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EN FRANCE

5 octobre 1843.

Jamais l’opposition parlementaire ne parut plus faible qu’en ce moment; c’est un 'fait qui frappe tous les regards et qui ne trouve plus un seul contradicteur; ce fait a-t-il pour causes l’avénement de la « grande politique » qui nous avait été annoncée, les efforts heureux d'une habile et vigoureuse administration, animée de la ferme volonté du bien, ardente à poursuivre tous les abus, à réaliser toutes les améliorations? — C’est ce que nous n’oserions pas affirmer; c’est ce qu’il nous est difficile de croire lorsque nous jetons les yeux autour de nous, et que nous voyons comment se font de toutes parts les affaires du pays; sans idées, sans conscience, sans dévoûment, sans esprit de suite. Ce qui fait la force du gouvernement, c’est la feiblesse de l’opposition ; mais ce qui fait la faiblesse de l’opposition, ce n’est certes pas la force du gouvernement; quoi

qo*iI en soit, la 'faiblesse de Topposition n'en existe pas moins ; ?oici à quelles causes l'attribue M. de Lamartine : I a Quel est aujourd'hui le mal de la France? Quelle est la |; 1 cause de cet engourdissement pendant lequel ou sape la » conscience publique par la corruption, pendant qu'on » élève des forteresses autour du siège de la représentation?

J) Pourquoi sommes-nous minorité? Pourquoi gémissons- » nous sans agir, et nous laissons-nous traîner sans lutte à » la suite d'une réaction illibérale d'autant plus dangereuse » qu'elle est plus insensible et plus douce, et qu’au lieu de » violenter le pays elle l’achète et elle le vend? Pourquoi ]> marchons-nous évidemment en sens inverse des grands » buts que deux révolutions énergiques avaient posés de- » vant nos espérances? A quoi bon le dire? tout le monde D le sait. Ce n'est pas que les amis du développement du » progrès, de l'accomplissement des idées libérales, soient » en petit nombre en France : c'est qu'ils sont désunis ^

> c'est qu’au lieu de s’associer par ce qu’ils ont de commun,

B et de marcher en corps et en masse, avec un seul mot x) d’ordre et une seule volonté, vers des buts successifs et B que tous veulent atteindre, iis se divisent et ils marchent » séparés sous cinq ou six petits drapeaux, dont les uns di>

B sent trop, dont les autres disent trop peu, dont plusieurs B ne disent rien du tout; et que, se présentant ainsi à des B combats partiels et non combinés contre une majorité B compacte, ils donnent la victoire à la discipline et à l’u- B nité. Oui, voilà le mal. Mais la gravité croissante du péril B et la multitude des défaites doivent enfin apprendre à B l’Opposition où est sa force et son salut : — Ralliement B et unité! voilà les deux gages de son triomphe futur. Le B pays se ralliera à elle quand il verra qu'elle se rallie elle»

B même à quelque chose, b .

Nous croyons que M. de Lamartine se trompe, qu'il prend l’elTet pour la cause, quand il attribue la faiblesse de l’opposition à la désunion et au fractionnement qu’il lui repro* che. L'opposition n'est pas faible parce qu’elle est désunie; mais elle est désunie parce qu’elle est faible. Elle est faible parce qu’il n’y a pas un sentiment qu’elle n'eiagère, pas un principe qu'elle ne fausse, pas un intérêt qu'elle n'alarme, pas une basse passion qu’elle ne flatte, pas un homme modéré qu’elle ne blesse par d’injurieux soupçons. Elle est désunie parce qu’elle ne sait (las ce qu’elle veut ; elle n'a pas de volonté parce qu'elle n'a pas d'idées. En a-t-elle jamais montré une seule qui fût juste, large, féconde? Elle vit comme le pouvoir... d’expédients.

Si elle n’avait pas exagéré à tout propos le sentiment de l'honneur national, si elle ne l’avait pas fait dégénérer trop souvent en susceptibilités mesquines, en déiiances injustes contre l’Europe, pour en faire successivement contre tous les ministères un thème banal d’accusation ; si elle avait pris la peine d’étudier les véritables intérêts de la France et du continent, l’histoire et l’avenir, elle n’eût pas commis, il y a deux ans, l'irréparable faute de voter les fortifications dont elle demande aujourd'hui la démolition; inconséquence que le pays juge sévèrement. Elle se fût convaincue que dans cette grande ère de concurrence industrielle et commerciale, que trente années de paix ont ouverte, la France n’avait plus dans le monde d’autre rivale et d’autre ennemie à craindre que l’Angleterre, d’autre empire à partager que l’empire des mers; elle n’eût pas accusé le ministère renversé par la coalition de ne s'être pas montré « gardien assez iidèle de l’alliance anglaise. »

Lord Palmerston conclut en 1640 un traité que l’opposition, toujours iidèle à ses habitudes d’exagération, quali-

fie d'outrage; que fait l’opposition pour se renger de lord Palmerstonî Vote-t-elle trois cent millions pour accroître nos forces maritimes, et améliorer nos ports? Non, elle vole d'enthousiasme trois cent millions (1) pour augmenter le nombre de nos régiments et fortifier Paris!

Toujours inconséquente, l'opposition déclame contre l'énormité des budgets, chicane misérablement sur toutei les petites dépenses et vole saris difficulté tontes les grosses. Une armée qui, de 1830 à 1841, a coûté à l’Etat, en douse années, 3,975,253,913 francs, formant une moyenne annuelle de 331,271,159 francs, ce qui représente {par jour le chiffre de 907,592 francs, lui parait une chose toute simple, et elle inclinerait plutôt k trouver notre effectif trop faible que trop considérable. Pourquoi entretenir k si grands frais une telle armée? Dans quel but? De quel système politique cet état militaire est-il l'expression ? Que veut la France? Quels sont ses alliés naturels, quels sont ses enne* I mis probables? N’a-t-eiie donc pas de dépenses plus utiles et plus urgentes, un meilleur emploi à faire de la richesse publique? Voilà des questions sur lesquelles l’opposition n’a jamais sommé le gouvernement de s’expliquer, et auxquelles cependant il eût été assez embarrassé de répondre< Toutes les attaques de l’opposition sont toujours personnelles; elle s’en prend aux choses à cause des hommes, au lieu de s'en prendre aux hommes à cause des choses ; or, le pays qui l’a vue renverser vingt ministères en douze ans, sans qu’il en résultât aucune réforme, aucune amélioration, ne croit plus en elle. A-t-il tort? De là l’état de discrédit et d’impuissance dans lequel elle est tombée.

Est-il possible aussi d’étre plus dénuée que l’opposition

(1) LoUdtt 3 avril et da 24 juin iMl,

de sens polilique, de tact et de connaissance du coeur humain? Que fait-elle? que devrait-elle faire? Elle devrait, avant tout, s'imposer la loi de respecter dans le gouvernement les principes de son existence, et de n'attaquer que ses actes; encore pour les attaquer devrait-elle attendre patiemment le moment où la raison et la conscience publique seraient d’accord avec elle pour les improuver, où le pouvoir se serait rois dans l'impossibilité de les défendre, où elle aurait pleinement sur lui l’avantage de celui qui sait sur celui qui ignore, de celui qui critique sur celui qui exécute, de celui qui signale l’erreur sur celui qui l'a commise. Que fait-elle! — Au lieu de se contenir, de ne rien donner à la passion et au hasard, de dilTérer de frapper plutôt que de frapper à faux, il n'y a pas un prétexte d’attaque qu’elle ne saisisse inconsidérément, pas une méchante intrigue dans laquelle elle ne laisse une plume de son aile, pas une sotte manœuvre que le premier venu ne la trouve prête à exécuter ; aussi, sur dix batailles qu’elle livre étourdiment, en perd-elle neuf, couvrant ainsi par le nombre de ses défaites les fautes du pouvoir, et le consolidant d’autant plus fermement qu'elle fait plus d’efforts pour l’ébranler. Au lieu de se borner à une critique habile et mesurée des actes du gouvernement, aGn d'éclairer la m<qorilé et de la modiGer insensiblement, c’est l’existence même de la majorité qu'elle met violemment en, question en demandant l’extension du nombre des incompatibilités et l'adjonction des capacités, la réforme parlementaire et la réforme électorale. Qu’ensuite l'opposition s’étonne d'être en minorité dans la chambre et dans les collèges électoraux, il faut convenir que c’est de sa part un excès de naïveté, plus encore qu’un excès de présomption ! lorsqu’elle demande à la chambre élective de se décimer.

elle-même, lorsqu'elle demande à cent cinquante fonetion~ naires publics de voter leur expulsion de l’enceinte parlementaire, lorsqu’elle demande au corps électoral d'étendre le privilège dont le paiement du cens le fait jouir, que faitelle? — Juste le contraire de ce qu’il serait sensé de faire. Elle rend au ministère le service de l’obliger de monter à la tribune pour défendre l’indépendance de la chambre mise en suspicion, la situation des fonctionnaires publics menacée, la sincérité de la représentation nationale attaquée. Elle lui fournit ainsi l’occasion de s’acquérir de nouveaux titres à la reconnaissance de la majorité, au dévoûment des fonctionnaires-députés, à la confiance du corps électoral, enfin de resserrer plus étroitement les liens de la majorité.

Un tel contre-sens ne pouvait échapper à l’esprit clairvoyant de H. Thiers, lorsqu’il passa dans les rangs de l'opposition ; aussi a-t-on vu le peu de cas qu’il affectait de faire de toutes les propositions de réforme électorale ou parlementaire, et le sort qu’il leur réservait dans les bureaux de la chambre, où il chargeait ses amis de les enterrer. [Non moins clairvoyant, M. Guizot ayant repris sa place à la tête du parti conservateur, dut adopter la tactique contraire ; par cela même qu’il était de l’intérêt de M. Thiers de faire tous ses efforts pour empêcher qu’on portât à la tribune des propositions dont la discussion et le rejet ne pouvaient avoir pour effet que d'amoindrir l’opposition et de grossir la majorité, il était de l’intérêt de M. Guizot d’en faire autoriser la lecture par les bureaux , et de les faire prendre en considération par la chambre, afin de se ménager ainsi une facile et éclatante victoire personnelle en faisant repousser ces propositions par les centres unanimes, flanqués d’un certain nombre de fonctionnaires de la gauche, qui

votent avec cu\ au scrutin secret. Tel est ravenglement de l'opposition, qu’il se pourrait qu’elle ne se fût jamais rendu compte de celte double manœuvre, exécutée en sens contraire pnr deux anciens alliés devenus rivaux, tacticiens consommés, dignes l’un de l’autre! Ainsi s'explique, par le défaut de sens politique, de tact et de connaissance du cœur humain, pourquoi l’opposition, qui a renversé tant de ministères, n’a jamais pu prendre la place d’aucun d’eux, pourquoi elle est toujours restée minorité dans la chambre et dans le pays, bien que, selon l'expression de M. de La^ marline, les amis du développement, du progrès et de l'accomplissement des idées libérales y soient en majorité.

« Ualliement et unité, — • s’écrie-t-il en parlant de l’op- » position, — voilà les deux gages de son triomphe futur. » Le pays se ralliera à elle quand il verra qu'elle se ralHe » à quelque chose. » Mais quel sera ce a quelque chose? » Telle est la question. Sera -ce la réforme parlementaire? Elle n'est possible que par le concours de la miyorité, et ni la majorité, ni M. de Lamartine n’en veulent. Sera-ce la réforme électorale? Elle n’est possible qu’avec l'assentiment de la chambre, et ni la chambre élective, ni le corps électoral ne la désirent; le pays lui-même parait ne s'ea soucier aucunement. La Gazette de France et la Nation ont fait tomber la réforme dans un tel discrédit, qu’il est douteux qu’elle s’en relève de longtemps ! On voit donc que la gauche et le centre gauche n’ont plus de terrain sur lequel ils puissent édifier; à peine s'il leur en reste assez pour combattre : le sol ferme leur manque; il n’y a plus de terrain libéral. Aussi M. Thiers, jugeant comme nous celte position impossible à défendre, inutile à garder, n’eut-il rien de plus pressé, en 1840, que de la faire abandonner au parti dont il venait de partager le commandement avec

M. Barrot, et que de transporter sur un terrain noureau sa base d'opérations. L'observation était juste, mais ie terrain fut mal choisi. M. Thiers, qui a beaucoup d’esprit, a peu d’imagination; il n’imagina rien de mieux que de refaire, en 1840, ce qu’avait fait, en 1830, M. Mauguin, de surexciter l’amour-propre national, de réveiller les défiances de la France contre l’Europe , et celles de l’Europe contre la France. On n’oubliera pas de longtemps quelle fut In triste fln du ministère du l** mars; nous pouvons donc nous dispenser de la rappeler. L’opposition a fait des mots de liberté publique et de dignité nationale un tel abus, qu’elle les a presque déconsidérés, et que lorsqu’elle les prononce, on ne l’écoute piusqu’avec indilTérence et incrédulité.Sa voix se perd dans le vide et n’a plus d’éclio. Que lui reste-t-il donc à tentert Ce qu’elle n’aura pas très-certainement le bon sens d’entreprendre.

Reconnaissant que le terrain lui manque, si elle était sensée, elle s’établirait franchement sur celui de ses adversaires; elle leur dirait ; Vous voulez l'ordre et la paix, nous les voulons aussi, mais nous voulons que l’un et l’autre portent leurs fruits; nous voulons que vous en profitiez pour effacer dans l’esprit des gouvernements les dernières traces de leurs préventions contre noos, et pour allier étroitement la France avec tous les peuples qui ont les mêmes intérêts que les nôtres ; nous voulons que vous en profitiez pour mettre un terme à cet état de paix armée si dispendieux, qui écrase les populations et détourne l'impôt de son lit; nous voulons que vous en profitiez pour exécuter avec unité et grandeur tous les grands travaux qui doivent avoir pour effet d’abaisser le prix des principaux objets de consommation, de (aire descendre le bien-être, et avec le bien-être l’Instruction et la moralisation dans

les classes laborieuses; nous voulons que vous en profitiez pour nous roellre le plus tôt possible en état de soutenir sans crainte la eoncurrence étrangère et l’épreuve de la liberté commerciale; nous voulons que vous en profitiez pour vous occuper sérieusement de mettre la science à la place de la routine qui administre et de l’empirisme qui gouverne ; nous voulons que vous en profitiez pour résou> dre avec ensemble toutes les importantes questions que vous ajournez ou que vous ne tranchez qu'isolément; nous voulons enfin que vous profiliez de la paix pour la rendre inébranlable, glorieuse et profitable à la liberté des peuples dont nous avons inquiété les goovemements ombrageux par nos fréquentes révolutions et nos tentatives de propa» gande.

Cette voie serait la seule par laquelle l’opposition, conduite par M. de Lamartine, pourrait peut-être encore échapper au discrédit qui la poursuit et rallier à elle te pays, qui est fatigué de payer annuellement, en pure perte, 350 millions pour l’entretien d’une armée dont l’effectif ne se justice par aucun système politique, armée qui serait trop faible contre l’Europe coalisée, et qui est trop considérable relativement aux services qu’elle est appelée à rendre. Mais cette voie que nous venons de lui indiquer, nous sommes bien sûrs que l’opposition ne la suivra pas, ar elle est large et toute droite.

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