SCENE I
GODOxN
Donc, je me considère comme millionnaire.
ÉTIENNK
Tu vas vite.
QODON
Il faut aller vite ; à l'époque actuelle, on vit en quatrième vitesse. Donc je suis millionnaire, je vends notre maison de La F'erté-sous-Jouarre ; celle de Bécon-les-Bruyères, et celle de Q)uimper-Corentin.
ETIENNE
Et la peau de l'ours par la même occasion.
GODON
Laisse-moi donc tranquille, je te prie. L'ours, c'est toi. Je reprends, ou plutôt, je continue... Je vends donc ces trois maisons, et j'en achète une à Passy ; je prends à mon service un valet de chambre, un cuisinier, un groom, un chauffeur, caç je veux une auto ; un palefrenier, car je veux un cheval...
ETIENNE, riant.
Tu pourras aussi engager une nommée Perrette pour t'apporter un pot de lait chaque matin.
GODON, hors de lui.
Tu m'ennuies ! comprends-lu cela, Monsieur l'homme d'esprit? Tu m'ennuies avec tes sous-entendus perpétuels.
ETIENNE
Je ne dirai plus rien.
GODON
Merci ! Donc j'ai gagné le million. Mais, supposons que je ne l'ai pas gagné, je le perds, alors, plus de cheval, puisque je n'aurai plus de palefrenier ; plus d'auto, puisque je n'aurai plus de chauffeur. Adieu la maison de Passy ! (Tombant sur une chaise.) Je suis ruiné, ruiné, ruiné !
ETIENNE
Veux-tu bien te taire ? Il te restera encore tout de même, tes vingt mille francs de rente?
GODON
La misère.
ETIENNE
Tu ne disais pas cela, avant d'avoir acheté ces fameux billets de loterie. Au contraire, tu me parlais toute la journée de tes vingt mille francs de rente ! Tout le moiide n'en gagne pas autant ! t'écriais-tu. J'ai acquis cela par mes seuls moyens, sans l'aide de personne ! Ma persévérance, mon énergie, mon talent ont su me donner la fortune!
GODON
Mais, espèce de petit inconsidéré ! je n'avais pas encore un million.
ETIENNE
En espérances?