MEMBRE DE LA CHAMBRE DES DÉPOTÉS
La liberté du commerce fera son chemin dans le monde comme toutes les autres, à la sueur de son front et en triomphant de ses adversaires, à force de bienfaits. Je crois fermement que son heure approche , et que la France sera débarrassée du vieux système protecteur avant dix ans. Mes convictions à cet égard ne sont pas de fraîche date , et je n’avais pas attendu les belles réformes de sir Robert Peel pour être persuadé de leur nécessité et du premier succès qui les a justifiées.
Vous paraissez croire que la France n’est pas encore en mesure de hasarder de telles expériences , et qu’il y faudrait des préparations auxquelles notre pays n’est pas disposé, avec des hommes qu’il ne possède pas encore; per* mettez-moi de vous remercier d’avoir ouvert une discussion publique sur ce grave sujet, et de vous rassurer. Vous êtes le premier défenseur du système protecteur qui ne nous traite pas d'ennemi public, et qui nous ait fait l’honneur d’entrer en lice avec des armes courtoises. C’est bon signe; j’espère que nous nous entendrons : le public jugera.
Je pense comme vous, que les statistiques, les traités et les enquêtes n’ont aucune importance dans de telles ques-
tions. Les chifTres sont complaisants et menteurs, et il y en a pour tout le monde, comme les cartes au jeu. Les traités sont pleins de restrictions et de réserve , chaque partie s’efforçant de retirer d’une main ce qu’elle accorde de l’autre; et les enquêtes, généralement faites par les parties, ne sont que des résumés de doléances ou de prétentions exagérées. Chacun prend volontiers ses intérêts pour des principes et croit sa fabrique la première de France, la première du monde, la seule digne d’être protégée. Vous avez vu les délibérations des trois conseils récemment convoqués par M. le ministre de l’agriculture et du commerce; qu’est-il sorti de celte réunion d’hommes éminents . honorables, qui représentaient les trois branches de la production nationale ? J’ai regret de le dire: rien, absolument rien, que des demandes de primes ou d’augmentation de tarifs, c’est-à-dire d’impôts à lever à leur profit sur leurs concitoyens. Et que pouvait-on attendre de plus d’une assemblée de plaideurs? Heureusement, ce n’est pas à eux que l’on demande la justice.
Cette haute magistrature, chargée de rendre au pays la justice commerciale, c’est le gouvernement qui doit l’exercer, avec l’aide des chambres. Vous dites que les hommes nous manquent; je ne suis pas de votre avis. Ce ne sont pas les hommes qui nous manquent , c’est le courage qui manque aux hommes. M. Guizot comprend aussi bien que sir Robert Peel les avantages de la liberté commerciale, etM. Cunin- Gridaine, tout manufacturier qu’il est, s’est montré constamment plus libéral que les conseils. M. le directeur général des douanes lui-même, que ses fonctions sembleraient devoir attacher plus étroitement au maintien du système protecteur, a fait de généreux efforts en faveur des réformes de tarifs. Il sait trop bien que toute réduction tourne au profit des con-
soimnateurs et du Trésor, pour ne pas s'y prêter avec em^ pressement, et il Ta toujours fait*
Mais les ministres les plus éclairés et les plus résolus ne peuvent rien en matière de douanes, sans le concours des chambres, et les chambres sont divisées* Les chambres sont pleines de grands propriétaires et de grands manu-> ^ facturiers qui croient sincèrement la prospérité du pays | attachée au maintien.ou à l'exagération du système protecteur, C'est une illusion si douce et si naturelle de croire l'intérêt général engagé à la conservation d'un abus ou d'un privilège dont on profite! Je n’en suis ni surpris, ni irrité; mais encore une fois, les ministres sont.obligés de compter avec les majorités. Toute l'éloquence du monde pe suffit pas quelquefois pour triompher des rigueurs d’un scrutin. Voilà d'où vient la résistance, et sir Robert Peel en fera peut-être, cô qu’à Dieu ne plaise ! l’expérience bientôt. Que serait-ce donc, parmi nous, avec les éléments parlementaires que vous connaissez ! Les circonstances po« | litiques, quoique notablement améliorées, sont encore trop délioateSf si je puis dire, pour qu'un ministre ose tenter ici ce qui vient d’être tenté en Angleterre. Mais que la tentative réussisse à Londres, et il faudra bien qu'on se ris* que à Paris. A ceux qui nient le mouvement, nous montrerons l'Angleterre qui marche, et ils marcheront à leur tour* Vous répondez que pour entrer dans le système de la liberté commerciale, il faudrait livrer à l'industrie les matières premières à des conditions plus modérées, ^améliorer l'agriculture, régulariser l'assiette de l'impôt, faire tomber les barrières fiscales : nous sommes entièrement d'accord. Le système de la liberté commerciale est conséquent dans toutes ses parties; Nous pensons, en effet, qu’avant tout il faut affranchir des droits les matières premières.
Mais là-dessus, d’al)ord, ne rencontrons-nous pas des résistances intraitables? Ne vous souvient-il plus des prétentions de nos producteurs de houille, des menaces hautaines de nos maîtres de forges, des doléances de nos éleveurs de moutons? La patrie n’a-t-elle pas été mille fois déclarée en danger, si nos pauvres habitants des Alpes avaient été admis à faire venir des boeufs duPiémont, et si les habitants de Strasbourg avaient pu tirer les leurs du grand-duché de Bade.
Il faut pourtant commencer par quelque chose. Eh bien ! moi, qui n’ai l’honneur d’être ni député, ni ministre, et qui ne suis tenu à aucun de ces petits ménagements parlementaires qui affaiblissent les convictions et paralysent les meilleures intentions, je vous dis hardiment, comme les partisans de la protection euj-mêmes : Tout se lie étroitement dans le système, et il faut mettre la main sur tout, comme a fait sir Robert Peel, pour obtenir un résultat décisif. Il faut protéger l’agriculture en lui donnant à bon marché les produits manufacturés, et l’industrie en lui fournissant à des prix modérés les produits de l’agriculture. Il ne faut pas que notre système économique ressemble à la toile de Pénélope et que nous défassions par un tarif ce quenousavons voulu obtenir en en abolissant on autre. 11 est temps de poser franchement ce principe absolu : Les citoyens ne doivent l'impôt qu’à l’Etat, parce que l’Etat leur donne en retour l’ordre intérieur, les routes, les canaux, la justice, l’administration; ils ne doivent rien aux particuliers. Taxez modérément le sucre, le café, comme vous taxez rudement le sel et le vin; mais point de taxe élevée et indéfinie sur les produits manufacturés. Quand vous obligez un homme à acheter du calicot ou du drap fabriqué sous l’empire de la prohibition, vous le taxez au profit d’un fabricant qui ne lui donne rien en échange.
Les faits ont répondu à la demande que vous réitérez du perfectionnement des routes et des autres améliorations que vous croyez avec raison nécessaire d’accorder aux industries, avant de les soumettre au régime de la liberté. La France se couvre de voies de communication. Elle a singulièrement développé depuis quinze ans ses chemins de vicinalité, ses routes départementales, ses routes royales; elle aura bientôt plus de mille lieues de chemins de fer. Tous les cinq ans, nos expositions témoignent des rapides progrès de l’industrie nationale et l’hôtel des Monnaies ne suflira bientôt plus à frapper des médailles d’or et d’argent pour récompenser nos manufacturiers. Cependant, les tarifs se maintiennent toujours; on en veut même de nouveaux. On demande aussi des primes, et nous avons toujours au budget la liste civile des fabricants de draps, de coton et de fer, qui nous promettent, depuis plus de vingt ans, de se mettre en état de supporter des réductions sans cesse ajournées, quoique le pays ait exécuté tous les travaux et fait tous les sacrifices qui devaient les lui assurer.
En présence de ces contradictions et de ces ajournements déplorables, noos ne désespérons pas de la liberté commerciale. Elle nous viendra par la force des choses, par la toute-puissance inhérente aux grandes nécessités sociales qui ne se manifestent jamais sur un point sans éclater sur tous les autres. Nous l’obtiendrons, comme nous eussions obtenu des chemins de fer, en dépit de toutes les oppositions, s’il en eût existé ; comme nous avons substitué les armes à percussion aux fusils à pierre, sous peine d'être battus. Quand on verra la réforme porter ses fruits en Angleterre, et contribuer au bonheur de ceux mêmes qui craignaient d’en être les victimes, alors cette haute mesure de prospérité publique qu’on affecte parmi nous de prendre
pour une menace, sera appréciée à sa juste valeur, et la France exigera pour elle-même ce magnifique présent qu’un grand gouvernement vientd’oiTrirù un grand peuple.
Tout le monde est prêt à cette transition. La contrebande s'est élevée à la hauteur d’une science, et elle a résolu jusqu’à ce jour plus de questions d’économie politique que Cobden lui-même, le chef de la ligue anglaise, et que nous, modestes professeurs, par nos prédications. La contrebande se perfectionnera d’autant plus que l'ouverture du marché anglais, en favorisant les importations, amènera plus de retours. Nos fabricants eux-mêmes la favoriseront, la feront peut-être pour se payer ; les chemins de fer que le pays multiplie à si grands frais ne peuvent aboutir à des impasses et servir exclusivement à de simples visites de politesse. La douane sera obligée de réduire le nombre des articles taxés, sous peine de no pouvoir visiter tous ceux qui arriveront, ou de perdre le profit de la taxe sur ceux qui entreront en fraude; et cette réduction n’aura d’autre effet que d’accroître 1a production et l’émulation.
Entrons donc sans crainte dans la voie des réformes, de peur d’être surpris un jour tout endormis sur cet oreiller des tarifs où notre législation des douanes berce si mollement depuis trente ans l'industrie nationale. Travaillons désormais comme des hommes, et ne mendions plus pour quelques-uns une protection qui appartient à tons. Nous avons l’égalité devant Dieu et devant la loi, nous l’aurons bientôt devant la douane. Si j’osais , Monsieur, entamer dans vos colonnes ce curieux sujet, à combien d’hommes de sens je serais sûr d’ouvrir les yeux! Quel assemblage incohérent de lois absurdes, odieuses, ridicules, grotesques, je leur ferais voir au fond de cet arsenal, dont les gardiens mêmes n’osent sonder les étranges profondeurs!
Ccia vaudrait un peu mieux pour le peuple que de discuter sur la réforme électorale, et je vous réponds qu'il y aurait de l’imprévu.
Blànqui.
A M. BLANQül.
Vous n’êtes pas de mon avis, dites*vous : a Ce ne sont ; » pas les hommes qui nous manquent, c’est le courage qui I B manque aux hommes. » Si les hommes manquent aux i choses, qu’importe que ce soit par cette cause ou par toute autre; ils n'y manquent pas moins. Je le demande aux juges de ce débat, je le demande à ceux qui nous liront, cette manière de justifier les hommes d’Etat qui nous gou< vernent ou qui aspirent à nous gouverner, loin d’atténuer, n'aggrave-t-elle pas l’accusation que j’ai fait peser sur eux? N’est'ce pas plutôt un aveu qu'une justification? I^on, certes, ce ne sont ni la hauteur de l’intelligence, ni même la profondeur du savoir qui manquent à des hommes tels que MM. Guizot, Duchâtel , Lacave-Laplagne , etc. Vous l’avez dit : ce qui leur manque, c’est le courage. Pourquoi le courage des réformes mûres, judicieuses, efficaces, nécessaires, leur manque-t-il? C’est ce que vous avez omis d’expliquer, c’est ce que je vais essayer de faire le moins longuement possible. Ce courage leur manque
parce qu’ils sont venus dans un temps où tout est sacrifié au vain éclat des vains discours; où la supériorité de Ja tribune est la seule qui vous mette sûrement et rapidement en possession du pouvoir; où la conquête et la conservation de la majorité dans la chambre élective est Tunique but qu’il paraisse sage de poursuivre, utile d’atteindre; où le caractère est compté, sinon pour rien, du moins pour peu de chose; où l'élévation des idées, Ténergie des convictions vous isolent; où la puissance d’organisation n’aboutit qu’à vous faire reléguer sans discernement au nombre de ces faiseurs irréfléchis et stériles, dont il est prudent de se défier! On recueille ce que Ton a semé.
Sous l’empire, il ne se formait que des militaires; tout ce qui avait de l’aptitude et de l’ambition s’élançait dans la carrière des armes : on ne se doutait pas qu’il en existât une autre; aussi que de généraux éminents, que de maréchaux illustres, sorte de demi-dieux sur un champ de bataille.... mais, hors de là, à peine en état de prononcer quatre mots! Maintenant il ne se forme plus que des orateurs ; tout ce qui a de l’aptitude et de l’ambition porte exclusivement ses regards vers la tribune, ne voit rien de plus, ne voit rien autre; aussi ne manquons-nous pas d’orateurs éminents, d’orateurs illustres, tout-puissants à la tribune,... mais, hors de là, à peine en état de diriger quatre employés! Si Ton en juge par ce qui se passe sous nos yeux, il est certain que les qualités par lesquelles on devient un grand orateur ne sont pas les mêmes que celles par lesquelles on devient un grand capitaine ou un bon organisateur. Ce qui le prouve, c’est ce qui est. A ne prendre que pour arbitre l'expérience, il semblerait que celles-ci soient exclusives de celles-là, ce qui serait d'ail-leurs aussi facile à expliquer qu’à comprendre. Rien, en
effet, ne ressemble plus à un artiste qu’un orateur; c’est le même dédain de tout ce qui n’est pas l’art qu’il cultive , c’est le même esprit antipathique au détail des affaires, ce sont les mêmes préoccupations, la même incurie, les mêmes qualités enlin elles mêmes défauts. Essayez donc d’arracher un grand artiste à l’inspiration qui vient de s’emparer de lui, en allant l’avertir qu'il néglige une démarche urgente! Â peine si, tout en paraissant vous écouter, il entendra ce que vous lui dites ; si urgente» si utile que soit cette démarche^ il l’ajournera jusqu’au moment où il ne sera plus temps de la faire. 11 en est de même de l’orateur qui se prépare à monter à la tribune. ‘L’univers, pour lui, c’est l’assemblée devant laquelle il va parler. Le reste n’existe pas à ses yeux, ou n'est pas digne de les distraire. Présentez-lui donc en cet instant, où toutes ses forces surexcitées le rendent étranger à tout ce quin’est pas l’effet qu’elles se proposent de produire, un portefeuille à vider, un courrier à expédier, une difficulté à dénouer, et vous verrez si l’accueil qui vous sera fait n’est pas celui que je vous dis. L’orateur, dont j’ai plus d'un modèle devant moi en esquissant ces traits, est celui qui ne v)it dans toute question que le débat, dans tout débat que le scrutin, dans toute affaire que les dehors sous lesquels il devra la montrer ou la cacher à la majorité, soit pour convaincre celle-ci, soit pour la surprendre 1 S’il a réussi, sa tâche est accomplie ; peu lui importe que ce soit par des allégations hasardées, des maximes improvisées, des arguments spécieux, des doctrines douteuses, des concessions regrettables, des capitulations de principes ; peu lui importe de laisser sur le champ de la discussion des vérités légèrement sacrifiées, 'des convictions honteusement trahies; ce qui lui importe c’est le triomphe à tout prix, non de ses opi-
nions, mais de sa parole!... La plus souple n’est pas toujours celle qui le paraît le moins. Aussi ne faut-il pas s’étonner de la manière dont nos affaires sont faites au dedans, conduites au dehors. 11 n’en saurait être autrement, tant que le travail ne sera pas mieux divisé, tant qu’une part plus équitable, moins exclusive, ne sera pas faite à la diversité des aptitudes. Nous paraissons ne pas nous douter que la France nouvelle est aux prises avec deux difficultés graves, qui, réunies, sont presque invincibles :
La démocratie ,
La centralisation.
Voyez le point de départ de la plupart de nos ministres; presque tous sont arrivés, presque tous arrivent aux aQïires avant de savoir les questions, avant d’avoir eu le loisir de les étudier! Où voulez-vous qu’ils les apprennent, où voulez-vous qu'ils les approfondissent? Est-ce aux affaires, alors que toutes les heures de leurs journées, insuffisantes à remplir cette triple tâche, seront réclamées, premièrement par des centaines de signatures forcément données au hasard, sous peine d'arrêter le travail des bureaux; deuxièmement par des dizaines d'audiences inévitables , sous peine d’affaiblir ou de perdre la majorité; troisièmement par la nécessité que subissent les ministres, ou qu'ils s'imposent d’assister à cette multitude de séances législatives, où leur présence n’est le plus souvent que du temps perdu, un temps précieux? Si peu qu’ils se préparent à défendre à la tribune les questions qui doivent s’y débattre, encore faut-il qu’avant d’y monter ils aient le temps de jeter un coup d’œil rapide sur les notes qui leur ont été rédigées à la hâte? — Quelles forces humaines pourraient aller beaucoup au delà? Exiger d’une force, si grande qu’elle soit, plus qu’il n'est en elle , c’est la réduire à l’impuissance.
Or, c’est précisément ce que nous faisons. Nous avons si bien réglé la responsabilité mioistérielle que nous en avons f^t l'impuissance administrative, l'immobilité du gouvernement, et pour aboutir à quoi? Â une responsabilité illusoire.
Ne comparez pas la France à l’Angleterre ; en Angleterre, il n’y a pas de centralisation administrative , et il y a une aristocratie ! Avant d'être ministre, on a tout le temps de se préparer à le devenir, et pendant qu'on est ministre, le temps qui appartient à l’étude des grandes questions ne lui est pas dérobé par une multitude de détails parasites. On y discute tout autant, mais on y discourt moins; il est rare qu’on y parle uniquement pour parler. Or, ce qui est l’exception chez eux est la règle chez nous.
Voilà ce qui me fait craindre que de longtemps nous ne possédions dans les rangs de la majorité l’homme d’État habile, expérimenté, nécessaire, sans lequel toute réforme importante de nos tarifs de douane ne serait qu’une œuvre prématurée ou inconsidérée , n’aboutissant qu’à un avor> tement ou à une témérité.
Je prévois l’objection qui me sera faite ; — Ne peut-il donc y avoir de ministres capables de bien agir que des ministres incapables de bien parler? Pourquoi d’habiles administrateurs ne s’appliqueraient-ils pas à devenir aussi d’éloquents orateurs? Je retourne l’objection et je dis : — Pourquoi d’éloquents orateurs ne s’appliqueraient-ils pas à devenir en même temps d’habiles administrateurs? Pourquoi cela n’a-t-il pas lieu? — Faut-il l’expliquer? C’est que les émotions de la tribune sont vives et donnent une sorte d’ivresse qui dégoûte promptement de la trituration des affaires, et la rend fastidieuse, comme l’entraînement des spéculations détourne vite de tout travail assidu et le fait paraître plus pénible. Cela est ainsi.
Ne vous hâtez pas de m’accuser de déserter le débat que j’ai entamé, et de commencer ma réponse par une digression. Je ne fais que demeurer ferme sur mon terrain ; pour moi, je le répète, les grandes questions sont d’abord les questions d’hommes. Je mets ma confiance en eux; vous, vous mettez la vôtre o dans la force des choses. » Qu’estce que la force des choses quand elle n’est pas conduite et utilisée par l’intelligence des hommes ? Gomment se manifeste-t-elle ! — Par des dévastations dans l’ordre naturel, par des révolutions dans l'ordre politique.
Vous croyez qu’il suffira que l'Angleterre ait à s'applaudir de sa réforme pour que la France s'empresse de l'irailer. J’en doute ; l’avenir Jugera entre nous deux.
Qu’a fait l’Angleterre? — Elle a commencé par tirer du régime prohibitif tous les fruits qu’une habile culture pouvait lui faire porter ; la première, elle a donné à sa marine des encouragements tels qu'ils l'ont faite, en deux siècles, de 1631 à 1846, sans rivale dans le monde; elle a fait ce qu’elle seule pouvait faire, grâce à l’immense richesse de sa puissante aristocratie, elle a jeté les millions, sans compter , au fond de toutes ses mines de houille , de fer, etc. , etc. ; c’est en entassant capitaux sur capitaux qu’elle a fini par élever tous ces vastes établissements industriels et commerciaux qu’elle possède , et qu’elle est parvenue à les faire prospérer ; elle n’a pas laissé échapper une seule occasion de s’emparer à leur profit d’un marché ou d’un débouché avantageux; elle a profité de toutes les circonstances qui se sont offertes pour dépouiller la France, l’Espagne, le Portugal, la Hollande, la Turquie, l’ordre de Malte, etc., etc., de toutes les colonies, de toutes les stations, de tous les points de relâche qui lui ont paru utiles à l’affermissement de sa domination et au dévelop-
peoient de ses relations; elle règne dans l’empire des Indes sur une population de près de cent raillions d'habitants; la première entre toutes les nations elle a sillonné son sol placé sous ce rapport dans les conditions les plus fav^orables, de chemins excellents, de routes admirables, de canaux sans nombre , de railways traversant tous ses riches bassins houillers et les mettant , ainsi que tous ses grands centres manufacturiers, en communication rapide avec ses ports d'approvisionnement; et c’est alors seulement que ses fabriques n'ont plus eu rien à craindre d’aucune concurrence étrangère , c'est alors seulement qu’elle a pu arborer impunément le drapeau de la liberté commerciale, qu’elle est entrée, timidement d’abord, plus hardiment ensuite , dans la voie des réformes économiques où sir Robert Peel vient de nouveau de la pousser en avant... Or, je vous le demande, en sommes-nous là? De combien de bâtiments se composent notre marine militaire et notre marine marchande, notre marine à vapeur et notre marine à voiles? Comparez donc sa marine à la nôtre, comparez les riches colonies qu'elle possède à celles en si petit nombre qui nous restent! Quels sont les marchés, les débouchés dont elle n’a pas le monopole de fait, et où notre industrie pourrait entrer en concurrence avec la sienne, les conditions de fabrication fussent-elles égales d'ailleurs? Avons-nous la même puissance de capitaux agglomérés? Qui parmi nous, dans notre société démocratique, est assez riche pour s’exposer à commanditer neuf entreprises chimériques contre une sérieuse, et se risquer à perdre , sans hésitation, un million, deux millions, souvent plus, sur un perfectionnement douteux? En France, au contraire, il sufTit qu'une invention, qu’une tentative ait trompé les espérances qu’elle avait fait naître, pour donner aussitôt lieu
à d'étourdissantes clameurs qui réagissent sur tous les esprits, et exciter des défiances contagieuses qui gagnent tous les capitaux. Ce sont lu, entre les deux pays, d’incontestables différences dont l’observateur placé plus haut que l’économiste, dont l'homme d’Etat , si entreprenant qu'il soit, ne sauraient se dispenser de tenir compte. C’est ce qui m’a fait dire dans ma première lettre que, s’il était né de ce côté de la Manche , sir Uohert Peel tiendrait probablement une tout autre conduite que celle qui vient d’appeler sur lui l’attention de l’Europe tout entière.
Rayez l’Angleterre de la carte du monde, et la France alors pourra accomplir, sans danger, ce que vient d’entreprendre la Grande-Bretagne ; elle pourra donner le signal de la liberté du commerce ! Mais, sérieusement et de bonne foi, croyez-vous que le moins avancé des deux pays ne soit en arrière sur l’autre que de dix ans pour son agriculture, son industrie, son commerce, ses voies de communication, sa marine? A ces dix ans, ajoutez-en quarante, et peut-être ne sera-ce pas encore assez !
a La France, dites-vous, se couvre de voies de commu- » nication. Elle a singulièrement développé depuis quinze n ans ses chemins de vicinalité, ses routes départementales, » ses routes royales; elle aura bientôt mille lieues de che- » mins de fer...» Je ne suis pas de ceux qui, pour le gain d’une cause, nieraient l’évidence; mais de ce que nous avons dépensé immensément d’argent depuis quinze ans, pour nos voies de communication, il n’en faut pas conclure, non plus, que nous l’ayons toujours judicieusement, utilement, efficacement dépensé. Nous avons classé, il est vrai, un grand nombre de chemins vicinaux, trop grand peutêtre, mais dans quel état sont-ils pour la plupart? Nous avons entrepris à tort et à travers des routes départemen-
laies ; mais sur dix qui sont commencées depuis quinze ans, combien en est-il aujourd’hui d’achevées et à l’état d’entretien? Avant qu’elles soient terminées par une extrémité elles sont à refaire par l’autre, et les départements, la plupart sinon tous, fléchissent sous le poids dont ils se sont chargés en consultant moins leurs forces que leur zèle. Vous parlez de mille lieues de chemins de fer! En cette année 1846, la France n’a pas encore un seul railway qui ne soit un tronçon, pas un seul qui mette Paris en communication avec la mer, ou bien avec nos frontières de terre! Dans quelle condition sont nos canaux, dans quel état sont nos voies fluviales? — Le prix que coûte à Paris, cet immense gouffre de consommation, l’hectolitre de houille, la barrique de vin est là pour le dire ! Tout, en vérité, aurait été calculé pour faire obstacle à la consommation sur notre | marché intérieur, que je doute qu’on s’y fût mieux pris, et ! cependant le moyen le plus certain, le plus rapide de per- i fectionner la production, de réduire ses frais de main- | d’œuvre, ses prix de revient, c’est de la rendre plus économique, c’est de faciliter, c’est d’organiser la consommation, c’est de ne rien épargner pour qu’elle soit de plus en plus abondante. Le mieux pour un Etat, c’est de rester étranger aux détails infinis, inextricables, mystérieux de la production, de la fabrication, de ne pas s’y immiscer inconsidérément, mais de porter tous ses efforts, tous ses sacrifices sur la consommation, de s’occuper exclusivement du développement de celle-ci. Qu’il sache débarrasser la consommation de toutes les difficultés qui en ralentissent la marche, en empêchent l’essor, et toutes les questions de douanes et de tarifs ne tarderont pas à se résoudre d’elles-mêraes. C’est ma conviction profonde.
a 11 faut pourtant commencer par quelque chose, » diles-
vous. Eh bien! commençons par là. Avant tout, étudions soigneusement le rôle industriel que jouent, l'influence commerciale qu’exercent nos impôts , nos octrois, et les tarifs dont nos canaux et nos chemins de fer ont été dotés; réformons, au dedans , tout ce qui est à réformer, améliorons tout ce qui est ù améliorer, et quand cela sera fait, il y en a pour plus de dix ans, si j’en juge par ce qui s’est fait depuis quinze ans, le moment de s'occuper sérieusement du dehors et de la révision de notre tarif de douanes sera venu; il ne sera pas trop lard. Oui, sans doute, je le reconnais avec vous : a les citoyens ne doivent l'impôt qu'à » l'Etat', ils ne doivent rien aux particuliers. » Mais oh donc est l’impôt que les particuliers prélèvent en France? — Est-ce que. je fais, par exemple, autre chose que de remplir gratuitement les fonctions de percepteur, lorsque sur 48 fr. que je reçois de chaque abonné de la Presse, je verse 36 fr. au trésor public, ce qui, sur 25,000 abonnés, représente, soit dit en passant, on recouvrement et un versement de 900,000 fr. par an ? Parce que le produit de l’impôt passe de ma caisse dans celle de l’Etat, parce que je le perçois, direz-vous que je le prélève et me l’attribue . Non, certes; eh bien! ce qui n’est pas vrai dans ce cas ne l’est pas davantage dans cet autre que vous supposez en ces termes : « Quand vous obligez un homme ù acheter du » calicot ou du drap fabriqué sous l’empire de la prohibij> tion, vous le taxez au profit du fabricant qui ne lui donne » rien en échange. »
Supprimez les 21 fr. GO c. de droit de timbre et les 14 fr. 40 c. de droit de poste (ensemble 36 fr. par an), que paie au lise chaque exemplaire de la Prme, et je m’empresserai d’en réduire le prix de l’abonnement annuel à 12 fr.; et, loin d’y perdre, j’y gagnerai encore, car une
publicité plus étendue ajoutera au produit des annonces: supprimez les taxes que paient directement et indirectement sous des formes diverses les fabriques de calicot ou de drap, et ces fabriques, par le fait seul de la concurrence nationale, seront forcées de réduire le prix de leurs tissus, dans la proportion du dégrèvement opéré; el> loin d’y perdre, elles y gagneront, car leurs frais croissants ou généraux ne s’élèveront pas dans la proportion de l’augmentation du débit, conséquence infaillible de tout abaissement de prix.
a Les citoyens ne doivent Vimpôt qu'à l'Etat , » est un aphorisme d’une justesse incontestable, mais il tombe à faux ; permeltez-moi de vous le dire, c’est par des maximes ainsi jetées au hasard qu’on égare les esprits superficiels, et quelquefois même la raison publique.
Les fabricants, les manufacturiers, les commerçants, font-ils généralement, en France, des fortunes trop considérables, trop rapides? La concurrence nationale est-elle si bornée et si faible qu’elle n’exerce qu’une action trop lente et trop peu efficace?
Là est le vif de la question de Rabaissement radical des tarifs, en d'autres termes de la liberté commerciale.
Or, pour dire ici toute la vérité, je vois de grandes et de rapides fortunes faites dans la banque et par la spéculation ; mais je vois plus de ruines consommées que de grandes et de rapides fortunes acquises dans l’industrie et le commerce. Il s’y fait beaucoup de petites fortunes, de fortunes moyennes ; mais presque toutes sont dues à de pénibles privations longtemps supportées, à l’épargne modeste, et à la multiplicité des petits profils.
C’est là un mal plutôt qu’un bien, car qui veut la fin doit vouloir les moyens; or quiconque désire que l’éperon de la concurrence nationale entre plus avant dans les flancs de
notre industrie, doit souhaiter qu'il s'y fasse moins rare* ment de grandes et de rapides fortunes. Il faut qu’on s’y enrichisse sûrement et assez promptement, si l’on veut attirer à elle les capitaux en abondance, leur donner confiance et les rendre moins exigeants.
Est-ce quand les choses sont dans l'état où elles existent, quand il ne s'amasse communément dans l'industrie et dans le commerce que des fortunes qui sont loin d’être exorbitantes, alors que les capitaux se montrent encore si peu disposés à s’associer à l'esprit d’entreprise, qu’on peut . dire d’un pays que le moment est venu où le régime de la liberté doit succéder au régime de la protection.
Mais, dites-vous, cette protection est exagérée. Comment vériûer le fait? Par des enquêtes? On sait ce qu’à produit celle de 1834; — l’obscurité dans le chaos des contradictions. Oui, j’en conviens, chaque fabricant prend volontiers ses intérêts pour des principes, et croit son industrie la plus utile, celle qui a le plus de droits légitimes à la protection la plus grande ; mais c'est pour cela qu’à mon avis on ne saurait trop soigneusement se garder comme d’une faute de tous ces remaniements partiels et arbitraires de tarifs dont nous avons contracté la mauvaise habitude.
Si l’on veut résoudre la question de la liberté du commerce, sans s’exposer à porter atteinte à la prospérité de l’industrie nationale, à jeter la perturbation dans nos fabriques, il n’y a qu’un moyen, c’est celui que j'ai indiqué; c’est de procéder par des abaissements périodiques de cinq en cinq ans, réglés d’avance par une loi générale, prenant toutes les industries dans l’état où elles sont, et leur appliquant le principe absolu de la réduction relative, de telle sorte que le régime de la protection expire pour chacune
d’elles et pour toutes le môme jour. Autrement, on ne procédera jamais qu’au hasard. Est-ce que tous les fabricants exerçant la même industrie l’exercent dans les mêmes conditions? Est-ce qu’il n’y en a pas de plus favorisés les uns que les autres ; ceux-ci sous le rapport de l’intelligence, ceux-là sous le rapport des capitaux ; celui-ci en raison de l’étendue de ses débouchés, etc-, etc. ? Est-ce qu’il n’arrive pas souvent devoir un fabricant s’enrichir là où son prédécesseur s’est ruiné ? Qu’est-ce qui tiendra compte de toutes ces différences, qu’est-ce qui pèsera? Sera-ce un chef de division n'ayant que des notions générales et nécessairement superficielles ? seront-ce des commissions composées les unes de pairs, les autres de députés, travaillant comme on sait qu’elles travaillent?
11 faut finir, je me résume et je dis : Aux conditions que j’ai posées, et sous la réserve expresse que la liberté commerciale ne sera que le développement régulier de la loi du progrès appliquée à toutes et à chacune de nos industries, la liberté que vous défendez me trouvera dans les rangs de ses partisans sincères ; mais elle me trouvera dans les rangs de ses adversaires déclarés, si elle a la prétention de triompher prématurément, inconsidérément, révolutionnairement, si enfin elle persiste à croire que dix années lui suffiront pour a débarrasser la France de son vieux V système protecteur et proclamer, selon l’expression, l'éga- » lité devant la douane. »
Pour qu’il en fût ainsi, il faudrait que la France n’eût pas perdu quinze années en débats stériles, etgaspillé trois milliards en dépenses faites à contre- sens; il faudrait qu’elle eût accompli les importantes réformes administratives, nécessaires, indispensables, qu’elle n’entreprendra même pas; il faudrait enfin qu’elle eût découvert l’homme
d’Elat que je cherche vainement sur les bancs de la majo- » rite et de l’oppusUion, au dedans et au dehors des chambres législatives.
Émile de Giràrdln,
A M. ÉMILE DE GIRARDIN
J’aurais vivement désiré ne pas m’écarter de la question que vous avez posée vous-même, celle de la liberté du commerce ; mais puisque vous attachez une grande importance au rôle qu’y peut Jouer l’influence des personnes, je vous suivrai sans hésiter sur ce terrain. Je vous avouerai donc franchement que je crois M.M. Guizot et Duchàtel fort en état de mener à bonne fin la révision générale des tarifs. M. Cunin-Gridaine et M. Lacave-Laplagne ne leur feraient pas défaut dans cette noble entreprise, et quoique je n’aie pas l'avantage de connaître les opinions de M. Mackau, il suffit qu’il soit ministre de la marine pour que je le range parmi les partisans naturels de la liberté commerciale. M. Duchàtel a été le principal rédacteur du fameux manifeste des propriétaires de vignes de la Gironde, publié il y a quinze années, et qui restera comme le premier appel fait
V au pays sur ce grave sujet. M. Laplagne connaît parfaitement les vices du système protecteur, et il sait à merveille que les taxes modérées sont celles qui rapportent le plus et qui blessent le moins.
Je suis donc convaincu que ces honorables personnages ne font pas des discours uniquement pour le plaisir d’en faire et de briller à la tribune, mais qu'ils sont arrêtés par les obstacles qui résultent de l’extrême division des esprits sur les questions les plus élémentaires de l'économie politique. Il n’y a que le système protecteur qui se soit fait entendre jusqu’à ce jour dans les régions ofQcielles, et il a trouvé des interprètes animés de toute l’éloquence de l’intérêt personnel. C’est la graine de colza représentée par M- Darblay, savant cultivateur et meunier distingué, qui a battu le sésame à la session dernière ; et M. Darblay considère les économistes comme tout à fait incapables de traiter les questions de graines oléagineuses ou de céréales, parce qu’ils ne vont pas aussi souvent que lui au moulin. Il est le Luther de la prohibition dans le parti agricole, comme M. Mimerel en est le Mélanchthoa dans le parti manufacturier. Quand le premier de ces deux honorables adversaires lance des éclairs à la tribune, le second a des larmes dans la voix au sein des trois conseils, et le cabinet s’arrête, éperdu ou attendri, devant la réforme des douanes. ‘
Voilà les résistances que je reprocherais au ministère de ne pas braver, si derrière les chefs du parti protecteur, il n’y avait une foule imbue des vieux préjugés de la République et de l'Empire, et malheureusement aussi. Monsieur, des hommes tels que vous, désintéressés dans cette haute question, mais prévenus. Est-ce bien sérieusement, en effet, que vous parlez de rayer l’Angleterre de la' carte du
inonde, pour que la France puisse accomplir sans danger la réforme commerciale ? N’y a-t-il pas place pour tous sous le soleil, et loin de regretter la puissance productive de l'Angleterre, ne devrions-nous pas plutôt nous en applaudir ? Est-ce avec des peuples pauvres ou ruinés que le commerce peut prospérer et s’étendre? Et si la France et l’Angleterre doivent toujours garder la distance qui sépare aujourd’hui, selon vous, leurs différentes industries, le système prohibitif sera donc éternel? C'est en transportant dans les ateliers ces vieilles habitudes de guerre, qu’on envenime les questions de politique commerciale et qu’on les rend insolubles. C’est vous, Monsieur, qui propagez l’esprit révolutionnaire; ce n’est pas moi.
Le ministère ne peut opérer la réforme commerciale qu’avec le concours des pouvoirs publics appelés avec lui au partage des grandes mesures de gouvernement, et quoi que vous en disiez, Monsieur, ces pouvoirs, en France, ne sont pus à la hauteur économique et politique de ceux de l’Angleterre. Sir Robert Peel a trouvé ses auxiliaires les plus puissants parmi ses adversaires, lord John Russell en tête : croyez-vous M. Thiers disposé à rendre le même service à M. Guizot? Le chef du cabinet anglais aura probablement raison de l'entêtement de quelques vieux ducs; mais les ducs de notre pays sont plus nombreux et plus vivaces. Ils se représentent encore plus volontiers eux-mêmes qu’ils ne représentent le pays. Faites-leur donc comprendre qu’ils ont tort de maintenir des droits dont ils prolitent, et qu’ils devraient, dans une nouvelle nuit du i août, en faire le sacrifice sur l’autel de la patrie : vous verrez ! Que voulez- vous donc que des ministres entreprennent avec de tels éléments?
Selon moi, ils ne sauraient être taxés d’impuissance vois
lontaire, c'est-à-dire de faiblesse, pour ne pas hasarder des propositions qui n’auraient, en ce moment du moins, aucune chance de succès. Le courage qui manque aux mi- j nistres, le voici : c’est celui de mettre un frein aux tendances rétrogrades des trois conseils et des corporations isolées, qui demandent sans cesse des primes, des accroissements de droits ou des prohibitions. C’est celui de proclamer hardiment, comme vous le souhaitez. Monsieur, une réforme graduelle, générale et méthodique des tarifs, en manifestant la ferme résolution d'aller toujours en avant dans cette voie. Loin de là, que voyons-nous? de petites modiflcations sur des articles isolés, tantôt par élévation, comme pour les fils de lin, tantôt par réduction, comme pour les bois d’ébénisterie ; des mesure^ de circonstance trop souvent concédées aux clameurs de l’intérét privé ; de misérables badigeonnages appliqués à un édifice vermoulu, qu’il faudrait reconstruire de fond en comble, à la hauteur des besoins, et, J’ose dire, des destinées de notre pays.
Mais pour arriver à ce résultat, il faut commencer par s’entendre sur les principes, les propager par la prédication, les appuyer par la démonstration, leur donner la sanction de l'évidence et de l’application. C’est pour cela que j’en ai posé un très-simple, très-clair et très-intelligible, quoique vous le trouviez de nature à égarer la raison publique. C’est celui-ci : a Les citoyens ne doivent tCimpât » qu^à l'Etat, ils ne doivent rien aux particuliers. » Je regrette, Monsieur, que vous ayez essayé de le combattre par un argument tout à fait spécieux. Il n’y a aucun rapport entre le remboursement que vous prélevez sur vos abonnés, des droits de timbre et de poste dont vous avez fait l’avance pour eux, et qui {sont des taxes bonnes ou mauvaises, et
les tarifs de douane qui ont pour conséquence directe d'élever artificiellement le prix des choses au profit de certains fabricants. Votre raisonnement serait exact si le gouvernement vous imposait les droits de timbre et de poste au bénélice de quelques concurrents; mais encore une fois quand je paie 10 francs à Paris une chemise, que je pourrais me procurer pour 6 francs à Londres, est-ce que je ne paie pas réellement un impôt de 4 fr. au fabricant français?
Cette taxe, direz-vous, n'est que le remboursement des droits qu’il a payés lui-même pour fabriquer une chemise. Eh bien ! qu'on le dégrève de ses droits, qui sont la taxe sur la houille, sur le fer, sur les matières premières. Vous le voulez ! M. Talabot ne le veut pas. J’avais donc bien raison de vous dire : a II faut commencer par quelque » chose 1 » Et je veux commencer par démontrer à nos lecteurs que toutes les industries protégées lèvent tribut sur nos concitoyens ; puis, nous verrons ce qu'il faut penser de vos comparaisons de la fortune publique en Angleterre avec celle de la France. Quand je pourrais rapporter un bon couteau d'Angleterre pour 3 fr.; si, à l'aide de la prohibition ou d'un droit élevé, je ne puis me le procurer en France que pour G fr., n’est-ce pas à un coutelier français que je paie un impôt véritable? Je vous supplie de me répondre ; et ne croyez pas qu’il entre dans mes intentions d'exciter ici de mauvais sentiments d'hostilité entre les producteurs et les consommateurs. Dans ma pensée, les uns et les autres sont victimes du système que je combats. Seulement, chacun d’eux voudrait la liberté pour soi et la protection contre autrui. Le tisserand a demandé la libre entrée des fils, mais la prohibition des tissus. [Nos mécaniciens réclament la libre entrée des fontes, mais la