans le tiers-état depuis qu’il règne sans partage. Vous ne pouvez nier que , si la philosophie , qui a fait la Révolution, poursuit sa marche , ce ne soit en dehors du tiers-état et même contre lui, et qu’il soit aujourd’hui impossible de rendre compte à la philosophie qui l’a enfanté, de luimême, de ses lois, de ses institutions présentes , de ses vues d’avenir.
» Eh bien! quand un pouvoir en est là, son arrêt est prononcé.
» Vous, Monsieur, vous êtes un de ceux qui ont le plus aidé à formuler cet arrêt , en favorisant cette haine des idées, en la légitimant , pour ainsi dire ; en faisant croire qu’il y avait une certaine sorte de progrès qui peut s’accomplir sans le concours des grandes pensées, des grandes passions de justice et de vérité absolue , éternels mobiles des mouvements de l’humanité, éternelle base de la philosophie. Voilà surtout ce que l’avenir vous reprochera et ce que peut-être les événements vous donneront l’occasion de vous reprocher à vous-même.
s ÂnSELUE PETBTUf, I»
RÉPONSE
Paru, 8 juillet 1846,
t Tous n’ftviet besoin, Monsieur, d’ancun prétetle, d’aucun détour pour m'adresser votre lettre que je m’emprés^ d’insérer. L’insérer avec cet empressement, c’est vous donner la preuve qu’elle ne renferme aucune articulation sur laquelle j’éprouve le plus léger embarras à m'expliquer. Je vous connais depuis vingt ans. J’ai toujours f^it cas de l’indépendance de votre caractère qui vous isole, et de votre talent qui la reflète avec assez de vérité pour qu’il vous soit plutôt un obstacle qu'un moyen. Aussi toutes les fois qu’une question vous paraîtra appeler un débat nécessaire, utile, sérieux, et que vous n’apercevrez autour de vous aucun autre journal où vous soyez certain de pouvoir engager ce débat en toute liberté, adressez-vous à la Presse, sans vous donner la peine de chercher désormais aucun prétexte, de prendre aucun détour. Sa publicité ne vous fera pas défaut : elle appartient à tout écrivain exercé qui a des idées à émettre, des convictions à exprimer et qui n’a pas de gîte à leur donner. Là où règne la bonne foi. Il n’y a jamais de motif pour exclure la discussion. Il est si facile de repousser victorieusement ce qui est faux, c’est d’étre toujours prêt ù admettre loyalement ce qui est vrai.
» Qu’y a-t-il de vrai dans les reproches d’imperfection que TOUS adressez à tous les journaux sans exception, qu’y a-t-il de vrai dans les sentiments que vous me supposez, dans cette haine des idées que vous m’attribuez et que. selon vous, je favorise, je légitime en faisant croire qu’il y a une sorte de progrès qui peut s’accomplir sans le concours des grandes pensées, des grandes passions de justice et de vérité absolues?
» C’est ce que vont juger ceux qui liront votre lettre et ma réponse.
Où donc, soit dans ce journal, soit dans les deux ouvrages que j’ai publiés, avez-vous vu que j’eusse la haine des idées, le mépris des grandes pensées? — S’ila’y trouve un passage à l’appui de votre opinion, envoyez-le-moi, je le citerai, ce sera mon châtiment et mon expiation.
» Ouvrez les premiers numéros de la Presse^ vous y verrez que les premier vœux que j’exprime sont les suivants : » iV® du 5 juillet 4836 ; Que toutes les religions de la patrie aient leur temple, toutes les gloires leurs colonnes, toutes les grandes douleurs leurs mausolées ;
B Que l’église de Saint-Germain-l’Âuxerrois et de Sainte- Geneviève soient rendues au culte;
B Que les restes mortels de Napoléon soient restitués par l’Angleterre à la France.
»iV® du 43 juillet 4836 : Qu’une grande amnistie trop longtemps différée soit proclamée ;
B Qu’une grande réforme administrative prévienne la nécessité d’une réforme électorale prématurée ;
* Que la liberté progressive, conciliable avec la stabilité politique, soit judicieusement comprise et largement appliquée;
B Que la fiscalité soit restreinte et la légalité élargie ;
B Que la presse soit affranchie de droits exorbilants;
B Que l’instruction secondaire soit réformée selon le vœu de la charte et de l’esprit du temps ;
» Que l’instruction primaire soit aussi largement dotée qu’elle doit l’être pour remplir sans retard le rôle important qu’elle est appelée à jouer dans l’avenir de la société nouvelle ;
» Que le crédit organise de toutes parts le travail et la prévoyance, etc., etc. »
B Parcourez le livre que j’ai publié sur l’instruction publique, vous y verrez que je demande :
» Que l’instruction élémentaire ou nationale soit um et gratuite pour tous; que son niveau s’élève graduellement; que la jeunesse soit familiarisée de bonne heure avec le système électif; que de bons ouvrages élémentaires, rédigés par les plus distingués de nos publicistes dans un esprit en harmonie avec nos institutions, soient mis entre ses mains ;
B Que des écoles rurales gratuites, d’agriculture, d’horticulture, d’arboriculture, etc., soient fondées en grand nombre, afin d'opposer un obstacle à la progression effrayante du prolétariat, à la dégénération physique et à la démoralisation de la classe agricole, au déclassement des professions et à l’influence absorbante des grandes vil' les, par suite, aux crises industrielles et aux révolutions sociales ;
» Que l’instruction complémentaire ou professionnelle soil complétée par l’établissement de deux Facultés nouvelles : une Faculté des sciences économique, administrative et politique, une Faculté des sciences agronomique, indtsstrielle et commerciale ;
» Que deux ordres de diplôme soient institués : l’un
à' aptitude électorale, délivré à la sortie de l'école communale ; l’autre à'aptitude professionnelle, délivré par l’une des sept Facultés;
» Que le gouvernement fasse de tous les emplois dont il dispose, un classement qui établisse d'abord ceux pour lesquels il suffirait de justifier du premier diplôme, ensuite ceux pour lesquels le second serait obligatoire ;
B Que l’enseignement public et la presse périodique restent moins étrangers l’un à l'autre ; ils ont des rapports communs qu'il importe d’établir, et qu’on méconnaît ;
» Qu'on s'occupe sérieusement et sans retard de l’instruction des filles ; car, instruire les filles, c'est ouvrir une école an sein de chaque famille ; il faut apprendre aux femmes au plus tôt ce qu'elles devront plus tard enseigner aux enfants qui naîtront d'elles;
» Qu’on prenne plus de soin de l'instruction des adultes. II ne faut point confondre l’instmction élémentaire et l’instruction populaire. L’instruction des enfants n’intéresse que l'avenir; tandis que l'instruction du peuple, c’est le présent de la France, c’est l'instruction des citoyens nés sous l'Empire et sous la Restauration , auxquels nos institutions ont conféré des droits avant qu'ils fussent en état de les comprendre et de les exercer, et que leur ignorance a laissés en arrière de tous les progrès, de tous les perfectionnements;
» Que le gouvernement, enfin, tire de l’enseignement public, combiné avec la presse périodique, ces deux rameaux d'une même tige, toutes les ressources puissantes qu’il offre abondamment pour étendre la moralité de l'homme, le crédit de l’Etat, la fertilité du sol, les perfectionnements de l’industrie, les débouchés du commerce, consolider les institutions de la France, et réduire à de jus-
tes proportions le chiffre exorbitant de ses armées, en don- ' nant à l'avenir les satisfactions qu'il réclame, et à l'Europe la sécurité sans laquelle la paix ne serait, en déBnitive, qu’un dehors mensonger, précurseur d’une épouvanlable catastrophe. »
» Feuilletez le volume où j’ai réuni divers mémoires sous le titre d'Etudes politiques, et l’une des premières pages qui vous tombera sous les yeux sera celle-ci :
» Le pouvoir n'existe que par ses œuvres; si donc elles sont grandes, il sera fort et honoré; si elles sont médio* cres, il sera faible et méprisé. Le pouvoir qui ne tente rien n’est pas le pouvoir ; toute influence, tout prestige, toute autorité l’abandonnent; il n’existe plus alors que de nom; il n’est plus qu’un coffre transparent où les contribuables voient avec humeur des commis puiser avec avidité. Vouloir gouverner sans idées est la plus chimérique des entreprises, la plus dangereuse des expériences ; et quand un pays en est réduit à cette honteuse extrémité, il n’a plus qu’à faire tuer sur un champ de bataille ceux dont l’ardente imagination n’a pu trouver d’emploi ; la guerre est alors la seule ressource qui reste à on gouvernement de reconquérir l’autorité par la gloire.
» Le pouvoir qui s’abaisse, loin de devenir plus facile à exercer, voit, au contraire, pulluler autour de lui les obsta' des, les exigences, les intrigues, lés résistances, les tyrannies, les rivalités ; aussi est-il vrai de dire que, pour un gouvernement, les plus difficiles à accomplir sont, non les grandes choses, mais les petites; ôr, le seul moyen qu’il ail de s’affranchir des petites, c’est de s’élever au-dessus d’elles par les grandes ; et quoi qu’on en ait pu dire, à aucune
époque penl-être, il n’y eut plus de grandes choses en question, plus de grands principes en jeu ; c’est justement parce que les ministres n’osent pas les aborder qu’ils ont une existence si précaire, que les majorités se corrompent et s’éparpillent; il faut aux majorités une idée autour de laquelle elles puissent se rallier, un principe qu’elles aient à défendre, une œuvre à laquelle elles soient glorieuses de s’associer. Médiocrité ministérielle et immoralité politique sont synonymes. Plutôt que de ne rien oser, il vaudrait mieux qu’un gouvernement osât trop : le danger serait moindre, car il n’en est pas de plus grand que de laisser les esprits et les bras inoccupés, et plus encore les esprits que les bras. D’ailleurs, quoi que puisse entreprendre en temps de paix un gouvernement, jamais il ne donnera autant au hasard qu’il le fait par une guerre, que cependant le plus léger prétexte, une collision non préméditée, un mot ou un geste injurieux échappé à l’emportement, un intérêt douteux, un sentiment irréfléchi, suffisent souvent pour faire éclater. Etrange contradiction qui s’explique ainsi : — Les gouvernements ne savent se résoudre à faire que ce qu’ils ont fait déjà, ce qui ne veut pas dire que c’est la prudence qui les dirige, mais la routine ; or, la guerre est pour eux une routine, et la paix n’est pas encore un système. Ils dépenseront un milliard pour une conquête incertaine ou inutile; ils ne hasarderont pas un million sur une idée qui sera neuve et qui promettra d’être féconde. Les gouvernements se perdent ainsi par leur immobilité ; trop faibles pour arrêter les nations dans leur marche, ils les laissent errer, et s’exposent à se voir un jour entièrement abandonnés par elles.
» La paix, qui est un bienfait pour les peuples, devient, lorsqu’elle se prolonge, — particulièrement dans les Etats
où la liberté de la presse a déjà fondé son empire, — un obstacle pour les gouvernements, dont peut-être ils ne se rendent pas assez aisément compte. La paix, qui fait poser les armes à l’esprit de conquête, les fait prendre à l’esprit d’égalité. Aux rivalités des nations succèdent alors les rivalités de principes.
» Systématiser la paix, c’est-à-dire utiliser avec habileté les forces qu'elle produit avec abondance ; contenir, sans les opprimer, les esprits qu’elle met en fermentation ; satisfaire les besoins qu'elle fait naître, n'est-ce donc pas là une grande chose en question ?
» La démocratie est-elle donc déjà souveraine, qu’il n'y ait plus de grands principes en jeu?
» Ce qui existe est-il donc ce qu'on saurait imaginer de mieux, qu’il n'y ait plus qu’à le conserver religieusement?
» Ce sont là des illusions que nous avons le regret de ne pas partager.
» 11 nous parait que ce ne sont pas les grandes choses qui manquent aux hommes, mais les hommes qui manquent aux grandes choses.
» La durée de la paix et de la liberté de la presse concourent énergiquement au développement de la démocratie.
» La démocratie est une force dont il reste à trouver les lois ; ce n'est plus à lui résister qu’il faut penser, mais à la constituer. S’en occupe-t-on?
» Dans cet ordre d’idées presque tout serait à faire, tout est à revoir.
» L’anarchie est dans nos lois; n’y peut-on mettre un terme ?
O Le pouvoir exécutif est un poids trop lourd qui écrase
ous ceux qui le veulent porter ; ne peut-on l’alléger et lui lonner l’unité d’action qui lui manque?
» Les gouvernements et les peuples ont une défiance nuluelle qui leur est également préjudiciable ; ne peut-on a faire cesser et mettre fin à leur funeste antagonisme?
» L'élection exercée comme un droit politique dégénère ;n abus ; ne peut-on l'élever au rang de fonction sociale?
» L’instruction départie au peuple, dans une certaine mesure y est devenue une nécessité de gouvernement; elle est encore iacultative; ne peut-on la rendre obligatoire ?
» La liberté de la presse fait plus de mal que de bien ; ne peut-on en obtenir le résultat contraire ?
» Les impôts établis provoquent des résistances; ne peuton faire qu'ils soient acquittés avec le même empressement qu'on met au paiement d’une police d’assurance?
» L’administration publique , instituée pour d'autres temps, arrête par ses complications tout ce qu’elle centra-' lise; ne peut-on la simplifier?
» La scieuce économique existe dans les livres ; ne peuton la faire passer dans les faits ?
» La concurrence finit par détruire tout ce qu'elle fonde ; ne peut-on concevoir un système qui lui permette de tout fonder et l’empêche de rien détruire ?
» La mutualité n'a encore été appliquée qu'à l’assurance de certains risques; ne peut-on lui donner une nouvelle extension, dont le résultat serait la fondation d'un nouvel ordre social inaccessible aux révolutions?
»La société est menacée dans son repos par l'imagination ardente d’hommes qui s’empresseraient de quitter l’ornière profonde des théories anarchiques et des critiques' subversives pour se frayer la route neuve, large et sans fin
des réformes utiles et des améliorations praticables, s'ils avaient intérêt à perfectionner ce qu’ils ne s’occupent aujourd’hui qu'à détruire ; ne peut-on établir en principe que les auteurs d’une amélioration administrative, financière ou fiscale, reconnue telle par le gouvernement, profiteront, concurremment avec lui, d’une partie des avantages résultant de son adoption?
B Ne sont-ce pas là, — • très-sommairement et très-incomplétement énoncées, — de graves questions qui immortaliseraient le ministre qui saurait les résoudre ?
» Mais le pouvoir est un but d’où les idées vous éloignent et où les passions seules vous conduisent.
» Tout ce qui a le caractère , même équivoque, de Ta grandeur, de l’onilé, de la durée, de la prévoyance, nous fait peur ; nous ne sommes occupés qu’à tout réduire, qu a tout diviser, sans nous apercevoir que c’est cela qui nous dégrade et qui nous perd. Nous oublions trop que nous sommes un grand peuple. »
» Me reprocher la haine des idées, le mépris des grandes pensées, mais c'est avouer. Monsieur, que vous n’avez In de moi que ce qu'en disent depuis dix ans le National et les journaux à sa suite ! Si j’étais tombé dans un excès, se serait plutôt dans l’excès du sentiment contraire, ce serait d’avoir poussé le culte des idées jusqu'à l’exagération, celui des grandes pensées jusqu’à l'intolérance!
> Je n’ai que la haine des idées fausses, et le mépris des pensées creuses.
» Où donc est l’idée juste qui n’ait pas eu mon concouw, la grande pensée qui n’ait pas eu mes sympathies 7 Montrezmoi celte idée, nommez-mol (%lte grande pensée.
» Oui, je l’avoue, mon enthousiasme ei mon appni, même mon vote, ont manqué à la proposition de M. de Rérausat, ayant pour objet d’étendre les incompatibilités par voie de défiance, de même qu’à celle de M. Vivien, faisant de la question des annonces judiciaires une question de cabinet.
B Appelleriez-vous la première de ces deux propositions une idée, la seconde une grande pensée ?
B rai fait école, dites-vous ; expliquez ces mots, j’y répondrai.
B Précisez aussi ceque vous entendez par la théorie des intéréts matériels ; entendez-vous flétrir par cette expression une politique qui consisterait à rendre l’assiette des impôts moins imparlkite; la rédaction des budgets moins obscure ; la circulation des capitaux plus rapide ; le transport des voyageurs et des marchandises plus économique ; à réformer les vices de la législation hypothécaire, qui s’opptwent au progrès de l'agriculture ; à développer le principe fécond du crédit public, industriel et foncier; à restreindre l’esprit malfaisant d’une fiscalité ignorante; à simplifier les rouages d’une administration compliquée ; à donner à la centralisation l’impulsion qui lui manque ; à multiplier le nombre des écoles communales ; à fonder des écoles rurales gratuites; à réparer les églises en ruines; à améliorer le régime pénitentiaire ; à s’occuper efficacement de la solution du problème des libérés et des enfants trouvés ; à mieux entretenir les routes et les chemins qu'on a percés ; à relier entr’eux tous les railways de la France et de l’étranger; à compléter notre système de navigation; à mettre nos ports en bon état; à approvisionner nos chantiers et nos arsenaux ; à porter enfin partout le travail, l’instruction et le bien-être? Si vous attaquez cette politique, jfi la défendrai.
» N’entendez-vous, au contraire, flétrir que l’excès de cette tendance à \' indifférence en matière d'intérêt public qui fait que chacun se renferme étroitement dans son intérêt privé et ne s’occupe plus que de sa fortune, de son avancement, de sa famille, de sa route, de son chemin de fer, peu deso commune, moins encore de son arrondissement, à peine de son département, et nullement de son pays ? Parlez, flétrissez cet abus, je joindrai ma réprobation à la vôtre. Je défends les intérêts matériels inséparables des intérêts moraux ; mais je ne défends pas les sentiments égoïstes, les passions basses, la vénalité des votes, la cupidité des fonctions.
» Selon vous, le développement du travail philosophique s’est arrêté tout court dans le tiers-état depuis qu’il règne sans partage ; c’est un fait que je nie ; prouvez qu’il existe.
» Prenez pour cela et tout le temps et tout l’espace dont vous aurez besoin ; je ne vous limite ni l’un, ni l’autre.
» Vous me trouverez toujours prêt sur chacune de ces questions.
» Aujourd’hui, l’espace occupé par votre lettre me contraint à borner étroitement ma réponse à ce que vous dites des journaux que vous trouvez tous mal faits et à protester sommairement contre les fausses idées que vous me prêtez et que je n’ai jamais eues.
» Il est faux que j’aie jamais cru que le bon marché fût tout dans un journal ; j’ai toujours soutenu le contraire, et si je n’ai pas réussi à ce que la Presse fût incontestablementle meilleur journal, c’est faute de concours peut-être, mais assurément ce n’est pas de ma part faute d’efforts, ni de sacrifices.
» A mes yeux, l’annonce judicieusement comprise et ré- ‘ gulièrement constituée est et doit être à la rédaction d’un
rand journal quotidien ce que l’impôt judicieusement asis et librement voté est au gouvernement d’un pays : la ource de son existence, un des éléments de sa puissance, î principal agent du développement de toutes ses forces *as d’impôt , pas de gouvernement. Pas d’annonces, auourd’hui , pas de journal. L’importance que j’attache à 'annonce n’est pas autre. Les frais généraux ou décroissants l’un journal tel que la Presse, c’est-à-dire ses frais de rélaction, de composition et d’administration, s’élèvent à 500,000 francs. Si je ne les demande pas à l'annonce, à qui les demanderai-je? — A l’abonnement? — Mais il y a vingt-cinq ans que cela n’est plus possible. 300,000 francs de liste civile pour un journal quotidien, cela parait beaucoup et c’est trop peu ; il faudrait qu'il eût à dépenser 500,000 francs pour avoir un personnel sufGsant de rédac« leurs et de correspondants , et donner à chacun d’eux la position qu’il devrait avoir. Il me manque 200,000 francs; je les demande à M. Charles Duveyrier. Vous avez lu sa lettre et ma réponse. Il dépend de lui de me les donner , il dépend de lui de verser deux millions dans la caisse des quatre journaux dont il est le directeur des contributions indirectes. Ai-je tort d’insister ?
» Sans doute, l’impôt n’est pas tout dans le gouvernement d’un pays ; mais si cette base manque de profondeur ou d’étendue, point de force, point de stabilité , point de grandeur !
O II en est de même de l’annonce. L’annonce n’est pas tout dans l’existence d’un journal, mais c’est une des conditions qui le fait vivre.
» Cette condition survivra à l’abolition du timbre.
» Vous parlez du timbre : mon appui n’a jamais manqué ^ Aucune proposition de le supprimer ou de le réduire.
— aoG —
Quand tous les journaux gardaient le silence sur la propo> sition Chapuis-Montlaville, la Presse n’IiésilaU pas à le rompre.
B Vous avez tort de confondre le droit de poste avec le droit de timbre. Le droit de timbre est un impôt exorbitant qui prélève 21 fr. 60 c. sur 48 fr. ; le droit de poste, qui ne demande que 14 fr. 40 c. pour la distribution de 360 numéros dans toute l'étendue de la France, n'est pas un impôt ; il n’a rien d’exagéré ; à peine s’il est la juste rémunération d’un service rendu.
B Elever le droit de poste à 5 centimes au lieu de 4 et supprimer le droit de timbre, voilà ce qu’il y a à faire.
B Ce sera une réduction de droit de 18 fr. sur 36 fr.
B Les journaux en proQteront pour abaisser encore leur prix d’îdwnnement ; la Presse réduira le sien à 56 fr. par an ; 10 centimes par jour.
B Les journaux, sans compter plus de lectenrs peut-être, compteront un plus grand nombre d’abonnés.
B Celte augmentation d’abonnés servira à combler es grande partie le déücit causé au trésor par la suppressios du timbre.
B Mais si vous croyez que, parce que le timbre aura été aboli, il sera plus facile de fonder des journaux nonveaut •et de faire vivre ceux qui s’éteignent, vous vous tronq>er étrangement. Ce n’est pas sous le poids des droits liscaui que ces journaux fléchissent; ce poids n’est rien pour le» journaux qui ont peu d’abonnés ; c’est sous le poids de leurs frais généraux qu’ils périssent.
B Tous les droits de timbre et de poste du monde seraieot abolis, que 300,000 francs ne vous sufüraient pas encore pour fonder un journal et assurer son existence pendant une année.
» J’ai développé celle opinion avec étendue dans lé nu> méro de la Presse du 15 mars 1845; permetlez-moi de vous y renvoyer. Je ne saurais trop ménager l’espace qui menace de me manquer, et il me larde d’arriver à ce que vous appelez l’amélioration intrinsèque du journal.
Le Journal-Encyclopédie, dont votre esprit se plaît à caresser l’idéal, n’est pas seulement un rêve, c’est une erreur, erreur que j’ai partagée et dont j’ai dû revenir.
» Il faut voir dans un journal quotidien autre chose que l’espace indéfini dont , à la rigueur , il pourrait disposer, il faut tenir compte des exigences de sa périodicité.
O Ceux qui font des plans de journaux n’oublient qu’une chose : c’est qu'un journal quotidien est un journal qui parait tous les jours.
» Le Temps, qui voulut être un journaUencycîopédie, a succombé sous le poids de son entreprise, sans avoir résolu les difficultés de son œuvre.
» Deux essais de journaux - encyclopédies se poursuivent en ce moment; il ne suffit pas de les trouver imparfaits ; il faut savoir s’il est possible de faire mieux?
B S’il y avait, selon moi, un reproche fondé à adresser aujourd’hui aux principaux journaux quotidiens, ce serait le reproche contraire à celui que vous leur faites, ce serait de vouloir trop embrasser; ce serait de vouloir remplacer le livre, la revue, le recueil spécial ; ce serait de vouloir être plus qu’une enqclopédie, ce serait de vouloir être une boutique de libraire.
O A mesure, dites-vous, que la vie politique se développe » dans un pays, le livre disparaît pour faire place au jour- ® nal ; c’est ce qui est arrivé aux Etats-Unis ; c’est ce qui V arrive de plus en plus en Angleterre ; c’est ce qui arrivera » en France. »
» Quand vous avez écrit ces lignes, je crois que vous n’aviez pas , comme moi, sous les yeux, les principaux journaux anglais et américains. Ces journaux se bornent à être ce qu’ils doivent être : des journaux.
» Ils n’ont pas un feuilleton dans lequel ils publient vingtquatre volumes de romans, ce dont vous ne tenez aucun compte et ce qui cependant n’a pas lieu sans prendre une certaine place.
B Je dirai un jour comment et pourquoi est né le romanfeuilleton, comment et pourquoi il doit retourner du journal au volume.
B En Angleterre et en Amérique , la valeur et l’importance d’un journal se mesurent sur l’exactitude, le nombre et la rapidité de ses renseignements, de ses informations, de ses correspondances, sur la fidélité, la promptitude et l’étendue avec lesquelles il rend compte des débats législatifs, et non pas sur un pêle-mêle de petits faits pillés partout sans contrôle, encadrés dans une multitude de rubriques qui ne trompent que le lecteur ignorant.
B Rien de plus facile et de moins cher à faire qu’un pareil journal ; il n’y a pour cela qu’à dépouiller les journaux spéciaux , qu’à les découper aveç une bonne paire de ciseaux ; c’est ainsi que se faisait le journal les Communes, que je vous ai vu fonder ; c’est ainsi que se fait encore aujourd’hui le Journal des villes et des campagnes.
B Non, jamais vous ne ferez que le journal remplacera le livre et les recueils spéciaux; avec votre idée de;ournaf-cncyclopédie, vous effleurerez tout, vous ne traiterez rien; vous augmenterez le nombre des notions superficielles et erronées déjà assez grand; voilà tout. Vous n’instruirez pas l’ignorant ; le savant vous repoussera avec dédain. Vous par lerez de médecine à qui s’occupe de barreau, et de barreau
à qui s’occupe de médecine. II suffit qu’une chose soit vraiment spéciale pour qu’elle s’exclue d’elle-même du journal quotidien. Qu’il publie le compte rendu d’un procès carieux, tout le monde lira ce compte rendu; mais qu’il rapporte des arrêts pour rivaliser avec le répertoire de M. Dalloz, s’il ne les rapporte pas tous avec la plus scrupuleuse Odélité, cela ne servira à personne, pas même au jurisconsulte. Tous les savants sont unanimes à rendre justice au talent avec lequel le Bulletin scientifique est rédigé dans la Presse, mais sur les cent ou deux cent mille lecteurs de la Presse, combien y en a-t-il qui soient en état de lire avec fruit ce bulletin et qui le lisent?
» Non, Monsieur, ce n’est pas en s’engageant dans la voie que vous lui indiquez que le journalisme quotidien trouvera le progrès ; il n’y trouvera que la confusion, l’erreur, la fausse science; voyez ce qu’il y a au fond de ces immenses recueils publiés une fois la semaine , qui ont la prétention de remplacer tous les recueils spéciaux; voyez même ce qu’il y a au fond des recueils spéciaux! Prenez les journaux agricoles qui se sont succédé depuis quinze ans, ouvrez-les tous et je vous donne un an pour y trouver un bon article, ou un procédé véritablement nouveau et convenablement expérimenté ! — Ce que les journaux quotidiens ont à faire pour s’améliorer, c’est de mettre sous les yeux de leurs lecteurs des comptes rendus des débats législatifs et judiciaires plus complets et moins infidèles; c’est de faire assister leurs lecteurs à toutes les discussions importantes qui s’agitent à toutes les tribunes du monde* représentatif ; c’est de traduire avec plus d’étendue et d’exactitude les meilleurs articles des meilleurs journaux étrangers; c’est de ne laisser passer aucun document sur lequel la discussion doive s’engager sans l’enregistrer avec bonne
foi ; c’est d'avoir sur tous les points du globe des correspondants vigilants ; c’est d’apporter le plus grand soin dans le choix et la rédaction des nouvelles ; c’est là ce que j’appelle la publicité par opposition à la polémique, à cette polémique tracassière et personnelle qui à elle seule sufdsait pour remplir les petites colonnes des journaux de la Restauration, que vous avez certainement oubliés quand vous leur faites l'honneur de les comparer aux journaux existants. Ceux-ci sont encore loin d’être parfaits; mais, cependant, quelle différence !
D Ne me parlez pas de a cette foule immense de lecteun s qui veulent des matières sérieuses , sans pouvoir acheter » des livres et sans avoir le temps de les lire. » Cette foule immense n’existe pas. La foule lit des romans, elle ne lit pas des traités, et le petit nombre qui lit des traités ne n pas les chercher dans des journaux , où ils ne pourraient être que morcelés et incomplets. Mettre un journal à l'adresse de l’Etude, ce serait risquer fort qu’il n'arrivât jamais. Mettez-le à l’adresse de la Curiosité, il arrivera toujours.
» L’idée vraie , l’idée juste, c'est de demander t
» Aux traités, la science ;
» Aux livres, les idées;
- » Aux revues, l’étude approfondie des questions; -
» Aux recueils spéciaux la justification de leur titre;
D Aux journaux quotidiens, la publicité la plus prompte .et la plus impartiale donnée à tous les débats, à tous lc$ documents, à tous les faits; le jugement le plus rapide et le moins passionné sur les événements, les institutions) les h ommes et les choses, d
ÉKILI SB GlRARSnt.
A M. DE GIRARDIN
Paru, 9 juillet 181 ft.
a Monsieur,
» La lettre que vous me faites l'honneur de m’adresser m’arrive au milieu des pressants travaux qui précèdent un long voyage. Je sens qu’elle mériterait une sérieuse réponse, et le temps 'me manque matériellement pour l’écrire.
» Vous m’offrez, à la vérité, tous les délais nécessaires. Mais je crois peu à la polémique interrompue, ajournée et reprise à échéance : quand les écrivains seraient d’humeur à la recommencer, le public ne serait pas disposé à leur prêter, sans nouveau motif, une seconde fois son attention pour le même objet.
» J’éprouve donc un embarras véritable et d’autant plus réel, que vous paraissez fort disposé à voir des détours et des prétextes dans les choses les plus simples.
» 11 est très-simple et très-naturel que n’ayant point l’honneur d’appartenir à la rédaction de la Presse ni d’être en relations personnelles avec vous, j’aie cherché, non pas un prétexte, mais une occasion de vous adresser la lettre à laquelle vous voulez bien répondre.
» Du reste. Monsieur, votre rare libéralité en matière de polémique me met à l’aise pour l’avenir. Vous faites vous-même, avec un tact parfait, sa part à la sympathie qui doit me rattacher aux journaux plus rapprochés que le
vôtre de mes opinions. Sous cette réserve donc, j’accepte avec reconnaissance ; et je me promets à moi-même de tenir moins de compte des reproches plus ou moins directs, soit de ceux qui ne connaissent pas l’esprit d’exclusion général dans la presse, soit de ceux qui, disposant de la publicité, trouveraient, tout en me la refusant, fort mauvais que je la prisse là où l’on veut bien me l’offrir.
» Je vais donc répondre très-sommairement aux points principaux de votre lettre. Je ne doute pas qu’il ne se présente plus tard des occasions opportunes de discuter les autres.
» Je n’ai pas dit, Monsieur, que vous ayez jamais attaqué la philosophie : vous ne lui faites pas tant d’honneur que cela.
» Mais j’ai dit, et je répète que vous avez souvent traité comme des idées creuses ce qui est à mes yeux le nerf et l’âme de toute théorie politique. J’ai dit qu’en proposant des réformes souvent excellentes, vous les présentez comme pouvant se réaliser indépendamment des principes de justice et de vérité absolue. J’ai dit et je pense que vous éprouvez une sorte d’aversion pour ces principes généraux de droit, et qu’il vous répugne de rattacher même ces réformes excellentes à l’idée, au sentiment fondamental d'où, en réalité, elles émanent.
D Je crains d'être obscur : permettez- moi de prendre un exemple dans votre réponse même. 11 sera, je crois, frappant.
» Je vous ai suivi. Monsieur, dans vos écrits, avec plus d'attention que vous ne le supposez, et surtout avec une attention plus impartiale. Â défaut d’une autre érudition, je cherche au moins à connaître bien les hommes de mon temps.
» J’avoue pourlant que les citations que vous rassemblez, et qui résument la plupart de vos idées d'administration et d’économie publique, me saisissent et m’étonnent par la variété et la justesse des points de vue. Je ne suis pas en voie de vous faire des compliments; mais en relisant attentivement ce résumé, je sens mieux ce que vous valez par l’intelligence, ou plutôt par l’instinct du perfectionnement pratique. Sauf d’innombrables réserves, et notamment, en supposant le gouvernement sous l’impulsion d’autres forces que celles qui le dominent aujourd'hui, je ne connais pas d’homme auquel je donnasse plus volontiers qu’à vous mon suffrage (si j’en avais un) pour le ministère du commerce, ou celui des finances, ou celui de l’instruction publique.
» Eh bien! Monsieur, je cherche vainement quel est le ' lien philosophique, c’est-à-dire nécessaire, de toutes ces idées de réforme? Par quelle raison de conscience vous y sentez-vous invinciblement attaché? Et par quelle raison de justice absolue espérez-vous décider en leur faveur, la conscience publique?
» Où est, en un mot, votre principe, votre dogme de droit politique?
B Tout fait, si vicieux soit-il, a ses raisons d’être et de durer. En politique, ceux qui en profitent veulent le maintenir et le défendre ; et comme nul fait n’est isolé, tous les faits vicieux sont tacitement coalisés. Pour ouvrir une brèche dans cette ligue, en vain appelleriez-vous en détail, par la démonstration d’une amélioration de ménage, ceux qui doivent en bénéficier. Seuls, et sur chaque point, iis seraient trop faibles. Il faut les coaliser pour l’attaque comme les abus sont coalisés pour la défense.
O Or, comment former cette ligue de l’innovation si vous n'avez pas, pour unir les esprits et les cœurs, un de ces
principes sbsolas d'équité qui émeuvent natoreltement la conscience humaine? Examinez tous les grands mouvementg assez rapprochés de nous pour que nous en puissions étudier les causes, depuis la Révolution française jusqu’au récent triomphe de la Ligue anglaise, et voyez si les choses se sont passées autrement. i
9 Cherchons encore plus près de vous. Je vous demandais tout à l’heure quelle raison de conscience vous aviez de tenir à toutes ces ingénieuses combinaisons d’administration que vous avez enfantées avec une incomparable fécon* j dité. La question n'était pas oiseuse.
» \ous voulez toutes ces réformes et vous soutenez un pouvoir dont le programme absolu est de ne toucher à rien« de ne faire aucune des innovations dont vous avez, pour le plus grand nombre , pris l’initiative.
» Vous demandiez, dès 1836, a une grande réforme adt ministralive, pour prévenir la nécessité d’une réforme B électorale prématurée. »
» Et vous soutenez depuis 1856, sauf l'interralle du !««• mars, un pouvoir qui non-seulement n’a pas réformé l’administration comme vous l’entendiez, mais encore qui a désorganisé l’administration par l’intrigue électorale et parlementaire, brisé la centralisation pour la mettre, sans règle, sans responsabilité, sans publicité, aux mains des députés ! Et ce n’est pas là un mal accidentel et passager, c’est le fait général, normal, progressif.
B'Vous le savez comme moi, l’administration n’existe plus. Le député administre la France par lambeaux, par arrondissements, et on s’occupe même de faire la théorie de cette nouvelle marche des choses. M. Cuvillier-Fleury nous démontrait, l’autre jour, que c’est bien réellement le député qui est chargé de faire rendre justice aux hommes et
aux iocaiilés, en d’autres termes, d’administrer le pays. Et, sincèrement, je ne vois pas pourquoi on ne donnerait pas désormais à cUaque député influent des bureaux, dont le préiel serait le premier commis, dont les électeurs influents formeraient le conseil d’administration.
* » Vous trouvez que les fonctionnaires sont trop ncfubreux à la chambre, et vous refusez à la proposition de M. de Ré-* rousat votre enthousiasme, votre appui et même votre vote. Et vous me deiuandez si jd prends la proposition de M. de Rénuisat pour une idée !
B Franchement oui, il me paraît que ce doit être une idée pour ceux qui, comnæ vous, veulent qiie les députés soient indépendants et que les fonctionnaires soient à leur poste.
» €'était, dites-vous, une mesure de défiance.
B Pourquoi attaque-t-on une mauvaise insUlulion, si ce n’est parce qu’on s’en défie?
9 De même pour la proposition de M. Vivien sur les annonces judiciaires : vous me demandez si je vois dans cette proposition une grande p^ée?
j> Oui : pour ceux qui, comme vous, croient que médiocrité ministérielle et immoralité sont synonymes, il me semble que ee doit être une assez grande pensée que de flétrir et de punir, dans une de ses monilestations les plus méprisables, cat eeyf^rit des petites mesures indirectes et hypocrites, ee système de mensonge parlementaire qui dégrade les majorités qui s’y associent.
» Mais, dites-vous, de celte petite question on voulait faire une question de cabinet. » — Ah ! voilà justement l’argument que je cherchais. Espérez-vous donc que les abus céderont sans contrainte? Si vos réformes reculent ou qu’elkes rencontrent un obstacle, dès qu'elles vont causer maiembarcas, comment donc espérez-vous qu'elles ari^ivent
jamais? — Voilà justement ce qui se passe quand les convictions SC réduisent à des vues isolées et partielles, si justes soient-elles en elles-mêmes; quand elles ne se résument pas eu un grand principe, ayant sa raison dans la conscience. A mesure qu’elles se présentent en détail, elles paraissent, à celui-là même qui les a conçues, comme ne valant pas les embarras qu’elles vont occasionner; on les ajourne et leur moment ne vient jamais. C’est ce qui rend depuis douze ans tous les partis impuissants, sauf le parti qui possède le fait, et qui n’a besoin ni de raisons, ni de mouvements.
» Vous voulez l’innovation et le progrès dans toutes les ' branches de l’administration, et vous défendez, par exemple, un ministre qui refuse par des escamotages de chiffres la réforme postale, la mieux démontrée de toutes les réformes possibles ; — qui refuse la réduction de l’impôt da sel, la plus populaire des réformes depuis cent cinquante ans ; — qui a fait sa fortune parlementaire en demandant la conversion des rentes, et qui se maintient en la reculant i d’année en année par les plus honteux subterfuges ; — qui refuse d’apporter aux lois de timbre les modiücations les plus productives, et ne voit là, comme ailleurs, la perfection de l’impôt que dans la rigueur brutale de la perception ; — qui enfin refuse même cette microscopique réforme monétaire qui nous délivrerait de cet ignoble billon, le plus sale signe de valeur qui soit au monde !
» Comment donc rattachez-vous vos idées de réforme au principe politique qui produit, en fait, ce gouvernement? Sont-ce les faits qui ont tort et qui commettent des fautes de logique? ou bien est-ce votre esprit qui est inconséquent et qui, voyant le bien et le juste , dans le détail , ne sait pas ou ne veut pas remonter jusqu’au principe' général?
Ou, enfin, apercevez-vous clairemeni, comme je le crois, ce principe , mais reculez-vous devant son expression , devant les traductions inexactes, passionnées, vulgaires qu’il a reçues?
» Ne trouvez-vous pas plus simple de produire toutes ces idées sans base et de faire croire, de croire vous-même peut-être, qu’elles se soutiennent toujours seules?
» Vous me demandez de préciser ce que j’entends par la théorie des intérêts matériels.
» J'entends cette théorie du perfectionnement des éléments matériels de la civilisation qui , repoussant l’inspiration des idées générales de justice, perfectionne au profit du plus fort, et, comme dans l'alfaire des chemins de fer, par exemple, parvient à tourner au service de l’inégalité entre les classes, une innovation qui, comme tontes les autres, était créée pour favoriser l’égalité. Je ne parle pas seulement des bénéfices prélevés sur l’opération même de la création des chemins de fer, et que la haute bourgeoisie a seule réalisés : je vous parie de l’usage des chemins de fer et de l’échelle des tarifs. Etudiez-la, et vous verrez si le peuple gagne à l’innovation ce qu’y gagneront les gens qui voyageaient en poste, en malle-poste et dans les grandes messageries.
» Je dis qu’il en sera ainsi toutes les fois que, ne voulant voir que le perfectionnement de détail , on ne rattachera pas l’action politique et administrative aux principes de la justice sociale. Et comme vous êtes, Monsieur, le plus éclairé et le plus actif de ceux qui commentent et propagent cette erreur, j’ai dit et je crois que vous avez fait école.
» Les gens auxquels on dit , pour toute morale , enrichissez-vous, doivent trouver, en effet, tout simple de s’eu-
richir sans considérer si, par le jeu des éléments politiques, ils s’enrichissent aux dépens d'autrui , aux dépens du plus grand nombre.
» Mais vous , Monsieur, vous n’avez pas proposé seulement des réformes matérielles : vous en avez proposé d’autres plus importantes et plus profondes. Leur voyez-vous faire leur chemin ? Qu’est-ce qui les arrête, et qu’allexvous faire contre ce qui les arrête ?
» Ce qui les arrête, c'est que les abus qu'elles attaquent tiennent à un ensemble d'intérêts qui ne veut pas se laisser entamer ; c'est qu'il y a alliance tacite et pourtant trèsénergique entre tous ces intérêts, solidaires dans leur immobilité. Et ce que vous ferez sera vain , tant que vous ne parviendrez pas à soulever, à passionner, à associer aussi tout ce qui a intérêt aux réformes. Et vous ne le soulèverez, vous ne le passionnerez que par un de ces grands principes d’équité naturelle qui sont compris aussitôt qu’énoncés , et qui , depuis le commencement du monde , ont le pouvoir de vaincre sinon l’égoïsme actif et armé, du moins cet égoïsme passif et indifférent qui est le fond de la nature humaine.
» Croyez- vous que Je vous conseille la démagogie? J’en ai horreur. Je vous conseille de n’avoir pas peur de la philosophie, d’oser regarder au fond des choses, çt, au lieu d’écouter ces mille petites raisons incomplètes, morcelées de l’esprit, de dire hardiment, avec la conscience : Egalité.
» Je ne vous conseille pas d’adopter les formules toutes faites des partis et des coteries ; mais de suivre le fil de vos propres conceptions , et d’accepter le résumé final qu’elles vous donneront.
» Si elles vous conduisent au radicalisme, à un radicalisme nouveau, libre des haines du passé, votre puissance
n'y perdra rien; car on a beau faire, dans le domaine de la discussion le 2 et 3 font 4 est roi absolu, et celui qui le défend s’empare de sa puissance.
n C’est bien assez des restrictions, des transactions que la pratique impose ; que la théorie, du moins, soit entière. Quand vous serez ministre, Monsieur, vous ferez aux faits vivants des concessions que l'humanité commande; mais les paradoxes ne saipent pas : on peut et on doit les massacrer sans pitié.
» Vous niez , Monsieur, que le mouvement philosophique se soit arrêté tout court dans le tiers- état, et que ce qui se fait dans la région de la philosophie soit tourné contre lui.
» Votre dénégation me fait craindre que vous ne fréquentiez pas cette sorte de préoccupations.
» Où donc est le livre , où est le journal , où est le discours qui ait ajouté quelque chose à l’éclectisme tel que M. Cousin l’a créé avec un admirable talent, comme un oreiller pour le repos éternel du tiers-état régnant; qui ait fait faire on pas aux idées déjà très-arrêtées de la Constituante? Le saint-simonisme, dans ce qu’il avait de réformateur, a échoué comme il le méritait; ses autres éléments, vous les voyez à l’œuvre : ils abandonnent l’idée pour porter généralement secours au fait triomphant et pour le pervertir par l’excès ; iis sont occupés à fusionner les banquiers et à leur donner des leçons dans leur propre métier»
» Et au contraire, rien n’est-il venu jusqu’à vous de ce qu’écrivent contre l’état social organisé par et pour le tiers-état, M. Pierre Leroux, M. Proudhon, M. Villegardelle, les socialistes allemands, suisses, américains?—- Au moins lisez-vous, j’imagine, les feuilletons de VEpoque, du Constitutionnel, ou même de la Presse; vous y avez dû
trouver des romans qui ont une assez forte couleur d’hostilité philosophique contre le monde constitué par le tiersétat.
» Qu’est-ce que le tiers-état oppose à ce torrent tumultueux d’agressions? Rien : il spécule à la Bourse, et s’imagine que tout cela glisse et se perd sans tomber dans aucune intelligence.
» Même des hommes venus directement de la philosophie éclectique, quand ils ont gardé l’énergie du cœur et la droiture de l’esprit, vous laissent apercevoir les symptômes de la défaite philosophique du tiers-état. Voyez les écrits posthumes de Jouilroy et le beau livre qu’a publié il y a trois ans M. Ch. de Rémusat.
» Mais je sens. Monsieur, à chaque ligne tout l’inconvénient de traiter à la hâte de pareils sujets. J’en suis honteux même et je n’écris plus qu’un dernier mot sur une question moins obscure.
D Vous dites avec justesse et précision :
« Mettre un journal à l’adresse de l’Etude, ce serait » risquer fort qu’il n’arrivât jamais. Mettez-le à l’adresse » de la Curiosité, il arrivera toujours. »
B Vous pensez donc que ce seraient des objets d’étude, des traités, des discussions techniques même que renfermerait le journal encyclopédique, tel que je l’imagine? — Je ne l’entends pas ainsi : je veux limiter à la nouvelle, au fait récent, au fait important, tout ce que le lecteur doit attendre de son journal. Mais il faut que ce résumé soit complet et que chacun, l’agriculteur comme le savant ou l’industriel, y trouve tout ce qu’il lui importe de savoir aujourd’hui, non-seulement pour son plaisir, mais encore pour son intérêt.
B 11 y a deux sortes de curiosités : celle qui se rapporte
an seul plaisir, celle qui se rapporte aux intérêts. Vous ne voulez que de la première dans le journal : je chercherais à les y attirer toutes deux.
B Vous avez, me dites-vous, adopté, puis abandonné cette idée du journal encyclopédique : vous l’avez, en ce cas, abandonnée sans l’avoir essayée.
B Vous me citez une tentative dans celte voie. Je reconnais la valeur de l’homme ingénieux qui l’a faite ; mais c’est surtout un homme de conception plutôt que d’exécution. Sa conception (incomplète d’ailleurs et qui empiétait sur la Revue et le Magazine) fut très-négligemment réalisée. Où la question d’exécution est-elle, plus qu’ici, importante et fondamentale? La Presse est un journal fait, suivant moi, dans un mauvais système; mais il est bien fait, mieux fait que tout autre, et cela suffit au succès.
B 11 ne faudrait pas, d’ailleurs, s’arrêter au milieu de l’innovation. La première condition d’un journal tel que je l’imagine, c’est, par exepiple, d’abolir le régime de la rédaction payée à la ligne ou à la colonne, ingénieux moyen de forcer l’écrivain à gâter volontairement son talent, et d’arriver à la forme la moins propre au journal.
» L’abolition du droit de timbre et la réduction (je n’avais pas dit la suppression) du droit de poste permettraient bien d'autres modifications spéciales au journal encyclopédique, — Mais je laisse là ces suppositions, qui paraîtront trop commodes en l’absence des difficultés de fait.
» Je ne reviendrai pas sur la question des annonces. Il est possible que l’annonce ait les grandes destinées que TOUS entrevoyez pour elle, et ce que vous dites à ce sujet me paraît très-neuf et très-judicieux. Mais j’ai un parti pris contre l’annonce en général. Son progrès sera un grand mal pour l’industrie. L’utilité de l’annonce est très-
bornée; Tabus en sera immense. L'utilité est évidente pour faire connaître les produits nouveaux ou les modifications de prix; mais l’abus inévitable, c'est de devenir un élément mproducti/ de concurrence; de greverlespriæde revient sans ajouter rien aux qualités des produits. Ce sera beaucoup d’argent dépensé pour déplacer la vente. Entre producteurs et marchands, on s’écrasera à coups d’annonce; ce sera une nouvelle forme de la lutte des capitaux ; qu’estce que le public y gagnera ?
» L’escroquerie est devenue le fond des mœurs du commerce, grâce à la confusion qui a succédé aux clientèles. On trompe sans crainte l’acheteur qui passe et qu’on ne reverra plus. On avait intérêt à ménager un acheteur d’habitude. Aux inconvénients de ce pêle-mêle, l’annonce ajoutera le charlatanisme effronté. Je ne désire pas son règne, qui n’arrivera que trop tôt, en vous donnant raison, à mon grand regret, sur le budget des journaux.
a Je suis, etc.
Anselme Petetin« »
RÉPONSE
13 juillet 1840.
a Monsieur,
B Chacnn a ses affaires ; si vous avez les vôtres j’ai les miennes aussi; chaque jour il me Faut parcourir trente journaux, dix brochures, sans compter je ne sais combien d’articles, lire cinquante lettres et répondre au moins à vingt, recevoir et écouter des auteurs, des éditeurs, des inventeurs, des plaideurs, des solliciteurs, et même des flatteurs. Qui n’a pas les siens ? Plus , depuis un mois, une nuée de candidats qui s’abattent sur mon logis, si loin du centre que je l’aie choisi , tous à l'envi m’assurant que la Presse est le seul journal qui soit indépendant, qui exprime exactement leurs idées, et qui soit le drapeau auquel ils veulent rester fidèles; les intérêts du collège que je représente, les travaux de la chambre pendant le cours des sessions, la surveillance de l’administration du journal dont j’ai la responsabilité , les soins sans nombre de ce qu’on appelle la rédaction en chef , me prennent bien aussi quelque temps; jugez donc de ce qu’il m’en reste pour dire sinon tous les jours, au moins très-souvent, mon opinion
sur les hommes et les choses , les événements et les questions, et faire à des lettres telles que celles que vous m’adressez, la réponse développée qu’elles provoquent. Moimeme aussi je vais être obligé de partir, de retournera Bourganeuf d’où Je ne fais qu’arriver. Quoiqu’il en soit, s’il m’est difficile de suffire ù tant d’exigences si diverses, il me serait plus difficile encore de laisser suspendu un débat engagé, de l’abandonner avant qu’il ait été fermé. C’est ù ma plume devancée par la réflexion , emportée par la nécessité, à courir assez vite pour suppléer le défaut du temps.
» Deux mots d’abord pour en finir tout de suite avec le Journal-Encyclopédie elles annonces.
» Vous voulez, dites-vous, borner à la nouvelle, au fait important du jour, tout ce que le lecteur doit attendre de son journal. Dans ces limites, point de dissentiment entre nous. Ce n’est plus qu’une question d’exécution; si les écrivains que j’ai choisis pour rendre compte dans la Presse des travaux de l’Académie des Sciences, de l’Académie royale de Médecine, de la Société d’encouragement pour l’industrie, de la Société royale et centrale d’agriculture, des expositions d’art, des représentations de la scène, etc., etc. ; si tous mes collaborateurs, enfin, ne sont pas les plus capables que je pusse trouver, j’ai tort et je dois m’en accuser d’autant plus sévèrement que je ne saurais invoquer pour excuse l’influence exercée sur moi par la camaraderie. Dans tout homme que j’associe à mes travaux, je ne vois inexorablement que la fonction qu’il remplit et la solidarité qu’il fait peser sur moi.
» La lettre de M. le docteur Bureaud-Riofrey, est un document qui a l’avantage de me dispenser d’insister de nouveau sur les annonces, dont jo souhaite le progrès.
mais dont je combats l’abus. Je passe donc rapidement à la partie importante de votre lettre, à celle qui me touche au cœur, à celle où vous me demandez « quel est mon » principe, quel est mon dogme de droit politique, quel » est le lien philosophique de toutes mes idées de réformes, B comment je puis soutenir un ministère dont le pro- B gramme absolu est de ne toucher à rien , de ne faire B aucune des innovations dont j’ai, pour le plus grand B nombre, pris l’initiative, etc. , etc. b
» Je pourrais vous renvoyer à l’article où j’explique pourquoi la Presse veut le contraire de ce que veulent le Constitutionnel et le Siècle ; mviis l’occasion que vous me fournissez de montrer qu’il n’y a entre mes idées et mes actes, mon langage et ma conduite aucune contradiction , aucune inconséquence, me plaît trop pour que je n’en profite pas au risque même de tomber dans la redite,
B Je commence par mon acte de foi politique :
B Je crois en la royauté héréditaire, qui a créé la grandeur de la France, qui a souffert sous la Convention, qui a péri sur l’échafaud et qui est ressuscitée des morts, mais j’y crois sans superstition ; j’y vois moins un droit qui se transmet au profit d’une famille auguste , qu’une fonction sociale qui se justifie par sa nécessité séculaire ;
B Sa légitimité est dans ses actes ;
B L’abus du pouvoir fait la souveraineté du peuple ;
B La souveraineté populaire est la force comprimée qui éclate et brise l’arbitraire ; la royauté héréditaire est la force accumulée qui se règle et contient l’anarchie ;
B L’une et l’autre de ces deux forces ont alternative-
ment leur rôle ;
» Nier la souveraineté populaire, c'est nier le mouvement, c’est fermer les yeux à l’évidence ;
» Discuter la royauté héréditaire, c’est discuter l'humanité , c’est protester contre l’histoire ;
» Croire à la responsabilité ministérielle , c’est croire à l'inviolabilité royale , c’est prendre deux fictions pour une réalité. De tous les pièges tendus à la royauté constitutionnelle, en France, la responsabilité ministérielle est le plus dangereux !
n Ce n'est pas d'aujourd’hui que je m’exprime ainsi sur la souveraineté du peuple , car il y a dix ans que j’ai imprimé ce qui suit (1) :
a L’aveu que nous allons faire coûte à nos opinions politiques, mais enfin la vérité nous l’impose ; elle nous oblige de confesser que tout gouvernement qui a cessé d'être absolu pour devenir représentatif a abdiqué solennellement son droit et reconnu implicitement, par le fait, le principe de la souveraineté du peuple. Qu’on s’efforce de régler ce principe, bien ; mais qu’on ne cherche point à le contester, à l’anéantir, à le surprendre ; les triomphes de la mauvaise foi sur la force ne sont jamais qu’éphémères; et les vaincus orgueilleux qui s'obstinent à protester contre leur défaite ne font, le plus souvent, que s'exposer à une seconde plus complète encore que la première. En France , la souveraineté du peuple est un fait victorieux qu’il est infiniment moins dangereux de reconnaître que de méconnaître. Assurément, la valeur du principe peut être discutée, contestée, mais non pas la réalité du fait. La société se gouverne , elle n’est plus gouvernée ; le pouvoir monarchique n’a plus qu’un souffle; il n’existe que par une dernière prérogative,
(1) De V Instruction publique en France, 3«édit., p. 343.
qu’il est constamment menacé de perdre, l’hérédité! A cet égard, il ne faut donc plus se faire d’illusions; il ne reste à la royauté dépouillée du diadème qu’une couronne d’épines.
D... Entre le principe démocratique et l’élément aristocratique le gouvernement français n’a plus la faculté du choix. A tort ou à droit, légitimement ou non, la possession de fait et l’avantage du nombre appartiennent maintenant à la démocratie. Que le gouvernement en prenne donc son parti et se range enfin du cûté du plus fort, non pour lui obéir, mais pour le diriger. Qu'il se persuade qu’on ne règne ni moins dignement ni moins longtemps par la confiance que par la force.
» L’hérédité est bien encore on principe , mais elle n’est plus un droit incontesté.
» S’élever et se tenir constamment à la hauteur de leur tâche est donc une nécessité impérieuse dont il faut que désormais se pénètrent toutes les royautés qui voudront durer, quelle que soit la force ou la fiction qui les protège ; car si la multitude est facile à égarer par la passion , il est juste de reconnaître aussi qu’elle n’est pas moins accessible à l’enthousiasme , qu’elle se laisse rapidement séduire par le grand, le juste et le beau; que si elle exige impérieusement qu’on lui cède lorsqu’elle a la conscience de son droit , elle aime qu’on lui résiste avec fermeté dès qu’elle en doute. — Se faire aimer et estimer d’elle a toujours été le plus sûr et le plus facile moyen de la gouverner.
» L’homme tient ses droits de la société, non de la nature ;
a Je crois à l’égalité et à la liberté durables , sous un pouvoir fort ; je n’y crois pas sous un pouvoir faible ;
» Je crois que la hiérarchie et régalilé ne s’excluent pas; elles se fortifient au contraire mutuellement : il est vrai que par l’expression d’égalité je n’entends pas une surface unie comme le niveau d’un lac; encore moins l’action d'un rustre qui renverse un payant en lui disant : a Nous sommes égaux. »
» Je définis l’égalité, la liberté du concours, c’est-à-dire que tous soient admis à soutenir leurs prétentions; mais ce n’est pas à dire que tous soient aptes à les justifier. Ainsi , deux concurrents cessent d’être égaux lorsque la présomption de l’un a montré son infériorité sur l’autre. Un homme sans moralité et sans instruction n’est pas l'égal d’un homme moral et instruit, mais il aurait pu l’être. Les hommes qui ne conçoivent pas l’égalité sociale ainsi entendue se rejettent alors sur l’égalité naturelle , qu’ils croient mieux comprendre ; mais, sur ce point comme sur l’autre , ils ne raisonnent pas plus juste, car la nature n’est ni moins arbitraire ni moins variée que la société dans les avantages qu’elle dispense; l’égalité absolue, enfin, c’est le libre et l’entier développement des facultés humaines et des supériorités sociales, c’est l’application inflexible de ce principe essentiellement conservateur et progressif, que toutes les supériorités de fait soient reconnues de droit;
» Je crois qu’il est possible de constituer une aristocratie en harmonie avec nos institutions et nos lois, qui fonde la hiérarchie sociale sans blesser l’égalité civile ; la hiérarchie, c’est la supériorité dans la spécialité ; c’est le droit acquis par le rang mérité ,
B Je crois que la liberté de chacun ne doit s’arrêter que là où elle rencontre pour rivale l’utilité de tous. La liberté individuelle a des limites que nul ne peut étendre sans
restreindre celle d’autrui et que nul ne peut franchir sans tomber dans la licence. Toute licence que soutient la force est un despotisme ;
3D Je crois plus au génie de l'homme, — monarque ou ministre, — qu’à l’esprit des institutions quelles qu'elles soient; les institutions sont l’œuvre de l’homme, l'homme est l'oeuvre de Dieu. Il n’y a pas d'institutions qui aient jamais été à l’épreuve du péril en vue duquel elles furent imaginées;
» Je crois, je l’avoue, moins à ce que vous appelez les principes qu’à ce que j’appelle les faits; terrain pour terrain , celui des faits me paraît le plus solide et le plus profond ; le principe n'est jamais que l’explication tardive du fait; l’inventeur a toujours et partout précédé le savant; l'homme remonte péniblement de l’efTet à la cause , il ne descend pas de la cause à l’effet. Fermât, Leibnitz , Newton, ces illustres savants, ont beaucoup expliqué, qu’ont-ils inventé? Papin , Newcomen, Watt, Fuiton , n’ont pas fait de théories, ils ont fait des machines; ils n'ont pas découvert le système des monades, la méthode des fluxions, la loi de la pesanteur universelle , qui, J si admirable que soit la découverte de cette loi , n’a rien changé au mouvement des planètes autour du soleil , à celui de la lune autour de la terre , au cours des comètes, au flux et reflux de la mer ; mais ils ont donné à la vapeur un 'frein qui, se perfectionnant chaque jour, aura dans peu d’années changé tous les rapports des peuples entre eux et promené de toutes parts le niveau de la civilisation ;
» Je crois que le temps qu’on perd à définir des mots, à les discuter éternellement sans réussir jamais à se metr tre d’accord sur leur sens , serait mieux employé à mettre
en pratique des idées , à accroître le nombre des faitsi utiles ;
» Je crois que c'est un travers de notre esprit national^ de ne pas unir assez étroitement dans la même pensée la fin et les moyens ; par ce travers s'expliquent à la fois notre impuissance relative et la supériorité comparée de l'Angleterre sur nous ; l'aigle qui plane dans l'espace ne s’y élancerait pas sans le secours de ses ailes ;
» Je crois, dans un autre ordre d'idées, et cette fois avec vous , que cette maxime révolutionnaire : La fin justifie les moyens , est une maxime odieuse qui n’a jamais produit de bien en proportion du mal ;
» Je crois fermement qu'il n’y a d’utile que ce qui est juste, de bon que ce qui est vrai, de grand que ce qui est simple ;
» Je crois que le gouvernement le moins exclusif est aussi le plus fort, que l'administration la moins compliquée est la plus parfaite ;
» Je crois que l’instruction est la première de toutes les cultures , parce qu’elle est celle de l'homme ;
» Je crois que les gouvernements qui se sont succédé en Franco depuis quarante années n'ont pas accordé à l'instruction publique une importance égale à l’influence qu’elle exerce sur le caractère d’une nation. A cette cause, peut-être l’histoire attribuera-t-elle leur instabilité ;
» Je crois que les meilleures institutions , lorsque l’instruction d'un peuple n'est pas assez profonde , assez générale pour en développer le germe, ne sont que des éléments de perturbation jetés dans la société , car elles créent des besoins qu'elles ne peuvent satisfaire; elles ' prodiguent les droits et les devoirs ; elles affaiblissent les gouvernements , qui , à force de multiplier les lois, .se '
neltent dans rimpossibilité de les appliquer; elles concenrent à l’excès , dans quelques têtes ardentes à les recueilir, les idées qu’une population tout entière doit insensiilement absorber. Ces idées fermentent, font explosion , aute d’issue. C’est ainsi que les institutions qui produisent plus de forces qu’elles ne peuvent utilement en employer périssent par l’excédant qu'il leur faut comprimer ;
» Je crois depuis longtemps que ce qui est nécessaire à la consolidation du gouvernement représentatif en France, ce n'est pas absolument une nouvelle réforme électorale : ivant de demander ù l’arbre de porter des fruits , il faut attendre qu’il ait poussé des racines. Les racines de l’arbre représentatif, ce sont le régime municipal et l’éducation parlementaire : quand elles auront pénétré profondément le sol populaire , alors les fruits pourront être des droits politiques accordés à tous les contribuables sans autres conditions pour les exercer que de justifier légalement de vingt-cinq ans d'âge (article 34 de la charte) et de l'inttruction nécessaire à leur accompUmment ;
h Je crois que la force physique ayant pour auxiliaire l’intelligence défrichée par l’instruction, cette puissante araire pourrait doubler en vingt ans les produits du sol , et tout en laissant subsister les charges publiques telles qu’elles existent, les réduire cependant par le fait dans une proportion au moins quadruple, car assurément 40 sont plus faciles à payer avec 100 que 20 avec 30;
» Je crois que l’instruction du peuple et le crédit de l'État se lient étroitement ; que leur union peut seule produire le bien-être général, que je définis ainsi ; —-l’intelligence dans le travail , — le parfait entretien de toutes les voies de communication , — l’ordre, la prévoyance et l’économie dans l’administration do pays; -—enfin, la
plus exacte et la plus large répartition de la richesse publique ;
» Je crois que la France ne sera délivrée des dangers de cette masse flottante d’hommes détournés des travaux manuels par l’instruction qu’ils ont reçue, égarés par une fausse dignité , ne trouvant de place nulle part, ne pouvant vivre sans travail et sans emploi, qu’alors que chacun pourra être libre de se donner le genre et la mesure d’instruction qu'il saura convenir à son penchant et à sa fortune ; qu’alors que les connaissances humaines seront méthodiquement classées et distribuées d’après leur ordre d’utilité et dans une proportion calculée avec les besoins inégaux de la multitude ;
» Je crois qu’il importe de perfectionner l’instruction de la classe riche, elle demeure trop étrangère à l'étude des principes de l’économie politique et à la connaissance des progrès de l’industrie agricole et manufacturière, ce qui a pour effet de priver la France de représentants éclairés, de mandataires compétents, d’hommes d’Etat supérieurs; l’agriculture, d’agronomes habiles, et l’industrie, de commanditaires instruits;
» De fréquents changements de gouvernement ont suscité en France beaucoup de situations fausses et de divisions intestines : les unes entretenues par le point d’honneur monarchique , les autres par l’intérêt froissé , la vanité irritée et l’esprit anarchique; le moyen de faire cesser ce fâcheux état de choses , ce n'est pas de rendre équivoques de respectables dévouements, de corrompre de vieilles croyances, de compromettre d’illustres noms en prodiguant à une classe de la société les faveurs et les emplois, en rétablissant pour elle d’anciens abus qui tombaient en ruines alors qu’on les a abattus. Les fils de propriétaires riches
ont quelque chose de mieux à faire que de tenter encore une fois d’envahir la magistrature, le parquet, l'armée, l’administration , la cour ; c’est d’acquitter noblement leur dette envers le sol , en devenant des agronomes distingués ; c’est de mériter la confiance et la reconnaissance du pays, en n’aspirant plus de longtemps qu’aux fonctions gratuites, conférées par l’élection ;
» Je crois qu’avec un système de prévoyance et de répression moins imparfait que celui qui nous régit , il est beaucoup de crimes et de délits qu’on pourrait prévenir; je crois qu’il est possible de faire disparaître la mendicité sans la répercuter et sans recourir contre elle à des rigueurs que l’humanité a toujours fait Héchir; je crois qu’il serait possible de réaliser au profit des classes pauvres beaucoup d’améliorations qu’une ignorance profonde, se cachant sous les dehors d’une science superficielle , a traitées jusqu’à ce jour dédaigneusement d’utopies ; je crois enfin que la solution de la question de la répartition du travail , du paupérisme, des libérés et des enfants trouvés ne présente pas d’insurmontables difficultés ; mais ce n’est pas à la science économique qu’il faut demander cette solution , c’est à une combinaison administrative que j’indiquerai dès que j’aurai pu y consacrer un mois de travail ;
O Je crois que le temps n’est pas éloigné où nous verrons un congrès d’hommes d’Etat représentant les gouvernements se réunir pour déterminer tous d'accord le maximum des heures de travail qui pourra être exigé dans les manufactures ;
» Je crois qu’une armée qui enlève au sol trois cent mille hommes, et par an trois cent millions, nè saurait être le dernier mot d’un système qui s’est ainsi formulé : La paix partout, la paix toujours ; je crois qm le moment appro-
elle où tout gouTerneraent ne voudra plus entretenir que l’armée nécessaire au maintien de l’ordre, où la garantie la plus solide contre les éventualités de guerre générale sera dans la force de résistance qu’opposeront tons les intérêts engagés à la conservation de la paix. Déjà cette force de résistance est telle qu’elle a permis à la France, à la Belgique, ù l’Espagne, après 1830, d'accomplir chez elles leur révolution sans troubler la paix de l’Europe. Cet état de choses est appelé dans un avenir prochain à changer le mode de recrutement militaire. Aussitôt que les armées de terre n’excéderont plus la juste proportion qu’elles doivent avoir, le service militaire pourra cesser d’être obligatoire pour devenir volontaire; il ne sera plus un impôt, l’impôt du sang, comme on l’appelle, mais une carrière aussi re* cherchée que l’entrée dans les administrations des douanes, des contributions indirectes, ou des forêts, etc. Il y a longtemps que j’ai imprimé qu’il arriverait un jour où il serait aussi difficile de se faire admettre dans un régiment comme soldat, qu’il est difficile aujourd'hui d’entrer comme surnuméraire dans l’une de ces administrations. Gela est déjà vrai pour l’arme de la gendarmerie et de la garde municipale où il faut être protégé pour être admis. Ce jour est moins éloigné que l’on ne pense. Chaque année l’accès' des carrières devient plus difGcile, chaque année la concurrence rend les professions moins lucratives, le travail plu$ pénible, le succès, en toute entreprise, plus douteux, et cependant chaque année la population s’accroît. Dans l’ancien régime il existait des couvents, des ordres mendiants; ces couvents, ces ordres ont été abolis, on ne les rétablira pas. Que faire de tous ces jeunes gens qui entrent dans la vie, et qui, à un jour donné, après avoir quitté le toit paternel et frappé vainement u toutes les portes, ne savent pas
comment ils vivront le lendemain? Qn*on réduise Tarmée au-dessous de 200,000 hommes (les Etat-Unis n’entretiennent que 9,000 hommes de troupes soldées), qu’on abaisse à seize ans Fâge où Ton pourra s’engager, qu’on fasse de l’état militaire une carrière, qu’on l’hoiiore ; qu’après vingt ou vingt-cinq années de services une retraite soit assurée, sous forme de pension ou autrement, au soldat aussi bien qu’au sous-officier et à l’officier, et soyez sûr qu’avant»que dix années se soient écoulées, les cadres de l’armée seront trop étroits pour incorporer tous les fiis de famille qui se présenteront, les uns parce qu’ils seront nés avec la vocation militaire, les autres parce qu’ils seront nés sans aucune vocation, celui-ci par suite de son caractère indomptable réclamait la sévérité de la discipline, celui-là parce que son père aura épuisé toutes ses ressources pour faire de son fils aîné son successeur, du second, un desservant de village, du troisième, un instituteur primaire, tel autre parce que sa famille aura éprouvé des revers de fortune, et que son orgueil souffrirait de l’exercice d’une profession manuelle, beaucoup enfin par esprit d’imitation. Aujourd’hui c’est à qui ne sera pas soldat ; on ne sait trop pour- ' quoi, car il n’y a pas de profession manuelle moins pénible que l’état militaire; mais il suffit que l’on voie son camarade ou son voisin faire le sacrifice pécuniaire d'un remplaçant pour que, soi-même, Ton ne veuille pas servir; toute répugnance est contagieuse ; si, au contraire, on le voyait partir, on voudrait partir comme lui, surtout s’il fallait être protégé pour être admis. Il en est ainsi en France. Plus les conditions d’accès seraient rendues difficiles et plus le préjugé qui éloigne aujourd’hui la population du service militaire s’effacerait vite de nos mœurs. Tel qui se mutile encore aujourd’hui pour s’y soustraire n’aspirerait alors qu’à
revêtir Tuniforme! Là nous conduisent, n’en doutez pas, la prolongation delà paix, Tencombrement de toutes les carrières, le progrès de la concurrence, l’accroissement de la population, la force des choses, enfin, et ce qui le prouve c'est le nombre même des remplaçants qui, de Taveu des ministres et des chambres, s’élève à près de cent mille hommes, au quart de l’armée, et continue toujours de s’accroître ;
)> Je crois que comme les lois ont désarmé les individus, les institutions désarmeront un jour les nations ;
>» Je crois qu’on ne sait pas faire jouera l’impôt le rôle bienfaisant et nouveau qu’il remplirait presque toujours, si dans tel cas on avait l’art de le faire agir comme droit différentiel, dans tel autre comme droit prohibitif, dans tel autre enfin comme prime accordée à certaine production ou à certaine consommation. L’impôt, au point où en est venue la science économique, ne doit plus jamais être employé que comme un régulateur, un niveau. Il doit toujours être protecteur, jamais oppressif. L’impôt, selon les idées de Sully, et c’est aussi mon opinion, ne devrait être que la | mise apportée par chaque individu dans la vie civile, pour ' avoir part à ses bienfaits ; il voulait que cette mise fût proportionnée aux avantages que le contribuable en retirait; qu’elle ne fût prélevée que sur ses bénéfices; qu’elle n’entravât en aucun cas la liberté nécessaire au succès de son industrie, qu’il regardait, par le seul fait de l’impôt acquitté, comme étant placée sous la sauvegarde du gouvernement. L’impôt, c’est l’association sous sa forme à la fois la plus puissante et la plus simple, ün jour l’impôt brisera la ' coque étroite dans laquelle la fiscalité le tient captif ; un jour il s’élèvera au rang qu’il doit occuper parmi les cultures les plus fécondes, parmi les sciences exactes. Ce jour-Ià l’impôt,
base presque unique sur laquelle repose notre société, aura changé les rapports politiques de peuple à gouvernement; bien des frottements, bien des résistances qui ont lieu aujourd’hui auront disparu ;
» Je crois que l’administration , en 1846, est aussi arriérée parmi nous que l'était, en 1810, l’industrie des tissus, par exemple, relativement aux progrès que celle-ci a faits depuis cette époque. Si l’industrie a déjà résolu tant de problèmes longtemps considérés comme insolubles ; si chaque jour encore elle simplilie sa main-d’œuvre, réduit ses déchets, étend ses débouchés, réalise un perfectionnement ou une économie , remporte enfin de nouvelles victoires, fait de nouvelles conquêtes, à quoi doit-elle cette puissance? Au grand et fécond principe de la division du travail. Si au contraire notre gouvernement a encore résolu si peu de problèmes, s’il est immobile sans solidité, s’il se défie des principes les plus justes, s'il ne fait aucun progrès , s'il crée plus d'abus qu’il n’en détruit, s’il opère toujours si chèrement, s’il n’apprend rien à simplifier, s'il ne peut pas ce qu’il veut, s’il ne veut pas ce qu’il peut, s’il manque enfin d’initiative, à quoi faut-il attribuer son impuissance ?... A une distribution vicieuse du travail. Il y a trop de ministres, il n’y a pas assez de directeurs généraux, d’où il suit qu’aucune question n’est approfondie, et qu’en réalifé les ministres ne sont que d’imparfaites machines à signer, mises en œuvre par d'obscurs employés, lesquels n’ont de chance d’avancement qu’à la condition d'étouffer en eux tout sentiment d’émulation qui provoquerait contre eux la rivalité et le dénigrement, toute idée qui les exposerait au danger de se faire distinguer. Certes, il y a dans les bureaux des diverses administrations miaislérielles des hommes d’un incontestable mérite, qui
sont animés des meilleures intentions, qui ont des idées justes et qui seraient en état d’exécuter d'utiles réformes; mais tout est organisé pour les condamner à rinertie. Aussi est-il juste de reconnaître que le vice est dans ^o^ ganisation plus encore que dans les employés. Âu mal que fait depuis longtemps la bureaucratie, il n'y a qu’un remède, c'est de l’affranchir des traditions surannées, c’est de la sortir de l'obscurité où elle étouffe, de l’émanciper en multipliant les directions générales , en les confiant à des hommes spéciaux et éminents, rétribués sans parcimonie , en proportionnant l'initiative à la responsabilité, en ne prenant pas d’ombrage du vrai mérite , en mettant sa gloire, au contraire, à le discerner et à le faire valoir; l’homme exclusif qui veut tout concevoir et tout exécuter par lui-même n’a qu’une force bornée, tandis que l’homme judicieux qui sait se rattacher tous les gens capables et s'approprier toutes les idées utiles, possède une force infinie.
a Je crois qu’un pays peut se passer plus facilement de bonnes lois que d'une bonne administration. Une bonne administration a souvent préservé un pays de sa ruine; jamais les lois d’un empire ne l'ont sauvé de sa déadence. 11 n’y a pas de lois faibles sous une administration ' forte ; il n’y a pas de lois fortes sous une administration I faible ;
» Je crois que les gouvernements modernes doivent s’interdire : Tout impôt qui encourage les fraudes et les falsi* iications; tout moyen de la police qui corrompt ses propres agents; toute peine qui pervertit le condamné; tout encou“ ragement qui décourage le vrai talent et multiplie les raé- ' diocrilés ;
P Je crois que les gouvernements modernes doivent se
proposer pour tâche de rendre moral tout ce qui est égal;
» Je crois que rien d'immoral , d'injuste, de violent, ne saurait être longtemps utile là où règne la liberté de la presse.
a Je crois, avec Leibnitz, que celui-là qui est le maître » de l'éducation peut changer la face du monde ;
» Je crois, avec M. Destutt de Tracy, que la science so- » ciale est la dernière qui se constitue comme science po* » sitive ;
» Je crois, avec M. de Lamartine, que les grandes mis* 0 sioDS ne manquent jamais aux grands peuples, et que la O nôtre c'est de guider le monde par la morale à la liberté ;
» Je crois, avec Bossuet, que la société est tenue de ren- » dre la vie commode à tous;
» Je crois, avec Mirabeau, que le travail seul constitue » une nation ;
» Je crois, avec Louis XVI (Edit de 1776), que Dieu, » en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant né- > cessaire la ressource du travail , a fait du droit de travail- V 1er la propriété de tout homme, et cette propriété est la » première , la plus sacrée , la plus imprescriptible de B toutes;
B Je crois, avec Mi Guizot, qu’il fant deux choses à la B démocratie pour son repos et son succès : il faut qu’elle B se sente aimée et contenue ; qu’elle croie au dévoue- B ment sincère et à la supériorité de ses chefs» A cette con- B dition seulement, elle se règle en se développant et peut B espérer de prendre place parmi les formes durables et » glorieuses de l’association humaine ;
» Je crois encore, avec M. Guizot, que c’est le progrès B d'une politique ferme et sage de se montrer constamment
» progressive, de ne faire un pas que pour pousser aussi- » tôt plus loin. X)
J) Mais je m'aperçois trop tard que je me laisse entraîner au delà des bornes dans lesquelles j’aurais du me renfermer.
» La seconde partie de ma réponse devra donc être aussi concise que la première partie Taura été peu .
» Vous me demandez quel est le lien philosophique de toutes mes idées de réforme? — Ceiien philosophique, c’est ridée que je me fais des devoirs d’un gouverûeraent. A mes yeux,' ses devoirs sont de fonder et de conserver l’ordre, et par ce mol j’entends :
» L’autorité par l’équité ;
» La liberté par les lois ;
» L’égalité par le travail ;
» La hiérarchie par l’instruction ;
» La moralisation par le bien-être ;
» Le bien-être par la prévoyance et l’épargne ;
» La stabilité par le progrès;
» Le progrès par l’amour, non de la popularité , mais du peuple.
» Si vous trouvez, Monsieur, que tout cela soit trop clair pour mériter le nom de philosophie, traitez-moi de simple ouvrier en gouvernement; je ne m’en blesserai pas. A chacun sa vocation et son œuvre. MM. Arago et Séguier seraient .bien embarrassés s’il leur fallait construire les machines dont ils excellent à expliquer les lois ; MM. Pecqueur et Gavé, à leur tour, seraient peut-être non moins embarrassés s’il leur fallait expliquer par leurs causes les effets des machines inventées par eux.
» Je n’entreprends pas de ligue, cela est vrai, mais j’accomplis une tâche;*-*
» Cette lâche , c’est de semer dans le journal que je dirige autant d’idées justes et fécondes qu’il m’est possible d'en puiser dans l’étude des questions et la méditation des faits.
» Que chacun en fasse autant, et cette ligue de l’innovation que vous appelez de vos vœux se formera promptement d’elle-même !
9 Ce qui vous étonne , c’est que voulant réformer ce qui est mal , améliorer ce qui est bien, créer ce qui est utile et n’existe pas, je soutienne un pouvoir qui ne se distingue point, je le reconnais, par le goût prononcé des réformes, même de celles qui sont le moins douteuses et le plus faciles.
» Mais nommez-moi un seul homme politique en position de prétendre au pouvoir, qui donne plus de garanties à l'union du progrès avec la stabilité , de l’ordre avec la liberté, et je serai tout de suite avec lui contre le ministère.
» Est-ce M. Thiers?
» Est-ce M. Barrot?
» Est-ce M. Ledru-Rollin ?
» Si je suis avec le pouvoir au lieu d’être avec l’opposition , c'est que les ministres que vous flétrissez et que j’aiguillonne, s’ils ne font pas avancer les idées de réformes pacifiques, du moins ne les font pas rétrograder, et ne les mettent pas en péril !
» J’aime les réformes, surtout en haine des révolutions ;
» Je me défie des réformes qui sont des défaites;
B Entreprises spontanément par le pouvoir agissant dans la plénitude àe son initiative, les réformes préviennent les révolutions ; mais proclamées par l'opposition le lendemain de son triomphe , les réformes ne font souvent que les précéder ;
» Il est rare que la force d’impulsion ne soit pas toujours plus grande que le trajet à parcourir entre le point de départ et le but! La révolution de 1850 est peut-être la seule exception qu’on puisse citer.
» La paix et l’ordre sont des biens que je ne compro* mettrai jamais inconsidérément , parce qu’alors même que sous leur règne le progrès ne s’accomplit pas par les lois et le pouvoir, il s’accomplit plus lentement , il est vrai, mais entin il s’accomplit par les mœurs et la société;
» Renverser systématiquement les ministères, c’est prendre plus certainement le chemin de l’instabilité que celui du progrès.
n De 1850 à 1840, en dix ans, dix- sept combinaisons ministérielles se sont succédé. Qu’onl-elles produit?
» Le ministère qui a remplacé le cabinet pendant la durée duquel les lois de septembre ont été votées, les a-t-il rapportées T
» Le cabinet qui a remplacé le ministère qui s’est dissous à l’occasion du projet de conversion , l’a-t-il converti en loi?
» La coalition de 1859 a été victorieuse; qu’a produit son triomphe?
» M. Thiers a été deux fois président du conseil ; qu'at*il fait?
» En 1856) il n’a pas même proclamé l’amnistie dont il a laissé le glorieux héritage à M. le comte Molé.
» En 1840, il a enterré la proposition que M. de Réma* sat a ressuscitée; *
9 J’ai dit comment je comprenais qu’on mit des bornes à l'excès du nombre des fonctionnaires, et surtout des fonctionnaires subalternes, dans la chambre des dépuiés> Vous trouverez, dans le numéro de la Presse du 11
vrier i 845 , une proposition oü mes idées sont formulées,
» Mais entre une loi imparfaite et une proposition vicieuse désavouée par son auteur lui-même» pourquoi aurais-je donné la préférence à celle^^i ?
B Bien que la proposition deM. Vivien ne valût pas beaucoup mieux que celle de M. de Rémusat, et ne remédiât qu’imparfaitementau mal qu’elle se proposait de faire disparaître, peut-être eussé-je voté pour elle, je l’avoue, si elle n’eût pas eu la prétention de se poser en question de cabinet.
B N’attendez pas de moi que j’évite jamais un débat par un détour.
B Je le déclare donc hautement : les questions de cabinet sont une pente sur laquelle je ne me placerai jamais que lorsque cette extrémité me paraîtra de deux périls le moins grand.
B Sur la pente de l’opposition systématique, on descend souvent plus vite qu’on ne veut; une fois qu'on s’y est aventuré, le jour ne tarde pas à arriver où l'on saute par-dessus la responsabilité pour s’attaquer à l'inviolabilité, où ce n’est plus le ministère qu'on met en question, mais le gouvernement !
B Voyez la coalition !
B Voyez M. Thiers l
B C’est là précisément où je n’en veux jamais venir.
B Croyez-moi, me dit M. Thiers , la première fois que j’eus l’honneur de le voir en 1834, il était alors ministre du commerce, n’essayez jamais d’arriver au pouvoir par l’opposition. S'il a oublié ces paroles, je m’en souviens toujours.
» C’est des gouvernements, surtout, qu’on peut dire ; On connaît ceux qu’on renverse, on ne sait pas ceux qu’on établit ;
s Je suis patient; la patience n’est pas toujours la voie la moins courte et la moins sûre;
» Ce n’est pas dans les rangs des whigs que s’est rencontré Robert Peel ;
» Avant de voter sur l'existence d’un cabinet, je regarde d’abord où je vois des hommes pour en composer un autre ;
» Si je ne vois pas d’hommes, et que la solidarité me paraisse excessive, dans ce cas je m’abstiens ;
» C’est là ce qui me tient à une égale distance de ceux qui, passivement, approuvent tout, et de ceux qui, systématiquement, n’approuvent rien.
» On naît homme de gouvernement comme on naît homme d’opposition. Que voulez-vous? — - Je suis né homme de gouvernement. Ayez quelque indulgence pour cette infirmité ; elle n’est pas commune.
» Vous parlez de base ; chacun prend pour ses idées celle qui lui parait la plus solide. Je suis assez aveugle pour avoir plus de confiance dans les gouvernements qui existent que dans ceux qui sont à fonder.
B S’il suffit d’exagérer le mal pour le détruire, s'il suffit de se passionner pour un de ces grands principes d'équité naturelle qui sont compris aussitôt qu'énoncés, d’où vient donc l’impuissance de l’opposition et de ses journaux ? Quelle force un député et un journal de plus lui donneraient-ils?
» Quand, cédant à vos conseils, j’aurais élevé la voix de la Presse à l’unisson de celle du National, du Courrier français et de l'Esprit publie, qui déclarent n’avoir pas plus de confiance en M. Thiers et M. Barrot, qu’en M. Guizot, qu’aurais-je fait? — Je ne trouverais plus devant moi que MM. Berryeret Ledru-Rollin, m’offrant le retour à la Légitimité ou à la République, à la République qui s’cst noyée
dans le sang, on à la Légitimité qui en est à son troisième exil !
O N’ayez pas peur, me dites-vous, de 1a philosophie ; » n’ayez pas peur de suivre le fd de vos propres concep- » tions, dussent-elles vous conduire au radicalisme nou- » veau, libre des haines du passé... »
» Je me souviens d’une lettre imprimée dans la Presse du 13 février 1859, que m’adressait M. de Lamartine, et dans laquelle, à l’occasion de la question de la propriété littéraire, il me disait :
» Défiez-vous en tout de ces idées radicales qui sédui- » sent au premier moment les esprits énergiques. Les idées » radicales ne résolvent rien, elles tranchent tout, comme » l’épée d’Alexandre'; mais en tranchant la difficulté elles » tranchent les principes, les droits, les intérêts, et quel- » quefois les têtes. Ce sont les impatiences de la pensée. Le » vrai génie ne blesse et ne tue rien ; il organise et il ré- D forme. Laissez les idées radicales ! d
» Je lui répondais :
» Les idées radicales n’ont rien qui m’épouvante. Je ne » m’effraie que des idées fausses, et surtout des concessions » qui sont des capitulations de principes, parce qu'il n'y a » pas d’exemple que les concessions aient jamais sauvé une » cause perdue. »
» Pas plus en 1846 qu’en 1839, je ne crains, selon votre expression, de suivre le fil de mes idées; pourquoi? C’est que je sais que si l’une de ces deux extrémités touche au progrès, l’autre est fermementattachée au banc du parti conservateur sur lequel, librement assis, j’attends l’avenir, et j’écoute M. Guizot , contre lequel je ne me déciderai à voter systématiquement que le jour où le pouvoir ne sera plus exposé à tomber de ses mains dans celles de
MM. Thiers et Barrot, ce qui serait le commencenienl de la fin.
» Je m'arrête sur ce mot. Il est temps.
Emile de Girardin.
P. S. Vous dites que le ticrs^état spécule à la bourse. Je croyais qu’il n’existait plus depuis 1795.' La noblesse et le clergé seront bien aises d’apprendre qu’il vit encore.