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je vous en défie. Je Tais le nommer, moi : tous lenr eonstiluez une rente perpétuelle et éventuelle^ c’est-à-dire le dixième de réventualité d'une rente qu'il ne dépendra pas d’eux de créer, mais qui ne sera créée de temps en temps, ou jamais, que par le caprice, la spéculation, le hasard de la pensée d’un éditeur qui sera tombé sur eux ou sur l'héritage de leur famille! Vous appelez cela une propriété t mais cela n’est déjà plus un capital. Vous appelez cela une rente? mais personne ne vous la doit; vous appelez cela un revenu? mais il pourra s’écouler des demi-siècles avant que quelqu'un songe à vous le payer. Disons le mot de Shakspeare ; Ce n’est rien, c’est le rêve d'un rive ! c’est l’ombre d’un morceau de pain. Des générations mourront affamées avant d’avoir pu le saisir !
Votre système, qui prétend au mérite des id^s prati- . ques, ignore donc les premiers éléments do commerce de la librairie, de l'exploitation ^des livres considérés industriellement. C’est donc à un poète à vous rappeler les premiers principes de toute industrie. Le premier de tous, c’est qu'il n’y a point d’exploitatiou sans propriété. Quand tous les livres seront dans le domaine public, on imprimera encore ces chefs-d’œuvre qui traversent le temps sur leurs propres ailes, tous les autres ouvrages secondaires n’auront qu’une édition ; et le capital de votre industrie littéraire, qui est aujourd'hui de 200 millions, qui par notre loi montera à 400 millions, avant dix ans tombera à 40 ou 50 millions. Pourquoi cela? direz-vous. Parce que les auteurs ou leurs familles sont aujourd’hui pour plus de moitié dans les entreprises de librairie qui reproduisent leurs œuvres.
Us y versent soins, travail, annonces, . capitaux ; ils s’associent aux libraires ; ils provoquent les éditions ; ils se cramponnent contre le silence et la mort qui, sans cela, les attein-
draient beaucoup plus rôt. La librairie débite, l'imprimerie travaille, la France exporte et la fortune s'accroît. Qu’en sera-t-il de tout cela quand les auteurs ou leurs héritiers n’auront aucun intérêt à la reproduction de leurs œuvres ? Toute la littérature secondaire sera morte avant d’être née. Or, la littérature secondaire, c’est les neuf dixièmes de l’industrie ?
Si j'entrais maintenant dans l’examen de chacun de vos articles et dans la recherche des moyens d’exécution, je trouverais une injustice à chaque lettre, une impossibilité à chaque pas. Je ne veux vous en citer qu’un. Voici deux ouvrages : les Romans de Pigault-Lebrun et la Mécanique céleste de de Laplace. Les auteurs sont morts. Le domaine public s’en empare. Les libraires sont tenus de payer aux ayants droit un dixième do prix coûtant par volume. Qu’arrive-t-il? que les libraires, libres de mettre le prix qui leur convient aux ouvrages qu’ils exploitent seuls, vendent la Mécanique céleste 20 fr. l’exemplaire, et les romans de Pigault-Lebrun autant. Les héritiers de Pigault-Lebrun reçoivent cinq cent mille francs en 25 ans pour les œuvres plus que faciles de leur père, et les héritiers de M. de Laplace cinq ou six cents francs. Un système qui rétribue aussi équitablement le plus grand ouvrage du siècle et la plus vulgaire débauche de l’esprit est un système jugé par ses œuvres.
Les anomalies matérielles ne seraient pas moindres. Un volume compacte, contenant 10 volumes ordinaires et se vendant moins, ne paierait aux auteurs que le dixième d’un dixième. Mais je ne veux pas entrer dans toutes ces chicanes. Je ne lutte qu’avec des principes.
Permettez-moi un mot en finissant. Vous négligez avec raison, ces lieux communs déclamatoires sur les nièces de
Corneille ou les arrière-petits-fils de Racine. Si la société n'avait pas pris le capital de leurs pères, rien ne serait plus simple que de voir les descendants du génie dans la mU sère; nous ne lui voulons pas de inajorats. La société ne leur devrait rien que sa pitié. Pourquoi s’émeut-elle à ces plaintes? C’est qu’elle se dit : J'ai dérobé le fruit du travail des fondateurs de ces familles. Ce travail était le capital qui aurait fait vivre et travailler ces enfants. Je suis donc comptable de leurs larmes et responsable de leur faim. Votre système, sous une autre forme , proposerait à la «)ciélé les mêmes scandales et les mêmes remords.
Remarquez qu’il ne s’agit pas le moins du monde, dans nos idées, d’enlever à l’œuvre du génie ce caractère de service rendu au genre humain. Dans un livre, il y a deux choses : l’idée et le procédé matériel. L’idée vient de Dieu, sert les hommes, et retourne à Dieu en laissant un sillon de gloire sur le front de celui où le génie est descendu et sur le nom de ses fils. Voilà son seul prix, et quelquefois le martyre avant la gloire, ce qui la rend plus sainte et plus éclatante encore. Nous ne parlons, devant la loi, que du livre, procédé matériel : celui-là est un capital. S’il doit appartenir à quelqu’un, que ce soit à celui qui l’a créé.
Je finis à regret, mais l'heure me presse. Croyez-moi, quelques années de plus que vos années me donnent le droit de finir par un conseil. Défiez-vous en tout de ces idées radicales qui séduisent au premier moment les esprits énergiques. Les idées radicales ne résolvent rien, elle tranchent tout, comme l’épée d’Alexandre ; mais en tranchant la difficulté elles tranchent les principes, les droits, les intérêts, et quelquefois les têtes. Ce sont les impatiences de la pensée. Le vrai génie ne blesse et ne tue rien ; il organise et il réforme. Laissai les idées radicales I
Vous éles au-dessus de cela ; vous avez trois dons de l’intelligence, précieux et rares pour l’écrivain ou pour rhomme politique : l’invention , qui découvre l’idée ; l’initiative, qui la meut; le courage, qui la défend. Sachez seulement choisir. Votre idée est une idée violente. Vous êtes assez riche pour la laisser en arrière avec les pensées irréfléchies de la jeunesse, et pour confesser qu’au milieu de beaucoup d’or il s’est trouvé par hasard une pièce fausse dans le trésor de votre intelligence.
. A. Di LAHÀkTinB.
A M. DE LAMARTINE
14 février.
Lorsque vous mettez au jour « une de ces œuvres laborieuses et immortelles de l’esprit, à l’enfantement de laquelle vous avez dépensé votre vie, votre âme, votre part dans le temps, votre héritage humain tout entier, b que souhaitez-vous, que regrettez-vous? Vous souhaitez que votre œuvre reçoive la publicité la plus vaste et la plus fructueuse, parce que la gloire et la fortune sont en raison de la popularité du succès; vous regrettez que la Belgique, se hâtant de réimprimer au rabais votre livre le jour même où il se publie à Paris , exclue de tous les marchés du
monde l’édition qui tous profite et en circonscrive étroitement le débit.
Les livres ont-ils autant de lecteurs, autant d’acheteurs qu’ils en devraient avoir? Produisent-ils à leurs auteurs tout ce qu’ils pourraient, tout ce qu'ils devraient leur rapporter? Â cet égard mon opinion est que les ouvrages qui se vendent aujourd’hui à grand’peine et à grand risque à mille exemplaires, s’écouleraient facilement, certainement, rapidement à dix mille, à vingt mille, à cinquante mille exemplaires, et plus encore peut-être, s’il était donné au droit d'auteur une nouvelle assiette qui permit de réduire le prix des livres en proportion de leur coût et de leur probabilité de débit; qui fit de la librairie un commerce sérieux; qui affranchit l'éditeur des entraves qui l'empêchent de sortir de sa position chétive et d'élever son industrie arriérée à la hauteur à laquelle s'est placée celle des tissus. Pourquoi les livres, qui sont les vêlements, les parures de l’esprit humain, ne se fabriqueraient-ils pas avec la même économie de moyens? Pourquoi la consommation des livres, au lieu de rester honteusement stationnaire, ne s'étendrait-elle pas chaque année, ainsi que cela a eu lieu pour des étoffes dont la fabrication est aujourd’hui cent fois, mille fois plus considérable qu’elle ne l'était il y a vingt ans, et cela grâce à l’abaissement successif des prix, résultat dû moins encore au perfectionnement des procédés qu’à l’accroissement des débouchés, qui, en permettant d'opérer sur une immense échelle, a donné les moyens de réduire à d’imperceptibles fractions les frais généraux d’établissement et ceux de main-d’œuvre?
La librairie attend son Oberkampf, écrivais-je il y a six ans; ce que j’imprimais alors est encore aujourd'hui malheureusement vrai.
A quel nombre d'exemplaires s’écoulent les meilleurs ouvrages des meilleurs auteurs vivants? — Vous le savez, et cela est si humiliant à avouer que je me fais presque un scrupule de l'apprendre à ceux qui l’ignorent. La moyenne des exemplaires vendus ne s'élève pas à quinze cents. A quoi cela tient-il? — An prix des livres qui est excessif, prix qui, au dehors, ne peut soutenir la concurrence avec celui des réimpressions étrangères; prix qui, au dedans, n’est pas en rapport avec le niveau de nos fortunes, niveau qui tend constamment à s'abaisser.
Cet état de choses, quelque vicieux qu'il soit, subsis* tera tant que durera le système sur lequel repose le droit de propriété des auteurs. C'est vainement qu'on a tenté et qu'on renouvellerait des efforts isolés. Toute réforme partielle échouera par une cause qu'il est facile d’expliquer. La voici : — Les livres ne se débiteront à très-grand nombre que lorsqu'ils se vendront à très-bas prix; iis ne se vendront à très-bas prix que lorsqu’ils se débiteront à trèsgrand nombre; or, les lecteurs ne cesseront de louer les livres et ne commenceront à les acheter, les presses de la Belgique ne s’arrêteront, les marchés de l’Europe ne s’ouvriront à la librairie française que lorsque toutes ses opérations seront conçues dans un nouvel esprit, que lorsqu’elle aura consommé sa révolution, c’est-à-dire que lorsqu'elle opérera avec unité, sûreté, flxité. Or, cette révolution tardive, mais inévitable, n’aura lieu que lorsque le génie entreprenant de la concurrence et l’esprit envahissant du commerce pourront s'exercer en toute liberté, sous la seule réserve de n'avoir à payer aux auteurs qu’undroit proportionnel au prix de vente marqué sur chaque exemplaire de leurs ouvrages. Quelle base plus simple et plus juste? .
Le droit que toucheraient alors les auteurs serait plus faible que celui qu’ils prélèvent maintenant; mais ils le percevraient sur un nombre d’exemplaires plus considérable, et en définitive il n’est pas douteux qu’ils n’y gagnassent I la fois plus de réputation et plus d'argent. Mais, dites-vous , nn tel système est une expropriation de tous les ouvrages de la pensée ! Eh bien ! quand cela serait, si l’indemnité est équitablement fixée et préalablement payée, oh est l’objection? L'expropriation avec indemnité préalable n’est'elle pas la reconnaissance même la plus explicite du droit de propriété, et vos champs, vos terres, vos parcs n’y sont-ils pas assujettis toutes les fois qu'il y a utilité publique de ies traverser pour ouvrir une communication nou« velle ?
Si, au lieu de nuire aul auteurs, cette prétendue expro* priation leur profite, si elle a pour effet de placer leurs livres dans un plus grand nombre de mains, d’ajouter à la popularité de leurs noms et à l’influence de leurs idées, de quoi donc seront'ils fondés à se plaindre?
Mais le mot d’expropriation est une expression que vous avex eu tort d’employer contre mol ; car ce ne sont pas mes idées qu’elle frappe, ce sont les vôtres. Dans mon système, le signe caractéristique, le principe fondamental de toute propriété, le principe de la perpétuité, ne reçoit aucune atteinte ; il est impunément violé dans le vôtre. C’est en vain que pour vous justifier vous dites : « Ma loi n'eet qu*une concession. » Ce mot malheureux n'a jamais rien justifié; pour être une concession, votre loi n’en sera pas moins la désertion, l’immolation du principe de la pro» priété< Vous le détruises, moi, je le transforme ; vous le trahisses) moi, je le sauve. Ne vous foites pas d’illusions ;
quand TOUS consentez à porter le débat sur la question de savoir si le droit des auteurs leur survivra cinquante années ou trente années seulement, vous sortez de votre camp pour entrer dans celui de vos antagonistes ; vous cessez d'étre leur adversaire pour devenir leur allié. Dès que vous subissez leur loi, vous acceptez leur doctrine, qui consiste à prétendre que le droit des auteurs n’est qu’un privilège. Or, tout privilège est essentiellement temporaire; donc vos adversaires, lorsqu’ils n'en font qu'une question de plus ou moins de durée, sont conséquents avec leurs principes ; mais vous, êtes-vous bien sùr de l'être avec les vôtres? Vous niez que le droit de l’auteur sur l’ouvrage de sa pensée soit un privilège, vous proclamez que c*^est une propriété, vous ajoutez qu’il n'en est pas de plus légitime, et vous admettez qu'à un certain jour fixé ses enfants pourront être exhérédés, sans inventaire, sans expertise, sans indemnité! Et vous appelez cela transiger! Moi, j'appelle cela consacrer la spoliation, mettre le feu à la première mine creusée sous l’édifice de la propriété.
Le système que je propose, dites-vous, est un immense et éternel droit d'aubaine. Cette expression de droit d’aubaine, lorsqu’elle s’adresse à mes idées, est impropre ; elle n’est juste que lorsqu’elle s’applique au système de vos adversaires, dont vous avez fait votre système adoptif. Que nommait-on droit d'aubaine? On désignait ainsi le droit qu'avait autrelois le roi de France à la succession des biens d’un étranger non naturalisé. Que faites-vous et que fais-je? Vous concédez que, cinquante années après la mort d’un auteur, le domaine public, sinon le roi de France, aura le droit de s’emparer de sa succession et d'en priver ses héritiers. Ceci ressemble fort au droit d’aubaine accordant un
délai à sa proie, mais aussi dénaturalisant tous les Français qui se sont illustrés par leurs ouvrages. Moi, je ne fais au domaine public aucune concession ; il n’hérite qu'à défaut d'héritiers de l'auteur. Le droit que je fonde est perpétuel. 11 se peut que le système que je propose soit radical ; mais celui auquel vous vous êtes rallié est subversif.
Le système que je propose, ajontez-vous, livre les auteurs vivants, leurs enfants, à des dilapidateurs inconnus. Est-ce que le théâtre de Bordeaux, lorsqu'il prélève sur sa recette un droit qu'il paie à HM. Hugo, Scribe, etc., pour la représentation de leurs pièces déjà jouées à Paris, porte atteinte à leurs intérêts d’auteurs? — Ce qu’on fait pour la représentation de leurs pièces, on le ferait pour la réimpression de leurs livres, voilà tout.
Aucun ouvrage ne pouvant être réimprimé sans qu’un récépissé remis à l'imprimeur atteste le paiement préalable du droit attribué à l'auteur et à ses héritiers, où voyez-vous donc qu’il y ait lieu de dire avec justice que les auteurs, leurs femmes, leurs enfants, seront dépouillés?
Non , les auteurs ne seront pas dépouillés, mais couverts : car s'il y a des risques à courir, des pertes à essayer, ils en seront toujours à l'abri ; les éditeurs seuls y seront exposés.
Vous tracez un tableau où il y a plus de poésie que de vérité, lorsque vous dépeignez « l’auteur faisant vivre sa femme, ses enfants, ses proches, du revenu habilement administré du capital de ses œuvres, faisant des éditions qu’il améliore, vendant pour un temps fixé ou pour toute la durée de son existence, à des libraires, le droit utile de l’éditer. » Pour un auteur qui, par exception, ressemble à celui que vous venez de célébrer, que vois-je? — Des centaines d’écrivains qui n’ont malheureuseinent le revena
d’auouQ etpital à administrer, ouvriers qui vivent au jour le jour, qui dépensent le plus souvent le pris des ouvrages qu’ils font avant même de les avoir livrés. CeuS'là, et ce sont presque tous, auraient beau entasser volumes sur volumes, qu’ils n’amasseraient rien, que leur postérité n'en serait ni plus riche ni plus illustre ! Combien existet-il d’auteurs vivants, même parmi ceux qui ont du talent, et quelle faible minorité! dont les ouvrages comptent plusieurs éditions, et dont les œuvres formeront un patrimoine? Encore une fois, il en est imperceptiblement peu qui ne soient pas désintéressés dans le débat des trente et des cinquante années. Que vois-je? •><- Des auteurs dont les ouvrages ne trouvent de placement que dans sept ou huit cents cabinets de lecture, mais que tout le monde s’empresserait d'acheter si ces ouvrages n’étaient vendus que le cinquième au plus de ce qu’ils se vendent aujourd'hui; si, après les avoir lus, on pouvait n’en prendre plus de garde que de son journal, les égarer sans les chercher, les prêter sans les réclamer, les recevoir sans les demander, les garder sans se croire obligé de les faire relier, non par égard pour leur contenu, mais pour le prix qu'ils ont coûté. Que vois-je encore? — Des éditeurs qui font tous à peu près faillite, et qui n'en sont pas même préservés par les oeuvres d’écrivains tels que UH. de Chàteaubriand et Victor Hugo; deséditeura sans capitaux et sans crédit, qui ne savent qu’empiler des volumes, les fabriquer chèrement, et finir par discréditer leurs éditions en en vendant périodiquement les restes à tout prix, à des veilles ou à des lendemains d’échéance. Que vois-je enfin? — Des auteurs qui, comme M. Thiers, ont vendu pour un morceau de pain la propriété d’ouvrages qui auraient fait leur fortune.
Dans mon système, il n’en eût pas été ainsi ; l’auteur ne
vend i l'éditearque le droit à la première édition; si l'onmge a peu de mérite, s'il ne renferme pas en lai des éléments de succès ou de popularité, rien n’est changé è ce qui a lieu ; l’édition se vend plus ou moins lentement; on ne s'expose pas à en faire une seconde, le livre s’oublie.
Si au contraire l’ouvrage a du mérite, s’il se prête à des combinaisons fructueuses, qu’arrive-t-il? — La concurrence s'en empare avec autant de liberté qne s’il s'agissait des comédies de Molière, des fables de La Fontaine, ou des œuvres de Montesquieu ! — Tel éditeur en fait une édition à i fr. le volume destinée à une classe de lecteurs ; tel au* tre éditeur en fait une édition de luxe à 7 fr. 50 c. ; tel autre enfin en fait une édition illustrée à 10 fr. le volume. Sur chacune de ces éditions, l’auteur et ses héritiers ont leur droit, dont ils ne peuvent jamais être frustrés. — Si l'édition dont les volumes à 1 fr. se tire à 100,000 exemplaires, le droit sera de 1 0,000 fi*. ; si l’édition à 7 fr. 50 c. est imprimée à 1,600 exemplaires, le droit sera de 750 fr. ; enfin si l’édition illustrée est tirée à 10,000 exemplaires, le droit de l’auteur et de ses héritiers sera de 10,000 fr. Dans ce système, s'il était adopté, les éditeurs ayant toute liberté d’exercer leur esprit, devenant de véritables industriels, de gros négociants, mille combinaisons, mille débouchés, mille moyens de piquer et de satisfaire la curiosité publique s’imagineraient dont on n'a pas aujourd’hui l’idée. Ne peut-on concevoir tel auteur ayant autant d'acheteurs que tel journal a d'abonnés? L’auteur qui se vend peu isolément pourrait se vendre beaucoup dans une collection dont il ferait partie, où ce qui serait supérieur ferait passer ce qui serait médiocre, où ce qui serait vulgaire ferait accepter ce qui ne le serait peut-être pas assez.
- En réalité, je change moins de choses que vous ne le
supposez. Mon système ne s’applique qu’aux réimpris* 8IONS ; il n’a donc de champ d'exploitation que les ouvrages qui ont déjà été imprimés. Or, pensez-vous qu’il soit beaucoup d’auteurs dont les éditeurs craindront qu’on ne réimprime les livres le lendemain du jour où ils auront été mis en vente, quand la première condition de cette réimpression, la condition sine quâ non, sera le versement préalable du droit d’auteur dans la caisse instituée à cet effet? — • Non, malheureusement non, c'est un danger qu’on aura trop rarement à craindre. Mais alors quel sera donc, me demanderez-vous , l’avantage de ce nouveau système ? — Son avantage, ce sera de faire sortir notre librairie de l’ornière où elle s’épuise en vains efforts sans avancer ; son avantage, ce sera de lui faire découvrir un nouveau monde de consommateurs ; son avantage, co sera enfin de faire vendre par la France ce qu'aujourd’hui la Belgique vend à l'Europe. Les livres français qui sont réimprimés à Bruxelles le sont rarement par un seul éditeur ; quand ils s’exportent à 2,400 ou à 3,000 exemplaires, il est rare qu’ils n'aient pas supporté les frais de trois compositions. Or le jour où ces frais répétés seraient plus onéreux que le paiement de la dtme à l'auteur, la Belgique ne ferait plus de réimpressions, car cette industrie la ruinerait au lieu de l’enrichir. 11 n’y a, soyez-en sûr, que ce moyen d’anéantir ce qu’on a le tort d’appeler la contrefaçon étrangère, puisqu’il ne peut y avoir de contrefaçon d’un livre que là où le droit de propriété existe. C’est s’abuser étrangement que de supposer qu’on obtiendra jamais par voie diplomatique que la Belgique renonce à l'industrie et au commerce des réimpressions tant qu'ils seront avantageux pour elle. On négociera longtemps, on ne terminera jamais rien. Et d’ailleurs la contrefaçon s’exilât-elle de la Belgique qu’il s’offti-
Diy:
nit aussitôt pour elle une autre patrie ; la France n’y ga> j
gnerait absolument rien. Mais c’est une question qui, pour |
être traitée avec les développements qu’elle comporte, veut !
l’être séparément.
Je me hâte de revenir défendre celle des parties de mon projet que vous attaquez le plus véhémentement. Ce que vous déplorez, c’est que l’auteur n’aura plus le capital de ses œuvres à administrer. A celte objection, voici ma ré> j
ponse : Si l’écrivain est un auteur dont les œuvres se ven* dent à grand nombre, et que son droit inhérent à toutes les éditions lui rapporte successivement plus que la vente de sa propriété ne lui aurait produit, une fois payée, rien ne l’empêchera de capitaliser les sommes qu’il aura reçues, et de se donner le plaisir d’administrer habilement ce capital ; mais si au contraire il l’administre mal, s’il le dissipe, il n’aura pas encore tout perdu, car il se pourra qu'au moment le plus inattendu sa fortune soit relevée par quelque éditeur entreprenant, par quelque combinaison ingénieuse.
Sa veuve, ses enfants, ses héritiers n’hériteront pas seulement de sa misère et de la gloire de ses œuvres; si ses œuvres donnent des fruits, ils les recueilleront. Prenons un exemple qui mette en regard votre système et le mien ; faisons revivre l’auteur dont il a été fait le plus grand nombre d’éditions, et dont il a été vendu le plus grand nombre d’exemplaires. Ressuscitons La Fontaine. Supposons qu’il vient de terminer ses fables immortelles; supposons qu’un éditeur sagace accourt chez le bonhomme insouciant, avec une somme de dix mille écus, et lui tienne à peu près ce langage : « Je vous propose d’échanger la propriété de vos fables contre la remise de ces belles et bonnes espèces sonnantes, avec lesquelles vous pourrez vous faire des rentes ou acheter quelque charmant petit domaine que vous lais-
•erez à vos petiles^fllles. » Cetle proposition lui étant adressée, croyez-vous que le bonhomme la refusât ? — Non, il l'accepterait, comme peut-être vous eussiez accepté vousméme pareille proposition si elle vous eût été faite par le premier éditeur des méditations poétiques, le premier de vos ouvrages! Vous n’en avez pas vendu la propriété, mais enfin vous auriez pu la vendre avant d'en bien connaître le prit I Je serais fort étonné si Béranger, dont les chansons ont eu vingt éditions, éditions à bon marché, éditions de luxe, éditions illustrées, avait eu la prudence de conserver la propriété de ses œuvres. Dix mille écus olTerts à La Fontaine lui eussent sans doute paru une somme à ce point considérable qu’il n’en aurait pu croire ses yeux, et que la tendresse paternelle lui eût fait considérer comme un devoir de signer l'acte de vente sans même prendre le temps de le lire I Qui de l'auteur ou de l’éditeur eût fait un marché de dupe? A ce sujet il y aurait un curieux calcul à faire si on pouvait en réunir les éléments, ce serait de relever le nombre des éditions qu'on a faites des fables de La Fontaine, etd’évaluer la somme à laquelle se serait élevé le droit du dixième et qu'auraient touchée ses héritiers s’il en exis lait encore.
Dans votre système, l’auteur peut vendre à vil prix la propriété de ses œuvres et peut en dissiper l'argent ; il peut en dépouiller sa veuve, ses enfants, ses héritiers, les laisser plongés dans la misère, tandis qu'il aura lait ou qu’il fera la fortune de ses éditeurs. Dans mon système rien de pareil n’a lieu ; l'écrivain renommé est un mineur qui ne peut aliéner follement son patrimoine, qui ne peut en dissiper les revenus, qui ne peut déshériter ni sa veuve ni ses enfants, pas même ses arrière-neveux. Dans mon sysème, la gloire de Corneille assure la fortune do ses petits*
fils, et cependant le droit qui grève ses œuvres n’est pastel qu'il en augmente sensiblement le prix de vente et qu'il sollicite l’étranger à les réimprimer, au détriment do la librairie française. Il ne se serait pas fait une édition de moins, vendu un exemplaire de moins parce qu’il existerait encore des héritiers de La Fontaine ou de Molière, qui jouiraient du droit que je propose d'établir. Ne dites donc plus que ma loi, qui est une loi de prévoyance et de conservation, est une loi de larcin et de spoliation.
Oui, je l'afllrme, l'éditeur qui sera libre de vendre scs livres an prix qu'il voudra, qui pourra employer à leur fabrication des moyens économiques aujourd’hui impraticables, qui fera un grand commerce , qui conséquemment aura des correspondants dans toutes les villes du monde où notre littérature s’étend, qui disposera de capitaux considérâbles, qui ne sera plus un commis aux ordres de l'auteur, mais an manufacturier, vous exploitera mieux que vousméme, quelque habileté que vous ayes mise dans le choix de votre éditeur et quelque liberté d’action que vous lui ayez laissée.
L'hypothèse que dans mon système on pourra vous ex> ploiter mal, ou ne pas vous exploiter du tout, est une hypothèse inadmissible; un seul mot y répond : la concurrence.
a Les auteurs, ou leurs familles, prétendez-vous, sont aujourd’hui pour plus de moitié dans les entreprises de librairie qui reproduisent leurs œuvres; ils y versent soins, travail, annonces, capitaux ; ils s'associent aux libraires ; ils provoquent les éditions; ils se cramponnent contre le silence et la mort, qui sans cela les atteindrait beaucoup plus tôt. > Toutes ces allégations lussent-elles exactes, ce qu'elles sont loin d’être, ne seraient pas des objections, car ce
que TOUS supposez que fonl les auteurs et leurs familles, rien n’empêcherait qu’ils conlinuasseut de le faire.
O Votre système , ajoutez-vous, qui prétend au mérite des idées pratiques, ignore donc les premiers éléments du commerce de la librairie, de l'exploitation des livres, considérés industriellement; c’est donc à un poète à vous rappeler les premiers principes de toute industrie. Le premier de tous, c'est qu’il n’y a point d’exploitation sans propriété. Quand tous les livres seront dans le domaine public, on imprimera encore les chefs-d’œuvre qui traversent le temps sur leurs propres ailes ; tous les autres ouvrages secondaires n'auront qu'une édition ; et le capital de notre industrie littéraire , qui est aujourd’hui de 200 millions, qui par notre loi montera à 400 millions , avant dix ans tombera à 40 ou 50 millions. » Erreur, erreur, erreur; quatre fois erreur !
Il n’y a pas d'exploitation sans propriété ? dites-vous. A-t-il donc été fait moins d’éditions de Montaigne, de Pascal, de Montesquieu , de Molière, de Corneille, de Racine, de Voltaire, de Rousseau , de Buifon , de Fénélon , de Bossuet, etc., etc. , après leur mort que pendant leur vie?
Est-ce que j’ai jamais proposé de faire tomber indistinctement tous les ouvrages dans le domaine public? — Le domaine public, c'est-à-dire l'affranchissement de tout droit d'auteur, est une chose; la liberté d’exploitation, sous réserve d’un droit à payer, en est une autre. Je ne les ai pas confondues. Dans votre système adoptif, le domaine public, c'est, cinquante ans après la mort de l’auteur, la spoliation de ses enfants ; dans le mien, le domaine public ne commence que le jour où s’éteignent tous les héritiers.
Autre objectiou. On réimprimera encore lea chefsd'œuvre , mais on ne réimprimera plus les ouvrages «econduites» S'il eu était ainsi, ce serait tant mieux qu'on réimprimât, sans fin, les Méditations poétiques, les Harmonies poétiques, les Orientales, les i^eui7/cs d'au» tomne, VJtinéraire à Jérusalem, le Voyage en Orient, René, Adolphe, Obermann, Notre-Dame de Paris, Indiana, Eu» génie Grandet, Cinq»Mars, Volupté, etc., eic., et qu'on n'imprimât plus tant de mauvais vers, tant de mauvais romans , tant de pauvres livres sans style et sans idées. Mais c'est une illusion dont il ne faut pas se bercer, quand on voit réimprimer tous les jours d'anciens ouvrages tombés dans le domaine public, qui ne sont pas même des ouvrages secondaires! Est-ce que, par exemple, les Lettres à Emilie sur la Mythologie, par Demoustier, sont un chefd’œuvre? Eh bien, une seule édition avait été publiée en i 786, du vivant de l'auteur ; depuis sa mort , arrivée en i801 , et durant les dix années de droit exclusif, on a publié trotj éditions seulement ; et depuis 1812, époque à laquelle l'ouvrage est entré dans le domaine public, jusqu'en 1822, période de temps égale à la durée du droit exclusif, il a été publié plus de douze éditions, dont plusieurs stéréotypées. Je pourrais citer cent autres exemples pareils; l’espace, me manque.
En Belgique, où tout livre qui a vu le jour en France est du domaine public, que fait-on? — S’y borne-t-on à réimprimer sans cesse Châteaubriand , Lamartine, Hugo, Delavigne , de Musset , Guizot , de Barante, Thiers , de Tocqueville, Nodier, de Balzac, George Sand, Sainte-Beuve, Eugène Sue, Frédéric Soulié, Paul de Kock, Léon Gozlan , Alexandre Dumas, etc., etc.? Quel est le méchant roman imprimé à Paris qui ne soit pas réimprimé à Bruxelles?
Vous dites enfin que a le capital de notre industrie littéraire, » expression que je vous emprunte , est de 200 millions. J'admets ce cliilTre sans preuves ; mais ce que je ne saurais m'expliquer, c’est que votre loi ait pour effet de l'élever à éOO millions! Comment? Mais ce serait plutôt le contraire qui aurait lieu , si le droit exclusif des héritiers de l'auteur était prolongé de vingt années; la raison en est trop facile à comprendre pour que je m’y arrête. S'il est un moyen de doubler « le capital de notre industrie littéraire, » ce ne peut être qu'en tirant à pTus grand nombre les ouvrages des auteurs vivants ; or, l'unique moyen de les tirer à plus grand nombre , c’est d’en abaisser le prix asies bas pour obliger la Belgique à renoncer à une industrie qui ne fait pas la fortune de ses éditeurs, mais qui fait la prospérité de ses imprimeries et de ses fabriques de papier.
Vous mettez en opposition les romans de Pigault-Lebrun et la Mécanique céleste de de Laplace , et vous dites : « Les héritiers de Pigault-Lebrun reçoivent 800,000 fr. en vingteinq ans, et les héritiers de M. de Laplace 800 ou 600 fr. Un système qui rétribue aussi équitablement le plus grand ouvrage du siècle et la plus vulgaire débauche de l’esprit est un système jugé par ses œuvres, d Je ne sais pas à quelle adresse va cette objection, car ceci est précisément ce qui a lieu dans l'état actuel des choses, et le tort de mon projet c'est d'être impuissant à le changer. Mais il y aura toujours deux classes de livres : ceux qui s’adresseront è la multitude, et ceux qui ne seront accessibles qu'à un petit nombre de lecteurs très-éclairés. Ceux-là se vendront bon marché et ceux-ci très-cher ; ce qui n'empêchera pas de les acheter; car il est des livres, particulièrement les livres de science, qu'il faut ahsolumeot avoir, coûte que coûte.
Vous qualiflez d’anomalie matérielle a un volume corn* pacte contenant dix volumes ordinaires, se vendant moins, et ne payant aux auteurs que le dixième d*iin dixième . b J e relève l’expression d'anomalie, mais sans me l’expliquer. Ce que je sais seulement, c’est que les œuvres de M. Casimir Delavigne (format in-8*; prix: 7 fr. 80 c. le volume) ne trouvaient plus que de rares acheteurs; il y a trois ou quatre années , elles ont été réunies en un volume compacte du prix do 10 francs, tirées et vendues à 10,000 exemplaires, et cette édition a rapporté à l'auteur 20,000 francs.
J'arrive enfin à votre objection la plus sérieuse; aussi l’ai-je réservée pour la dernière. La voici littéralement :
O De quoi se compose une propriété , une valeur? De deux choses : le capital et le revenu. Qu’est-ce que vous laissez aux écrivains au lieu du capital et du revenu de leurs œuvres? Vous leur constituez, quoi? Voyons, nommez cela; je vous en défie. Je vais le nommer, moi : vous leur constituez une rente perpétuelle et éventuelle , c'est-à-dire le dixième de l'éventualité d'une rente qu’il ne dépendra pas d’eux de créer, mais qui ne sera créée de temps en temps, ou jamais, que par le caprice, la spéculation , le hasard de la pensée d’un éditeur qui sera tombé sur eux ou sur l’héritage de leur famille. Vous appelez cela une propriété? mais cela n'est déjà plus un capital. Vous appelez cela une rente? mais personne ne vous la doit. Vous appelez cela un revenu? mais il pourra s’écouler des demi-siècles avant que quelqu’un songe à vous le payer, b
Sans doute le droit dont je propose l’établissement légal ne constituera jamais qu’un revenu précaire subordonné à l’exploitation ; mais que la réimpression des œuvres d’un auteur soit avantageuse, et elle sera sûre. Encore une fois.
fiez-TOus>en pour cela à l’avidité de la concurrence. Quand une édition seulement serait fructueuse, on en fera au moins deux; que les éditeurs y gagnent ou y perdent, l’auteur ou ses héritiers n’en toucheront pas moins double droit. Sans doute il pourra s’écouler des demi-siècles avant qu’un éditeur fasse telle réimpression ; mais s’il ne la fait pas, ce sera par prudence, non par oubli. N*avons>nous pas vu réimprimer récemment des Chroniques et des Mémoires portant la date des XIII, XIV, XV, XVI et XVII® siècles? Pourquoi ne les avait-on pas réimprimés plus tôt? Les avait-on oubliés? — Non , c’est que plus tôt ces ouvrages n’eussent pas trouvé d’acheteurs; il fallait attendre que l’étude eût fait naître le besoin et le goût de leur lecture.
Après cela qu’importe que ce droit s’appelle une propriété ou une rente, si ce droit est perpétuel et si le paiement en est garanti? Ne voulez-vous pas que ce soit une propriété? Ne voulez-vous pas que ce soit une rente? Eh bien! alors ce sera un impôt, un impôt de consommation institué par la loi au profit des auteurs illustres et de leurs héritiers I Ce ne seront pas des propriétaires , soit; ce ne seront pas des rentiers, j’y consens ; alors ce seront des souverains , les souverains du royaume de l’intelligence.
Que de choses il me resterait encore à dire! mais il me faut terminer cette réponse, déjà trop longue, et malheureusement la terminer par l’expression du regret que j’éprouve de ne point partager votre avis sur le danger des idées radicales. Les idées radicales n’ont rien qui m'épouvante. Je ne m’effraie que des idées fausses, et surtout des concessions qui sont des capitulations de principes.
C’est qu’il n’y a pas d’exemple que les concessions aient jamais sauvé une cause perdue. £. de GnuRDiK.)
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