‹ Le pour et le contreChapitre 16 sur 22 · SIC · texte numérisé non relu

SIC

prohibition des machines. Nos maîtres de forges accepteraient les houilles, ils repoussent les fers. Que fait trop souvent le gouvernement? Il satisfait ceux qui crient le plus fort ou qui sont le plus influents; moi, je voudrais les contenter tous.

Entreprise chimérique ! répondrez-vous. Ce serait la plus sûre et la plus facile de toutes , si elle était exécutée hardiment, comme elle le sera bientôt en Angleterre. Et ici, Monsieur, je veux vous faire une loyale concession. Quoique je demeure convaincu que nos industries se font trop petites, et qu'elles sont de tempérament pour la plupart à braver le grand air de la concurrence étrangère, je ne pense pas qu'il faille ouvrir nos portes à deux battants, sans ménagement, sans transition. Il est quelquefois prudent de ne pas apprendre aux gens trop brusquement, même une bonne nouvelle, de peur de leur causer une vive émotion. Au fond, je suis persuadé que personne n’en mourrait, mais la prudence exige des concessions. Vous les motiveriez, Monsieur, à ce que je vois par votre dernière lettre, sur ce que notre pays est encore inférieur à l’Angleterre sous le rapport des capitaux, des moyens de communication, de l'instruction professionnelle. Permettez-moi de vous répondre que ce qui se passe en ce moment ne justifie pas vos craintes relativement aux capitaux. Les capitaux abondent et ne demandent, pour accourir, que des emplois avantageux. Rien ne restreint ces emplois dans des limites plus étroites que le système prohibitif. •

Le principal argument des partisans de la protection, après l’insuftisance des capitaux, c’est l’infériorité des voies de communication et des connaissances industrielles. J'ai déjà eu l’honneur de répondre. Monsieur, à ce grief des défenseurs du régime restrictif, en vous citant les grands

travaux exécutés en France depuis quinze ans; nos progrès industriels n’ont pas aujourd'hui une seule machine perfectionnée, en Angleterre, qui ne pénètre en France avec la plus grande rapidité, et le niveau technologique ne peut s’élever sur un point sans s'élever sur tous les autres. Les barrières tendent donc à tomber de tous côtés; elles n'existeraient réellement plus du moment où des relations plus intimes s’établiraient entre les peuples sous les auspices de la liberté du commerce. On n'échangerait pas seulement les produits, mais les moyens de produire, et la plus salutaire émulation, la plus complète division do travail régneraient dans la société industrielle universelle.

Je vous réservais. Monsieur, pour dernier argument les intérêts de notre marine. Vous en parlez souvent et vous avez raison. Mais si aujourd’hui nos pavillons sont en berne et nos verges descendues à mi-mât, n'est-ce pas la faute, j’ai presque dit le crime, du système protecteur? De quoi voulez-vous que vive notre marine, sous un système qui interdit tous les retours? Vous aviez le sésame en Orient; plus de sésame ! M. Darblay l’a tué roide. Vous auriez le café au Brésil, vous auriez le sucre à Cuba, vous auriez quelque chose partout ; vous n’avez rien nulle part. Vous ne voulez rien acheter, vous ne pouvez rien vendre. Vous faites payer à vos armateurs des droits énormes sur tous les matériaux qui entrent dans la construction d'un navire, et quand ce navire, si chèrement construit, est lancé, vos tarifs le retiennent au port. Hommes inconséquents que vous êtes! Vous criez que M. Guizot est vendu à l’Angleterre, et s’il vous proposait demain la réforme commerciale, qui relèverait notre marine, vous le traiteriez comme nous d’ennemi public !

Vous avez raison, Monsieur, la liberté du commerce se

ferait attendre longtemps, si nous devions la recevoir des hauts et puissants seigneurs du colza, de la laine et du fer. Au point où nous en sommes , elle doit nous arriver par une voie plus sûre, je vous l’ai signalée, je l’appelle la force des choses. Vous avez très-ingénieusement répondu: « La force des choses, c'est la dévastation dans l'ordre na> B turel, le bouleversement dans l’ordre politique.» Sans doute; mais que peut-on faire pour des sourds, si ne n'est de crier fort, quand le char approche, afin de les empêcher d'être écrasés? La réforme commerciale anglaise ne demeurera pas longtemps un fait isolé. Utile ou nuisible pour nous (vous le croyez menaçant, je le crois rassurant), ce fait immense va s'accomplir, portant dans ses entrailles les conséquences qui en doivent fatalement découler. 11 ne s’agira bientôt plus de savoir si la protection vaut mieux que la liberté, et si la liberté du commerce doit mettre dix ans ou vingt ans à passer la Manche. Au risque de faire une comparaison qui ne déplaira point à l’honorable M. Darblay, je me borne à vous rappeler que le choléra éclatait naguère à Paris, venant de Londres, tandis que la quarantaine était inflexible à Calais.

Et les quarantaines elles-mêmes ne s'en vont-elles pas? Tous les vieux dieux s’en vont, y compris le dieu de la guerre. Reste celui de la paix et de la liberté, qui nous consolera de la perte des antres , et qui est le véritable, Monsieur, parce que c’est lui qui réunit les hommes dans le sentiment du bien-être commun, non-seulement d’un peuple, mais de tous les peuples de la terre. L’Angleterre ne doit pas demeurer seule à la tête de ce culte, de de cette grande rénovation sociale, et j’ose croire aussi fermement que je crois à la Providence, que la France prendra bientôt son rang dans cette marche solennelle vers

un nouvel avenir. Quand vous voudrez, Monsieur, que j’aille au vif des détails, et que je prenne la douane corps à corps pour vous démontrer qu’elle fait payer deux espèces d’impôts, l’impôt à l'Etat, que je trouve bon quand il est modéré, et l’impôt à certains particuliers, que je trouve toujours détestable, je suis prêt, et nos lecteurs verront des choses fort carieuses. Vous me direz alors vous-même ce que vous pensez d’un tel régime, et s’il peut encore durer dix ans.

Blanqui.

A M. BLANQUI

a Quoique je demeure convaincu que nos industries se » font trop petites et qu’elles sont de tempérament, pour » la plupart, à braver le grand air de la concurrence étran- » gère, je ne pense pas qu'il faille ouvrirnos portes à deux » ballants, sans ménagement, sans transition. » Après cet aveu de votre dernière lettre conçu dans les termes que je viens de transcrire, pour peu que le débat m’embarrassât à poursuivre, je serais fondé à le déclarer clos en proclamant victorieusement qu’il n’y a plus, en nous, que l’épaisseur d’une mince question de fait, d’une question d’appréciation du plus ou du moins.

Reportez-vous , en effet, à ma première lettre, vous y trouverez cette déclaration qui résume toute mon opinion : a C’est à tort, selon moi, qu'on fait de la liberté du com- » merce et de la protection de l’industrie deux systèmes ex- 1) clusifs, qu’on oppose l’un à l’autre. A mes yeux, la pro- » tection de Tindustrie est à la liberté du commerce ce » qu’est sur une même route le point de départ au point » d’arrivée.

}> La question de la liberté du commerce est, avant tout, » une question de maturité industrielle et d’expansion tna- » ritime. »

Ma dernière lettre se terminait par ces mots : a Sous la réserve expresse que la liberté commerciale ne » sera que le développement régulier de la loi du progrès » appliquée à toutes et à chacune de nos industries, la li- » berté que vous défendez me trouvera dans les rangs de » ses partisans sincères; mais elle me trouvera dans les » rangs de ses adversaires déclarés, si elle a la prétention » de triompher prématurément, inconsidérément, révolu* B tionnairement. »

Si près de tomber d’accord sur le fond de la question, quels sont donc les points sur lesquels nous sommes en dissidence ? — C’est ce qu’il est temps de préciser , car ce débat, que vous avez indirectement provoqué en accusant la Presse a d'être arrivée sur la question de la liberté du » commerce, elle si avancée, disiez-vous, sur tout le reste! » et de s’obstiner à prêter aveuglément son appui au vieux » système de protection dont nous serions débarrassés » avant dix ans; » ce débat, pour être utile, ne doit pas rester un vain tournoi de paroles, un combat où des deux parts on s’ajuste héroïquement au-dessus de la tête, afin de satisfaire l'honneur sans risquer de se blesser ni l’un

ni l'autre; il faut que ce débat porte qyec lui sa conclusion.

Mais d’abord quelques mots sur MM. Guizot, Duchâtel,' Lacave-Laplagne, Cunin-Gridaine, que vous commencez par proclamer franchement être « fort en état de mener à B bonne fin ta révision générale des tarifs, » et que, dans le même paragraphe de votre lettre, vous finissez par représenter comme o s’arrêtant éperdus ou attendris devant » M. Darblay, le Luther de la prohibition dans le parti agri- B cole, ou devant M. Mimerel , qui en est le Mélanchthon B dans le parti manufacturier ! »

Est<ce une contradiction qui vous est échappée, je vous le demande, ou n’est-ce qu’une double ironie que vous avez voulu déguiser ?

Pour l’honneur des quatre hommes d’Etat dont vous avez cité les noms, j’aime à croire que s’ils ne s’élancent pas inconsidérément sur les traces de sir Robert Peel, c'est qu’ils sont retenus par un autre obstacle que celui devant lequel vous les faites reculer, éperdus, attendris, c’est qu’ils sont retenus par la crainte d’exposer notre industrie à une lutte trop inégale qu’elle ne saurait encore affronter, sans risquer de succomber.

S’il en était autrement, s’ils pensaient comme vous que la France n’a qu’à gagner à suivre hardiment l’Angleterre dans la voie de la liberté du commerce, et qu'à « s’em- B presser de prendre son rang dans cette marche solennelle » vers un nouvel avenir, » s’il était vrai que la peur d’échouer devant les influences qui dominent au sein de nos chambres législalives et des conseils généraux de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, fût la seule considération qui les arrêtât, quelle opinion faudrait-il se former du caractère des hommes d’Etat que vous célébrez?

Que parlez-vous des résistances qui ezistent dans nos assemblées délibérantes? Est-ce qu’il n’en existe pas de tout aussi grandes, de tout aussi énergiques dans le parlement anglais? Est-ce que la chambre des lords presque tout entière, forte de l’opposition des comtés, forte des suffrages du parti agricole, si nombreux, si riche, si paissant, esUce que cette chambre n’oppose pas à la tentative de sir Robert Peel des efforts désespérés dont il n’est pas encore certain qn'il triomphe? Est-ce que dans cette chambre des communes, la mtgorité qui l’a porté aux affaires en 1840, ne fait pas entendre d’injurieux murmures, de véhémentes imprécations? N’est-ce donc rien que de voir ceux des membres de cette majorité mécontente qui se décident à appuyer le ministère, réduits à abdiquer leur mandat et à en solliciter le renouvellement, fort incertain? Telles sont, à cet égard, les dispositions des électeurs, que M. Peel, qui n’est pas sûr d’avoir pour lui la majorité électorale, refuse de recourir à l’épreuve décisive de la dissolution. Certes, ce sont là des difficutés, des obstacles, sinon insurmontables , du moins tout aussi grands, pour ne pas dire plus grands que ceux par lesquels vous cherchez à expliquer pourquoi nos ministres, bien que vous leur supposiez les mêmes doctrines, les mêmes convictions économiques qu’à vous-même, n’essaient pas de faire passer ces doctrines, ces convictions dafls le domaine des faits. Eh bien ! cela arrête-t-il sir Robert Peel, cela l’empôche-t-il de proposer ce qu’il croit utile et juste? Non. 11 l’a déclaré hautement ; le pouvoir n’a de prix à ses yeux que parce qu’il lui offre l’occasion de faire triompher des idées fécondes, de rendre des services publics. Il se sert donc du pouvoir pour entraîner, dans ce qu’il regarde comme la bonne voie, le gouvernement, les chambres, malgré l’agitation

des espriJs rebelles, malgré l’hostilité des influences dont il a, lui aussi, le plus grand besoin, car il est ministre dans un pays où, comme dans le nôtre, le pouvoir ne s’exerce qu’à la condition d’avoir avec soi la majorité.

Vous admirez cette conduite hardie, cette initiative vigoureuse. Vous avez raison ; mais convenez alors que votre admiration est un piédestal qui ne grandit pas beaucoup ceux de nos hommes d’Etat qui, partisans de la liberté du commerce, se borneraient à montrer du doigt les obstacles qu’il y aurait à vaincre pour se dispenser d'essayer de les surmonter.

Ecartons de ce débat, pour n’y plus revenir, les personnes et les principes sur lesquels nous ne différons d'avis qu'en apparence, et ne nous occupons plus désormais que des choses sur lesquelles nous sommes en dissentiment réel et sérieux.

La comparaison que j'ai tirée de ce qui se passe pour l’industrie des journaux, où, sur le prix de 48 fr. par an, 36 fr. représentent non un bénéfice de cette industrie, mais uniquement les taxes qu’elle a payées d’avance au gouvernement, cette comparaison peut servir à expliquer ce qui se passe dans presque toutes les branches d’industrie. Vous parlez d’une chemise que vous ne paieriez que six francs à Londres et qui vous coûte dix francs à Paris ; quoique la différence que vous établissez entre les deux prix soit quelque peu exagérée, j’accepte votre exemple, et je dis : Nôn, cette différence ne représente pas un impôt payé par le consommateur au fabricant français; non, celte différence n’entre pas, à titre de bénéfice, dans la caisse de ce fabriçant, elle représente simplement toutes les causes, indépendantes de lui, qui concourent à enchérir sa fabrication ;'elle représente le droit de 22 fr. par 100 kilogrammes qu’il a

payé sur le coton qui lui a servi de matière première, droit que ses rivaux d’Angleterre ne paient pas. Elle représente l’intérêt qu’il sert pour les fonds employés dans son industrie, intérêt plus considérable que celui qui est supporté par le fabricant anglais, lequel , étant établi depuis plus longtemps, a pu, grâce aux profits déjà accumulés, amortir son capital de fondation, et trouve aisément ainsi, dans un prix de vente moindre, un bénéfice supérieur. Je reviendrai tout à l’heure sur celte question des capitaux : pour le moment, je constate un fait qui me paraît à l’abri de toute controverse.

Ce sont ces causes et beaucoup d’autres qui expliquent la dilTérence que vous signalez entre les prix de certains articles anglais et français, et l’on n’a pas le droit de dire aux consommateurs qu’en payant cette différence, ils paient un tribut au fabricant français, qa'i\s l’enrichissent à leurs dépens. Ceux qui disent cela ne raisonnent pas, ils déclament I

Et votre esprit éclairé n’a pas tardé à le comprendre, car vous finissez par vous écrier en effet : <s Eh bien ! qu’on dégrève les matières premières!» Ici, nous sommes d’accord. Ce droit à l’entrée des matières premières est un impôt contre lequel la Presse , que vous dites arriérée, a souvent protesté. Quel motif a-t-on, par exemple, de maintenir le droit 'de 22 fr. par lüO kilog. sur ^e coton? La France n’en produit pas , elle n’a donc pas à craindre de nuire à un intérêt national en affranchissant celte matière première qui nous vient surtout d’Amérique. Le droit que l’Etat prélève est purement fiscal ; c’est, comme disent les prédicateurs de la Ligue en Angleterre, a un impôt en vue » du revenu, et non en vue de la protection, » genre d'impôt qu'ils approuvent fort, et que vous trouvez bon quand

— oio ~

il est modéré. Eh bien ! je le déclare , ce droit de 22 fr. prélevé en vue du revenu , est un droit qui aurait dû être supprimé depuis longtemps, car il pèse, en définitive, sur le consommateur à qui le fabricant est bien obligé d’en demander le remboursement; il a pour effet de rendre plus défavorables les conditions de notre industrie, dans sa concurrence contre l’industrie anglaise qui ne paie pas , elle, un farthing pour les millions de balles qu’elle met en œuvre dans ses fabriques. Mais ne dites pas que c’est là le tort d’un système protecteur bien conçu : c’est le tort de ce détestable esprit de fiscalité qui a trop d’empire dans nos affaires, et qui m’a fait dire ailleurs ; La fiscalité perd la France !

Votre exemple des couteaux n’est pas plus concluant que l’exemple des chemises : tout cela repose sur celte idée générale qu’en ouvrant les frontières, qu’en supprimant les tarifs qui entravent plus ou moins l’importation étrangère, on assurerait au consommateur d’immenses avantages, la possibilité d’avoir toujours à bon marché les objets qui lui sont nécessaires. Voilà l’idée capitale du système que vous défendez. Cette idée est-elle aussi vraie que l’école à laquelle vous appartenez paraît le croire? Je le nie.

Je le nie, et, à l’appui de mon opinion, j’invoque tout de suite des faits actuels, qui sont sous les yeux de tout le inonde, et dont la signification ne saurait par conséquent être mise en doute. Ces faits sont empruntés à l'industrie du fer.

Il y a quelques années, presque toutes les machines locomotives étaient demandées à l’Angleterre. Nos établissements métallurgiques n’étaient pas en état de les construire. On se plaignait beaucoup du droit qu’il fallait payer pour introduire ces machines. On supputait les millions qui pour-

raient être économisés par le consumnialeiir, si ces puissants inlruments de circulation étaient admis sans droits, ou à des droits très-réduits. Les droits ont été maintenus, et qu’est-il arrivé? Nos établissements nationaux, voyant s’ouvrir devant eux ce nouveau débouché, ont fait des efforts admirables pour construire les locomotives aussi bien que les Anglais. En trois ans, ils y sont parvenus. D'immenses ateliers ont été créés et pourvus d’un outillage complet; de nouvelles ressources ont été offertes au travail, et à l'heure qu’il est les machines françaises, aussi parfaites que toutes celles que pourrait nous livrer r.\ngleterre , sont ?noin$ chères à Paris qu’à Londres ou à Newcastle. Si donc on avait écouté ceux qui demandaient, il y a quelques années, l’ouverture de la frontière aux locomotives anglaises, qu’aurait-on fait? On aurait empêché ou du moins retardé la création de tous les établissements nouvedux qui existent aujourd’hui, le développement des anciens, enfin la conquête d'une industrie de la plus haute importance. Et ce mal, car c’en eût été un, l’aurait-on du moins compensé par un avantage réel en faveur du consommateur.? Non, puisque déjà le prix des locomotives anglaises est plus élevé que celui des locomotives françaises, et aurait haussé dans une bien plus rapide proportion encore, si le constructeur anglais avait eu la perspective de l’approvisionnement de la France à ajouter à celle qui s’ouvrait dans son propre pays.

Ainsi, l’intérêt du consommateur n’y aurait rien gagné, et une foule d’autres intérêts y auraient considérablement perdu. Ce qui est vrai des locomotives l’est également des rails et de plusieurs autres articles importants. Je ne cite ce fait que parce qu’il est capital et qu’il démolit de fond en comble tout l’édifice de raisonnements sur lequel on u

l’habitude de s’appuyer quand un demande l’application irréfléchie et prématurée du principe de la liberté commerciale. Vous me ferez une objection que je prévois; mais comme tout ne peut se dire à la fois, vous me permettrez d’attendre que vous l’ayez faite pour y répondre.

J'ai promis plus haut de revenir sur la question des capitaux. Un mol d’explication est en effet nécessaire. Pour prouver que l’industrie peut se les procurer en France aussi facilement et à d’aussi bonnes conditions qu’en Angleterre, vous citez ce qui se passe en ce moment. «Les » capitaux abondent, » dites-vous. — Oui, à la Bourse, pour les spéculations de chemins de fer, où l'on a vu se faire en peu de temps des fortunes considérables. Mais dans l’industrie proprement dite, en est-il ainsi ? N’avez-vous pas entendu ces doléances publiquement exprimées contre la tendance presque universelle qui pousse les capitaux dans les hasards du jeu et les détourne des emplois qu’ils cherchaient autrefois dans l’agriculture et dans les manufactures ? Ce sont là des plaintes qui se sont élevées de toutes parts. Pour vous répondre sur ce point, il me suffira donc, à moi aussi, de vous citer « ce qui se passe en ce moment. »

Je n’ajouterai rien à ce que j’ai déjà dit sur l’insuffisance et l’infériorité de nos voies de communication comparées à celles de l’Angleterre. Cela n’est pas contesté. Je vais donc tout droit à votre dernier argument, à celui que vous me réserviez comme le plus décisif. 11 s’agit de la marine : « Si nos pavillons sont en berne, et nos vergues descendues » à mi-mût> n’est-ce pas la faute du système protecteur? » Non, certes! J’affirme, au contraire, qu’une des grandes causes de la décadence de notre marine marchande , la principale peut-être, tient précisément à ce qu’on n’a pas

su, en France, lui appliquer judicieusement le principe du système protecteur que l’Angleterre a si habilement et si heureusement pratiqué, car, dès 1381 , Richard II défendait à ses sujets d’importer ou d’exporter aucune marchandise sur d’autres vaisseaux que ceux munis de la permission du roi. Le fameux acte de navigation, auquel l'Angleterre est redevable de la suprématie maritime qu’elle a acquise, assure aux sujets anglais ; — l’exercice exclusif du commerce des colonies anglaises; — il interdit aux navigateurs européens d’importer dans l’empire britannique des marchandises provenant d’un autre pays que celui auquel ils appartiennent ; — il interdit aux mêmes navigateurs le cabotage, qui est ainsi réservé aux sujets anglais; — enfin, il promet , aux vaisseaux de construction anglaise ou appartenant à des î sujets anglais, des avantages particuliers dans les tarifs de , douanes. Voilà ce que l’Angleterre faisait en 1631 pour son I pavillon ! — Que faisait la France pour le sien ? — Elle ne , tenait aucun compte des avertissements que des hommes éclairés lui donnaient. Ainsi, il existe un petit livre imprimé en 1734, dans lequel les avantages que procurait à l’Angleterre l’art de la navigation sont, indiqués avec précision. L’auteur anonyme de cet ouvrage y montre avec force que l’établissement colonial de la France, plus riche que celui de l’Angleterre, doit infailliblement périr, si la législation ne favorise la multiplication des marins et la construction des vaisseaux en France. Vain avertissement , triste prédiction , malheureusement accomplie ! Puisse le même sort n’êtrc pas réservé à nos paroles lorsque nous crions a la France qu’elle court à sa décadence , à sa perle, par l’absence de tout système, en marchant comme elle le fait au jour le jour, aveuglément et au hasard, en gaspillant de précieuses ressources, eu s’exposant enfin à être

prise au dépourvu par le premier événement grave qui viendra troubler la paix du momie!

On a fait, en Fiance, pour l’industrie maritime, ce que vous voudriez qu’on fît aujourd’hui pour toutes les autres industries. Elle était en présence de deux rivales, la marine anglaise et la marine américaine, toutes deux plus fortes et plus avancées qu’elle, grâce à des circonstances particulières que j’ai déjà eu plus d’une fois l’occasion d’expliquer. Eh bien ! on n’a tenu aucun compte de cette disproportion de forces. On a dit à la marine faible , mais qui pouvait grandir sous un régime habilement conçu, on lui a dit de lutter d’égale à égale avec ces deux marines développées depuis longtemps, depuis longtemps ses aînées. Elle a lutté, ou plutôt elle a succombé , parce que la lutte était impossible. Voilà l’œuvre des traités de 1822 et de 1826, traités qui ne sont autre chose que l’application de vos idées à l’industrie maritime, que la dérogation la plus fâcheuse au système protecteur, tel que je le conçois et le soutiens. L’exemple que vous m’opposez, ce n’est pas moi, c’est vous qu’il condamne.

Sans doute, d’autres fautes ont influé sur cette triste si> tuation de notre marine marchande. Les fautes commises dans la question des sucres, dans la question du sésame, y sont pour beaucoup. A qui le dites-vous? EIst-ce que la Presse peut en être responsable , elle qui , — bien qu’accusée par vous de prêter un aveugle appui au vieux système de protection, — a fait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher qu’on ne les commît; elle qui a proposé, soutenu , développé à satiété des combinaisons conçues dans un esprit tout contraire et qui aurait certainement conduit à des résultats tout différents? Un mot à ce sujet avant de finir : la Presse et ses rédacteurs sont à l’égard des ques-

lions économiques, CP qu'ils sont à l’égard dos questions politiques : — des consorvalciirs amis du progrès et fermement convaincus qu’il y a des transactions possibles , nécessaires même, entre les deux systèmes qu’on a l’habitude d’opposer l’un à l’autre. En matière politique, la Presse est loin d’admettre toutes les préventions irréfléchies de ses amis; en matière économique, elle n'admet pas davantage ces prétentions absolues, exclusives, insoutenables, auxquelles se cramponnent des gens timorés, comme à la branche qui doit les sauver. Sur l’un et l'autre terrain, la Presse a toujours le soin de bien marquer la ligne où elle arbore son drapeau. Ce drapeau est le seul qu’elle défende. Ne la placez pas arbitrairement sous un autre, pour la combattre plus à l’aise; cela ne serait pas juste, et cela ne serait pas habile, car elle saurait bien vous ramener toujours dans les véritables limites d’où elle ne veut pas sortir.

Je me résume, et je vous pose les questions suivantes :

Quelles sont les taxes que vous considérez « comme des » impôts prélevés sur les citoyens, non au profit de l'Etat, O mais au profit des particuliers, » et dont vous demandez la suppression? — Enumérez-les.

Quels sont les droits qu’il fbudrait abolir ou abaisser pour que « nous travaillions désormais comme des hommes, » et ne demandions plus pour quelques-uns une protection » qui appartient à tous?» — bites-les.

A quel chiffre chacun de ces droits devrait-il être abaissé pour que nous soyons bientôt admis à jouir de ce bienfait: a Véqalité devant la douane? » — Fixez-le.

Quelles sont a ces lois absurdes, odieuses, ridicules, gro-

» lp<frjne.<if » doiil l’abro^alion, selon vous, ne saurait se faire plus longtemps attendre? — Citez-les.

Quelles sont les mesures à prendre pour résoudre cette double difficulté qui ne vous en paraît pas une ; « Protéger y> l’agriculture en lui donnant à bon marché les produits M manufacturés, et l'industrie en lui fournissant à des prix » modérés les produits de l'agriculture? » Faites-les-moi connaître sans retard, que je m’empresse de les appuyer.

Une nation qui possède des germes de richesses faciles à féconder, des éléments de travail précieux, doit-elle commencer par attirer les produits de l’étranger, sauf à attendre que le progrès de la consommation appelle les siens sur le marché par la hausse des prix et la rareté des matières, ou bien doit-elle commencer par éloigner les produits de l’étranger, afin d’encourager chez elle les progrès de la production et de la fabrication, sauf à réduire graduellement cette protection?

Vous désirez, dites-vous, « aller au vif des détails et « prendre la douane corps à corps. » En voilà l’occasion !

Émile de Girahdin.

A M. ÉMILE DE GIRARDIN

Avant de répondre aux questions que vous avez si nettement posées, permettez-mui de constater en peu de mots le chemin que nous avons parcouru. Vous m’avez fait connaître que vous ne partagiez pas les prétentions absolues, exclusives, insoutenables, de plusieurs de vos amis politiques en matière économique, et je vousai franchement déclaré à mon tour que la réforme des tarifs, objet de tous mes vœux, ne devait pas se faire sans ménagement, ni sans précautions. Sur cette double concession, nous sommes parfaitement d'accord, mais nous différons encore d’avis sur tout le reste. J’espère que cette lettre nous rapprochera quelque peu, et que vous reconnaîtrez que je vais droit au but, sans qu'il soit nécessaire de m’y aider.

Mon opinion est toujours que notre système exagéré de douanes nuit au travail national en élevant le prix des matières premières, et en compliquant les difficultés naturelles de la production, de toutes sortes de combinaisons artificielles, incohérentes, sans rapport entre elles et sans raison scientifique ou politique. Ainsi, tantôt le dratoback restitue au fabricant plus que celui-ci n’a payé, et lui assure une prime aux dépens de ses concitoyens, et au profit de l'étranger; tantôt le droit d’entrée sur cer-

tains articles en restreint tellement la consommation , que l’Etat y perd un revenu sans que le manufacturier y gagne un acheteur. Ne trouvez-vous pas étrange, en effet, que nous portions en Suisse , en Belgique, en Allemagne, nos sucres raffinés, nos draps et nos savons à des prix bien inférieurs à ceux de France, et que nous soyons privés, par exemple, des excellents tapis vdoutés de Smyrne, frappés du droit exorbitant de 550 fr. par 100 kilogr.? La conséquence de ce système est de nous faire produire cher pour nous-mêmes et à bon marché pour l’étranger; et quand l’étranger produit à bon marché pour nous- mêmes, de nous faire perdre les avantages du bas prix, à l'aide d’un droit élevé. Fut-il jamais au monde une tendance plus absurde?

Je ne saurais reculer d’un pas devant la réfutation que vous avez essayé de faire de l'argumentation si simple, et selon moi si décisive, tirée de l’exemple des couteaux et des chemises. Quand je paie G fr. à Paris un couteau que je pourrais faire venir de Londres pour 3 fr., vous ne voulez pas m’accorder que j’ai payé un impôt de 3 fr. au coutelier français. Cet impôt, dites-vous , n’entre pas dans sa poche. Tant pis! j’aimerais bien mieux qu’il y entrât. Mais s’il n’y entre pas, n’est-il pas vrai que j’ai payé 3 fr. en pure perte, sans avoir la consolation qu’un de nos concitoyens en ait profité? Vous me donnez raison bien plus que je ne l’espérais. Cela veut dire que nous avons entretenu en France une fabrication artificielle et onéreuse, au lieu de vingt industries naturelles productives qui auraient fait notre fortune.

Dans mon système de liberté générale et progressive , tout se lient et se prête secours. Je ne veux pas ruiuer le coutelier pour favoriser le consommateur. Je commence

par abaisser les droits sur les fers et les aciers, en attendant qu'on les abolisse. Je donne au coutelier sa matière première et son combustible au plus bas prix possible, et s’il ne peut travailler avec profit dans de pareilles conditions, je ne connais aucune considération raisonnable en vertu de laquelle on puisse exiger davantage. Je traite avec la même libéralité le fabricant de cotonnades, et quand je lui accorde d’une main des cotons libres de droits, des machines qu’il peut acheter où bon lui semble, du combustible au meilleur prix, je lui retire de l’autre main la prohibition insolente en vertu de laquelle il m’interdit de consommer d’autres produits que les siens. Je secoue le joug de cette dictature intolérable qui nous fermerait les marchés du monde, et qui nous abrutirait, si elle pouvait s’étendre à toutes les industries.

Vous avez paru attacher une grande importance à ce que l’on vous a rapporté des progrès qu’a [faits depuis quelques années, en France, la fabrication des locomotives, et vous attribuez ces progrès au système protecteur. Je vous arrête ici tout court pour vous déclarer, sans crainte d’être démenti, que nos locomotives, loin d'être moins chères, sont plus chères que celles de l’étranger, et elles ne sont pas meilleures. Demandez-en des nouvelles à l'un de vos savants collègues de la chambre des députés, M. Pouillet, qui se connaît aussi bien qu’aucun homme de France en machines, et vous saurez la vérité. Dispensez-raoi de vous citer plus d’un essai malencontreux opéré sur nos chemins de fer, et plusieurs locomotives rendues à leurs auteurs, après bien des voyages aventureux. Oui, cette industrie a fait des progrès, infiniment moins décisifs que ceux que vous supposez et que je lui souhaite; mais elle n’en est pas encore au point où l’on vous a dit qu’elle était

arrivëe.'Et si fille y était parvenue, en dépit du droit élevé sur les fers, les fontes, les aciers et les houilles, n’en concluries-vous pas plus naturellement avec moi, qu’elle n’a pas besoin de la protection qui lui est maintenue?

Je ne me sens pas non plus embarrassé de l’argument tiré de l’infériorité relative des capitaux français comparés aux capitaux anglais. D’abord, il y a d’autres nations industrielles que l’Angleterre en Europe, et je crains bien que celte excessive préoccupation au sujet de l’Angleterre, plus politique qu’économique, ne contribue à entretenir les préjugés déplorables qui régnent en France sur les questions commerciales. Est-ce que l’Espagne, qui se réveille radieuse aujourd’hui, est-ce que l’Allemagne, l’Italie, la Belgique ne comptent pour rien dans nos échanges? Si donc les capitaux français se précipitent sur les chemins de fer plutôt que vers les entreprises commerciales, ce n’est pas que ces capitaux soient rares, c’est que le régime protecteur ne leur assure aucun emploi avantageux. Supposez un moment que mes vœux s’accomplissent, et qu’un système de douanes plus libéral s’établisse parmi nous, vous verriez bientôt se former des entreprises inattendues, principalement dans le commerce maritime aujourd’hui si triste et si languissant. Observez plutôt ce qui est arrivé aux Anglais eux-mômes, lorsqu’ils ont aboli le privilège de la compagnie des Indes et ouvert l’Asie entière au génie émancipé de tous leurs armateurs! Croyez-vous que le Havre, Nantes, Bordeaux et Marseille aient perdu le feu sacré du grand commerce? Hélas! c’est la protection qui les lue; c’est le système protecteur qui a ruiné da marine française ; qui le sait mieux qu’elle-même?

Je rencontre ici votre plus vive et dernière objection, et je l’aborde franchement. Vous supposez, au contraire,

que c'est le défaut de protection qui est la cause principale de cette décadence dont nous gémissons tous. Vous citez le fameux Acte de navigation des Anglais ; vous blâmez les traités de 1822 et de 1826 , qui leur ont ouvert nos ports ainsi qu’aux Américains sous certaines conditions. Je vais raisonner un moment dans votre hypothèse, et je suppose que ces traités n'eussent pas existé ; la marine française n’en eût pas prospéré davantage. Elle n’aurait pas transporté, croyez-le bien, tout ce qui nous est arrivé par la marine anglaise et américaine. Elle est trop chère, et le plus sûr résultat du monopole dont vous regrettez qu'elle n’ait pas été investie, eût été d'ajouter au prix des marchandises, déjà fort aggravé par nos tarifs, le prix d’un fret plus élevé, qui aurait restreint dans d’étroites limites les opérations commerciales. Vous êtes d’ailleurs bien difficile, si vous n’êtes pas content des droits différentiels. Et pourquoi procéder toujours par élévation de prix? pourquoi toujours des monopoles? pourquoi toujours proscrire ce qui coûte peu, ét i rechercher ce qui coûte beaucoup? Pourquoi préférer la disette, quand le monde entier vous apporterait rabon> dance?

Non, non, ce n’est pas en taxant, eu surtaxant, en multipliant les obstacles au lieu de les aplanir que nous élèverons la production française au rang qui lui convient. C’est par un système de dégrèvement savamment combiné, prudemmenteténergiquementconduit,que nousarriveronsàce grand résultat, et le moment me semble arrivé de vous en faire apprécier vous-même l’urgente nécessité en répondant catégoriquement aux questions que vous avez posées à la fin de votre dernière lettre. U faut aborder avec vous ce triste et lamentable sujet. A l’œuvre donc, puisque vous le voulez. Vous me demandez a quelles sont les taxes que je consi-

» dère comme des impôts prélevés sur les citoyens, non au » proQt de l’Etat, mais au prolit des particuliers. » Je vous réponds : toutes les prohibitions. Vous ne soutiendrez pas que l'Etat reçoive quelque chose quand la douane ne laisse rien entrer ; mais les citoyens n’en paient pas moins. Or, toutes les étoffes de laine et toutes les étoffes de coton sont prohibées, venant de l'étranger. Comparez les prix maintenant; supposez que la France consomme pour 100 millions de tissus de laine et pour 200 millions de tissus de coton, ce n'est pas trop dire. Si l'étranger lui fournissait pour 250 millions ce qu’elle paie 500 millions de francs à ses fabriques, la France n’aurait-elie pas 50 millions de francs disponibles pour d’autres achats, c’est-à-dire un capital circulant, tout prêt à vivifier mille et mille industries ! Et c’est la vérité !

Je vous entends répliquer : Que deviendraient nos fabriques de draps et de coton d’Elbeuf et de Mulhouse , sous l’empire de la liberté du commerce? Ce qu’est devenue la fabrique de sucre de betteraves de M. Crespel, qui végétait quand le sucre se vendait 6 fr. la livre sous le blocus continental, et qui prospère aujourd’hui que le sucre vaut 1 8 sous et que tout le monde en fait. J’éprouve quelque peine quand je vois nos ingénieux fabricants, chamarrés de décorations et de médailles d’or pour leurs triomphes, se blottir comme des poltrons derrière la prohibition et nous défendre jusqu’à la vue d’un morceau de drap belge, anglais ou prussien. Ah! vous êtes bien humbles pour des vainqueurs, et vous portez là des rubans gagnés sur de bien pacifiques champs de bataille ! Combien j’aimerais mieux vous voir admettre quelque jour, au concours de vos expositions, vos rivaux de Verviersou d’Aix-la-Chapelle et les battreà plate couture, comme vous en êtes capables ! Mais la prohibition.

qui l^Te tribut sur nous avec arrogance et couardise; fi! Messieurs, j’en ai honte !

Voulez-vous que je continue? Ce n’est pas seulement la prohibition qui lève taxe au profit de certains particuliers, c’est aussi l’industrie du fer. Ce qu’a coûté à la France l'éducation de cet enfant indocile et exigeant, Dieu le sait et l’honorable M. Talabut aussi. Si M. Durblay voulait me prêter son soncoiirs pour un moment, n’aurait-il rien à me dire, lui, de ce magriilique impôt payé par l’agriculture à la métallurgie depuis trente années ? Le chilTre en serait effrayant, si je faisais cette analyse. Que ne nous promettaient pas MM. les maîtres de forges quand, à l’approche de quelque enquête menaçante, ils demandaient un répit de cinq ans, il y a plus de dix ans, jurant qu’au bout de ce temps ils seraient prêts à tout et ne nous taxeraient plus sans miséricorde? Dix ans se sont écoulés, et leur langage est devenu plus hautain que jamais. Tout leur paie tribut, depuis la bêche du jardinier jusqu’au volant de nos machines a vapeur; tout leur est devenu élément de fortune : les chemins de fer, la navigation, l’industrie manufacturière, et ils ne veulent rien rabattre du cliilTre de l’impôt que nous payons depuis trente ans de paix en vue d’une chance de guerre! Que diriez-vous d’un homme qu’on tiendrait toute sa vie au régime du quinquina pour le préserver d’un accès de fièvre!

En est-ce assez sur cette question ? J’arrive à la seconde. « Quels sont les droits qu’il faudrait abolir ou abaisser » pour que nous travaillions désormais comme des hommes, i> et ne demandions plus pour quelques-uns une protection » qui appartient à tous? » — En première ligne, je place les droits sur les fers, sur les houilles, sur les matières premières. Toutes les industries emploient du fer et du combustible. Les droits protecteurs établis en faveur de ces deux ar-

ticlefi pèsent donc, en réalité, sur tous les autres. Mécaniciens, taillandiers, agriculteurs, voituriers, marins, l’Etat lui-méme , comme consommateur de fer, paient tribut aux maîtres de forges, dont le brevet d’invention est expiré, ce me semble, depuis longtemps. Lisez l’enquête de 1834 et la déposition de M. Boigues; vous verrez ce qu’on nous promettait et ce qu’on nous tient. Mais, s’il était possible d’approfondir ici davantage ce sujet, je ne bornerais pas au fer ma demande de réduction. Je la ferais pour tous les articles dont la taxe exerce une influence fâcheuse, directe ou indirecte, sur le développement du travail dans notre pays. Je la ferais pour toutes les matières premières sans distinction.

« A quel chiffre chacun de ces droits devrait-il » abaissé, pour que nous soyons bientôt admis à jouir du » bienfait de l’égalité devant la douane? » Une fois d’accord sur les principes, celte question n’en serait plus une; ce serait l’affaire d’nn projet de loi, et vous n’attendez pas sans doute que je prenne un à un tous les articles du tarif pour vous proposer ma réduction sur chacun d’eux. Il me suffît de vous dire qu’il n'y a pas égalité devant la douane, lorsque les produits de certaines industries sont protégés et d’autres produits écrasés par elle; lorsqu’un seul tarif assure le monopole à quelques citoyens et inflige la ruine ou l’impuissance à des milliers d’autres, comme le disait, en plein parlement d’Angleterre, sir Robert Peel, avanthier encore.

Mais ce que je ne veux pas différer de vous signaler, ce sont les articles absurdes, odieux ou grotesques qui figurent dans nos tarifs de douane. La nomenclature entière en serait trop longue, je me bornerai à quelques exemples. Commençons par l’absurde : je choisirai au hasard par or-

dre alphabétique. La douane taxe donc VamadoUf les allumettex chimiques ou non, les abeilles, l’ati, les ânes, les antiquités égyptiennes, grecques ou romaines (sic), les arbres en plants, les balais de bouleau, de genêt et autres, les bilboquets, les boues pour engrais, les boyaux, les vessies, la charpie, les cheveux, la choucroute, les pépins de coing, les cornichons, les citrouilles, et ju8<tu’aux déchets de poils de porc, jusqu'aux débris de momies! Permettezmoi de m’arrêter à la lettre D.

Peut-être direz-vous comme Vespasien, à propos d’un certain impôt : l'argent qui en vient ne sent pas mauvais.

Je me hâte de vous répondre : Il n'en vient pas d'argent. Comparez la taxe imposée aux articles que je viens d'énumérer avec les produits résultant du prélèvement de cette taxe, et vous vous convaincrez que les frais de perception sont à peine couverts par les sommes perçues. Ces innombrables et ridicules droits n’ont d'autre effet que d'assujettir le commerce, sans profit pour l'Etat, à des démarches ; fatigantes, coûteuses et périlleuses , car il suffit de l'oubli I d’une formalité pour être exposé au soupçon de fraude et | pour en subir les conséquences. Il faut souvent payer 5 fr. j de frais pour déballage, emballage, déchargement d'une marchandise qui paiera 25 centimes. Ces misères sont-elles dignes d’une grande nation et du temps où nous vivons? i Et n'ai-je pas raison d’appeler absurdes des taxes qui ne | rapportent rien, qui ne protègent personne et qui incommodent tout le monde? Qu’en pensez-vous?

Passons maintenant aux taxes odieuses. Assurément, s'il est une classe de produits qui devrait être sacrée aux yeux du lise, ce sont les substances médicinales. Eh bien ! toutes ces substances sont rudement taxées, et la taxe ne peut avoir d’autre résultat que de forcer les pauvres gens à se :

passer d’un produit rendu indispensable par la maladie ou de l’acheter sophistiqué. L'aloès, le casloréum, le ricin, le quinquina, le jus de réglisse, la manne, la bourrache, les sangsues, les vipères sont taxés! Une vipère paie 2 sous, te suc de réglisse , ce sucre du pauvre, paie 40 francs par 100 kilogrammes. Pourquoi 2 sous? pourquoi 40 francs? Quelle est donc la pensée qui a dicté tous ces thilTres? C’est là ce qui serait curieux à étudier , et c’est dans les rapports parlementaires contemporains de chaque aggravation de tarifs qu’il faut chercher l'explication de ce mystère. Etrange et singulier arsenal, je vous jure! où peut-être il serait bon d’introduire le public, et je ra’oITre à lui servir de cicerone.

Il ne me resterait plus pour répondre à vos désirs, qu'une seule question à traiter; mais elle exigera quelques développements. Aussi bien, cette lettre est-elle déjà fort longue, et il faut ménager ses lecteurs. J’aime à croire que vous me saurez gré de cette courtoisie et que aurez quelque chose à me dire d’ici à quelques jours. D’ici là, nus lecteurs se seront reposés, et je reprendrai avec vous le cours de ce voyage.

Rianqui.

A M. BI.ANQUI.

Ri'sumons le débat :

Que voulez-vons, (liialement?

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