I. Vous voulez qu’on supprime toutes les proliibitions
II. Vous voulez qu’on abaisse le droit sur toutes les matières premières sans disiinetion , en attendant qu’on l’abolisse ;
III. Vous voulez qu’on efface de notre tarif de douanes une multitude d’articles qui le surchargent ;
IV. Vous voulez enfin que toutes les fois que les intérêts du consommateur sont en opposition avec ceux du producteur, ce dernier soit sacrifié sans hésiter et sans tenir compte de la situation nouvelle et difficile que ferait à l’ouvrier français, au travailleur, l’adoption de vos idées; en d’autres termes, vous voulez, pour rappeler l’exemple cité par vous, qu’on ne paie pas 6 francs à Paris un couteau que l’on pourrait avoir à Londres pour r> francs.
Voilà ce que vous voulez.
Eh bien ! je suppose vos idiVs pleinement admises, ainsi que vous annoncez qu’elles le seront avant dix ans; je suppose que , grâce à vos efforts et conformément à vos prédictions, ce règne de la liberté absolue des échanges et de régalité devant la douane, que vous appelez de toute l’impatience de vos vœux, se soit levé sur la France ; que vois-je ?
Je vois dans beaucoup de départements, sinon dans tous, le cultivateur, qui n’est déjà que trop disposé à abandonner le pénible travail de la charrue et de la faucille ; je vois le cultivateur, surchargé d’impôts, déserter les champs, les laisser en friche; et renoncer à la culture des céréales, parce que la France ne saurait les produire nu môme prix (1) que celui auquel peuvent être importés les blés de la Méditerranée et de la mer Noire;
(1) En Pologne, surtout en Russie, la terre appartient aux seigneurs, et elle est cultivée par des serfs ou par des corvéables. Généralement le boyard concède à chaque famille esclave une étendue de terre quelconque, et tout ce que le travail peut faire naître sur le sol concédé appartient au cultivateur; mais eu retour le serf et sa famille sont obligés de fournir gratuitement au seigneur trois jours de travail ou de corvée par semaine. Ainsi donc le serf se nourrit et travaille" gratis pour son maître ; le seigneur n’a aucune espèce de frais à supporter ; toute la récolte, après qu'on a prélevé la semence, fonne pour lui un produit net. Les seigneurs possèdent des terres immenses, qu’ils ne font point cultiver parce qu ils ne sauraient que faire des produits ; mais le jour où ils trouveront à vendre leur blé en Europe, ils se hâteront de faire labourer leurs steppes pour augmenter leurs revenus. Rien ne limite donc le prix du blé pour le boyard qui n’a aucun frais de production à supporter, pas même l’impôt foncier ; ne le vendrait-il que un franc l’hectolUre, c’est pour lui un franc de bénéfice. A ces conditions, la concurrence n’est pas possible pour les cultivateurs anglais , pour les cultivateurs de l’Europe occidentale. A Oiiessa, on peut se procurer du blé à 5 fr. l’hectolitre. (£a Ligue et la loi des céréales, par M. Vidal.)
Je vois les laines étrangères envahir nos marchés (1), et achever de porter le découragement au sein de nos populations rurales ;
Je vois de précieuses, d’abondantes richesses minéralogiques, qu’un régime éclairé de protection eût fait sortir du sol, condamnées pour longtemps à y demeurer enfouies;
Je vois d'importantes exploitations houillères, ayant absorbé déjà des sommes considérables, réduites à la nécessité de combler leurs galeries et de fermer leurs puits, ouverts à grands frais, par l’impossibilité de résister à l’invasion des houilles anglaises et belges ; .
Je vois de grands établissements métallui^iques , ne supportant déjà qu’avec une extrême difficulté les conditions de la concurrence intérieure, et ne se soutenant qu'à force de capitaux, renoncer à la lutte ;
Je vois les produits des immenses manufactures de Liverpool , de Birmingham , de Manchester, mettre les produits de nos modestes fabriques à la porte de tous nos brillants magasins ;
Je vois les tapis de Sroyrne, que vous vantez, couvrir les parquets de nos appartements, à l’exclusion des tapis de
(I) L’iadustrie du bétail mérite plus que toute autre la protection da gouvernement; car en produisant 100 livres de viande, on produit en mêsie temps 6 milliers de fumier; en produisant 100 livres de laine, on produit 40 milliers de fumier ; et l'engrais, je le répète, est la matière première de l’agriculture, le sol n’en est que la machine : or, sans matière, la machine n’a point de valeur.
Qu’on laisse à l’amélioration de la culture le soin de baisser le prix des produits agricoles. Ce résultat ne peut tarder et s’opérera de cette manière à l’avantage de tous. Si, au contraire on ouvrait la France aax produits animaux et notamment aux laines, ce serait rejeter dans un avenir éloigné et incertain le développement de l’agriculture et la prospérité qui doit en résulter pour la pays. (Mou., professenr d’agriculture an Conservatoire des arts et métiers.)
nos manufactures d’Aubusson, de Fellelin, de Beauvais, d’Amiens, d'Abbeville, de Touixoing, de Roubaix, de Bordeaux, de Nimes, etc., qui n’auronl plus qu'à congédier les nombreux ouvriers qu’elles font vivre ;
Je vois une multitude d'industries, de fabriques et de fabricants, d’ateliers et d’ouvriers aux prises avec la perturbation, la ruine, la faillite, la misère, tenter en vain de résister , et succomber ;
Je vois, il est vrai , la consommation de divers produits se développer, s'accroître ; mais je vois aussi le nombre des consommateurs se restreindre ; car ceux que le régime prématuré de la liberté du commerce aura ruinés et coutraints d’abandonner leur profession pour s'en créer une nouvelle, cesseront, au moins temporairement, de prendre la même part à la consommation.
Je sais ce que vous allez répondre :
« 11 y a des crises salutaires ; de ce nombre sont celles produites par toute machine nouvelle qui simplitie le travail, par tout perfectionnement qui réduit les frais de maind’œuvre; faudra-t-il doue proscrire les machines nouvelles et prohiber les perfectionnements, parce qu’ils auront pour effet de priver momentanément de travail (1) un certain nombre d’ouvriers ?
D La liberté du commerce ne vit que d'échanges ; comme l'industrie des transports, comme la navigation marchande n’existent qu'à la condition de se ménager des retours ; si
(1) Si les machines ont l’avantage de produire beaucoup, vite, mieux et à bas prix, elles ont aussi le grave inconvénient de suppkimeii le travail et de réduire de temps en temps à une misère PROFONDE ceux qu’elles récompenseront plus tard , sans doute avec usure , mais peut-être TROP TARD. (Blanqdi, Court d'économie, 1838 et 1839.)
la France, au lieu de s’exténuer en efforts pour tirer le combustible et le fer de ses entrailles, suffire à sa consommation de laines, etc,, achetait à l’étranger ce qu'elle ne réussit à produire que plus chèrement que lui , elle lui vendrait ses vins, ses étoffes de soie , ses articles-Paris, etc., qui, faute de retours sufiisanis, ne trouvent que d’insuffisants débouchés ;
» Il y aurait moins de cultivateurs peut-être ; il y aurait plus de vignerons;
» Il y aurait moins d’ouvriers condamnés à vivre au fond des mines ou à fabriquer la fonte et le fer; il y en aurait un plus grand nombre occupés à façonner lu soie, à confectionner les objets de mode, de toilette, de goût et de nouveauté, pour lesquels le monde entier se reconnaît tributaire de la France.
» Le même nombre de bras serait occupé. »
Je reprends et je dis ;
Tout cela serait vrai, tout cela serait incontestable, qu’il resterait encore à examiner et à débattre la question de savoir si une grande nation ne doit pas, à tout prix^ commencer à s’assurer par elle-même des moyens de subsistance et de défense entièrement indépendants de ses alliées et de ses rivales, qui fassent qu'elle ne soit pas à la merci d'une déclaration de guerre ou d’un changement de tarif.
S’il n’y avait plus désormais aucune guerre à craindre, pour être conséquent, le même Jour où la liberté absolue des échanges serait proclamée, il faudrait se hâter de combler nos fossés et de démolir les forteresses, qui nous coûtent des frais d’entretien considérables et occupent des terrains précieux; il faudrait réduire notre armée à ce qu’elle est aux États-Unis, où l'effectif soldé ne dépasse pa« neuf mille hommes.
Or, quel serait le ministre assez sûr de l’avenir pour oser l>rendre sur lui une telle responsabilité? Yous-mctne, quelque absolues que paraissent vos idées, vous ne l'oseriez pas.
Si restreint que puisse être le système protecteur, il y aura donc toujours et partout des objets qu'il faudra protéger.
Seulement, ces objets ne seront pas partout les mêmes, et la protection , sans cesser d’être eflicace , devra constamment tendre à abaisser son niveau. J’assimile la protec. t'ion que la loi accorde à certaines industries à la protection, qu’elle accorde aux mineurs ; chaque pas que ces industries l'ont vers leur âge de majorité diminue leurs droits à la protection légale. Mais l’expérience ayant fait reconnaître que toute émancipation prématurée est généralement fatale, l'expérience veut que toute brusque émancipation soit écartée comme un péril.
Quels sont les objets que la France, dans un intérêt de conservation supérieur à tout autre intérêt, doit s'appliquer à produire , dût-elle leur accorder une protection plus ou moins prolongée, et dût celle protection s’opposer, plus longtemps que vous ne le voudriez, au iriompbe du principe de la liberté absolue des échanges?
Telle est pour moi la question qui domine tout ce débat.
La France peut produire abondamment et facilement la houille , le fer, les céréales, la viande, la laine, le chanvre nécessaires à sa consommation ; dès qu’elle le peut elle le doit.
La France possède 46 bassins houillers répartis dans 34 départements. Plusieurs de ces bassins sont d’une grande richesse. Le nombre des concessions qui est déjà de 300 tend constamment à s'augmenter, tandis que le prix de la
huuille leiui cunslamment à s’abaisser. Si l'ensemble de nos voies de communication et de transport, — routes royales et dépariementales, canaux, chemins de fer, — était ce qu’il devrait être, nos houilles n'auraient déjà plus besoin de s'abriter derrière aucun droit protecteur. Il en serait de même des fers. Les minerais, vous le savez, se trouvent le plus souvent à la surface de notre sol. La France a donc sur l'Angleterre l’avantage des frais d'extraction, mais l’Angleterre a sur la France l'avantage de l’économie du transport. En Angleterre, les trois matières premières, au moyen desquelles on obtient la fonte (houille, minerai, casline), se trouvent généralement réunies, tandis qu’en France elles sont généralement séparées. A peu d’exceptions près, nos minières de fer sont situées à de grandes distances de nos bassins houillers ; mais ce n'est là qu'un obstacle qu’il est possible de vaincre et de faire disparaître, il n'y a qu’à perfectionner et à compléter nos voies de communication et de transport. C’est toujours là mon refrain ; et si vous prenez la peine de vous reporter à mes premières lettres, vous y verrez que c'est le point que je n’ai cessé de mettre en avant et de signaler comme celui dont on devait, avant tout, s'occuper. Je compare notre tarif des douanes à un écheveau de fd emmêlé. Plus impatient que moi, vous voulez tout rompre ; plus patient que vous, je veux tout dénouer ; et, pour cela, je prends la peine de chercher l’un des deux bouts du fd, certain que, dès que je l'aurai trouvé, ce qui est emmêlé se démêlera presque de soi-même. Or, pour moi, encore une fois, le bout du fil qui doit tout dénouer sans rien rompre, c'est notre réseau de voies de communication et de transport; c’est pour cela que, depuis dix ans, je ne me lasse pas de demander qu’on réduise ce qu’a d’excessif, d’insensé la dépense de notre armée^ et qu’oa
applique 1 argent de toutes les réductions qui peuvent être laites à mettre la France dans une situation telle, qu'elle n'ait plus rien à envier à aucune nation du monde quant à réconoinie des moyens de transport et à la facilité des moyens de communication.
La France, à peu de choses près, produit les céréales et les diverses substances alimentaires nécessaires à sa consommation ; mais, à quantité égale de grains récoltés, la culture des céréales occupe un nombre d’hectares et de bras beaucoup plus considérable (jii’cn Angleterre, en Belgique et dans tous les pays où la science des fourrages et des engrais est sortie du domaine des théories pour entrer dans celui de l'application. Or, la question des fourrages et des engrais se lie étroitement à la question de l'industrie du bétail et de la production de la laine. Ces deux questions sont inséparables. Sachons tirer, ainsi que je l’ai demandé, notre agriculture de la misérable condition à laquelle la condamnent l'abus du morcellement du sol, l’absence d'institutions de crédit, le mauvais état des chemins vicinaux, le défaut d’enseignement spécial, l'insuffisance d'encouragements; sachons utiliser toutes les eaux qui se perdent, — l’art de l’irrigation, partout où il est judicieusement pratiqué, accomplit de véritable merveilles, — et la France, je l’aflirme, pourra facilement et promptement renoncer à toute protection pour ses bestiaux, ses *lius et ses chanvres.
Je conviens avec vous que ce qui est constitue un état de choses vicieux, anormal, artificiel ; mais pour en sortir il ne faut pas en créer un autre non moins vicieux, non moins anormal, non moins artificiel et plus fâcheux ; or, c’est ce qui arriverait si, pour se donner la satisfaction de supprimer le drawback, qui n'est qu’une prime exceptionnelle et
peu importante, dont le but est d’encouraf^er rexpurtation, mais dont le résultat, je le reconnais, est de traiter les consommateurs placés eu dehom de nos frontières plus favorablement que nos contribuables, ou mettait la France dans celte situation fausse, absurde, ridicule, de l’empêcher de produire et de se fournir à elle-même ce qu'avec une meilleure assiette et un meilleur emploi de l’impôt elle pourra produire, dès que nos ministres le voudront sérieusement, à des prix qui n'auront plus rien à redouter de la concurrence étrangère.
Ne soyons pas injustes,' et ce serait l'être que de faire retomber sur la France tout le poids des fautes de ceux qui l’ont gouvernée, toute la responsabilité d’événements qu’il n'a peut*être pas dépendu de la sagesse humaine de détourner de sa tête.
Ainsi les décrets prohibitifs qui, sous le règne de l’empereur Napoléon, ont donné naissance parmi nous à une multitude de fabrications, ne jaillirent pas d’une pensée économique. Ils furent avant tout un instrument de guerre. S’ils enfantèrent des industries nouvelles, douées d’une force vitale plus ou moins grande, cet enfantement fut une de leurs conséquences, mais il ne fut pas leur but. Il n’est pas dans le monde entier un seul pays où le régime des douanes ait été construit tout d'une pièce. Ce qui fait la loi en ces matières, ce sont d'abord les nécessités politiques, ce sont ensuite les intérêts créés, qu’on ne se décide pas facilement à étouffer après leur avoir donné laborieusement le jour ! C'est là ce qu'il ne faut pas perdre de vue.
Que diries-Tous d’un éleveur qui, possédant d’admirables poulains, mais n'ayant pas la patience d'attendre qu’ils aient acquis l’entier développement de leurs facultés, les ferait hongrer? Vous diriez certainement que c’est corn-
mettre plus qu'une barbarie, que c’est commettre une faute, et vous auriez raison. Eh bien ! ce que vous blâmeriez, c’est ce que vous voudriez faire. Qu'est-ce que je vous demande ? — Je vous demande de modérer votre impatience , d’attendre que la France soit en possession de la plénitude de ses (acuités, de ne pas faire d’elle un pays hongre!
I. Fous voulez qu’on supprime toutes tes prohibitions ; on ne m’a jamais vu dans les rangs des ultras d’aucune sorte; vous ne me verrez donc pas prendre contre vous la défense ni des prohibitions, ni même de la protection exagérée. Ce que je me borne à appuyer, ce que je regarde comme une transition nécessaire entre les deux régimes absolus, c’est la protection éclairée, rien de plus. Que tous les objets prohibés, susceptibles d’être effacés du relevé cidessous (1), le soient, ce n’est pas moi qui m'y opposerai ;