‹ Le PourboireChapitre 11 sur 18 · ES · texte numérisé non relu

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Quant à l'apprenti, souvent mal nourri, et mal logé, il rêve les courses en ville, productrices de pourboires dont il connaît bien vite l'utilité. Chaque année le patron donne, au mement des étrennes, 25 francs à chacun de ses apprentis. Ces 25 francs sont versés dans la caisse particulière de l'apprenti, où celui-ci renferme ses étrennes. Une comptabilité en est tenue, grâce au contrôle du camarade témoin de la remise du pourboire. De cette façon s'accumulent jusqu’à 400 francs à la fin de l'apprentissage. C'est sur cette masse que le prix des gâteaux perdus et des plats brisés est retenu. En outre cette réserve garantit le patron de l'exécution du contrat d'apprentissage.

Dans les maisons d’entreprises culinaires, genre Potel et Chabot, le « garde-manger » qui fait la ville reçoit de nombreux pourboires. Dans d’autres maisons, les chefs de partie, sauciers, rôtisseurs, gagnent de 200 à 300 francs fixes, plus les pourboires qu’on peut évaluer à la moitié de la rémunération mensuelle ; le service de ville est alors considéré comme une récompense.

De même dans l’industrie laitière, les deuxièmes garçons ou porteurs reçoivent des gratifications et des pourboires souvent fort élevés. La première vente à “un client nouveau est abandonnée au porteur.

Chez les confiseurs, dans les maisons de gros, l’emballeur a 30 francs de pourboires par an, la femme aux

courses de même.

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Également le portage chez les ouvriers charcutiers, procure à ceux-ci des sommes assez rondes.

Les livreurs de brasseries sont aussi payés par les clients à raison de vingt-cinq centimes par rondelle rendue en cave. Mais ayant demandé un supplément de dix centimes par rondelle et de cinq centimes par demi-rondelle, à la charge du patron, il fut décidé en 1907, que le portage ne serait plus payé par les clients.

Citons pour mémoire les congrès corporatifs des travailleurs de l'alimentation, tenus à Paris en 1902,

à Lyon en 1903, et à Bourges en 1904.

Entrons maintenant dans un salon de coiffure. Le premier objet que nous apercevons et qui trône en général sur le comptoir, car il est mieux placé sous la surveillance du patron ! C’est le tronc « bien reluisant, bien pommadé ». Les garcons vous accueillent avec le sourire sur les lèvres, car ils savent que vous n’oscriez partir sans avoir déposé vous aussi votre obole et fait tinter le vase aux échos argentins.

C’est qu'ici de même que dans les cafés, hôtels, entreprises de transports, le pourboire constitue une part importante du salaire de l’ouvrier. Sur six francs par jour de gain moyen, la somme fixe allouée par le patron entre environ pour une moitié et la gratification du client pour l’autre. L'employeur qui la

plupart du temps connaît le produit du tronc, réduit

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sa rémunération à mesure que celui-là augmente. Il trafique ainsi sur les faveurs du clients, générosités qui s'adressent directement aux garçons.

De telles manœuvres ont d’ailleurs soulevé les plaintes du personnel.

En 1907, à Paris, la Chambre syndicale des patrons coiffeurs avait décidé l’augmentation de ses tarifs et la suppression des pourboires, à la date du premier avril. Elle communiqua cette décision au public et au syndicat ouvrier le dix-huit mars, en espérant que l'initiative qu’elle avait prise serait aussi bien goûtée par les ouvriers que par le public.

Mais il était naturel que les employés voyant disparaître le plus clair du produit de leur travail, voulussent au préalable s’entendre avec les patrons et fixer d’un commun accord les conditions du contrat suscité par la supression du pourboire.

« Si désireux, dit à ce sujet M. Réau, secrétaire du syndicat ouvrier, que se montrent nos camarades de voir disparaître le tronc, ils ne sauraient réaliser cette réforme sans que, au préalable, un contrat régulier fixe le taux des salaires, les conditions d’application et celles du travail. »

D'ailleurs, il est fort probable que le public n'aurait pas su profiter de cette réforme, bien mieux, loin d’y gagner, il y aurait perdu, car en payant un tarif plus élevé, il aurait au bout de quelque temps repris l’ha-

bitude de donner une petite gratification au garçon,

Ne.

n'osant pas agir autrement, tellement cette vieille habitude est entrée dans nos mœurs.

Cependant d'intéressantes tentatives ont été faites dans la corporation des coiffeurs, pour trancher résolument la question.

À Marseille, notamment, une coopérative de garçons coiffeurs s’est fondée il y a environ trois ans, avec, comme règle absolue, la suppression complète du pourboire. Elle possède plusieurs salons, répartis dans différents quartiers et semble prospérer. Les garçons travaillent douze heures par jour. et peuvent se faire une moyenne de six francs, heureux d’être affranchis de cette obligation toujours humiliante de recevoir un pourboire.

Les clients sont satisfaits, ils payent moins cher, sont fort bien soignés et quittent le magasin sans être hantés par l’idée du tronc, puisqu'ils savent que les garcons l’ont supprimé de leur plein gré. Cette petite révolution toute pacifique semble donc avoir porté ses fruits.

Mais si nous demandons à un patron coiffeur son opinion, voici ce qu'il répondra :

« Supprimer le tronc! je ne demanderai pas mieux. Mais j'ai ici un personnel de deux, trois ou quatre employés que je paie trois francs à trois francs cinquante par jour, et qui se fait annuellement, 800 francs d’étrennes par garçon. Si le pourboire du client

est supprimé, il faudra que cette somme sorte de ma

poche. Or je ne saurais m’y résoudre, car ce serait ma ruine. Il faudrait donc que j’augmente mes tarifs pour subvenir à ces nouvelles charges. Mais mon concurrent, mon voisin, fera-f-il comme moi? non, je ne le pense pas, ct je préfère rester dans le statu quo ; mes garçons ne s’en plaignent pas, le client non plus. D'ailleurs serait-il bien sûr qu’on puisse faire disparaître cet usage du pourboire de la part des particuliers, non je ne le crois pas, même si mes tarifs étaient relevés, et mes concurrents dans les mêmes conditions que moi, le client reviendrait bien vite à récompenser de la main à la main le garçon qui aurait eu des attentions spéciales pour lui, et la question serait encore à résoudre. Non, je préfère ne pastenter l'expérience et continuer comme le passé. »

Néanmoins plusieurs grèves ont éclaté dans la corporation.

Nous noterons en passant qu’un congrès des ouvriers coiffeurs s’est tenu à Orléans en 19083.

En 1905, à Marseille, une grève dure du 5 au 27 mai. Un arbitrage fixe un minimum de salaire. Les garçons nourris et logés toucheront 35 trancs par mois et le produit du tronc appartiendra toujours à l’'ouvrier.

En 1905, encore, du 17 au 30 juin une grève a lieu à Cette. L’arbitrage du 29 juin stipule que, pour les étrennes, le produit du tronc sera toujours la propriété de l’ouvrier.

Mais le conflit le plus intéressant est celui qui

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éclate à Paris en avril 1907, et dont nous avons déjà dit un mot.

Lorsque les patrons annoncèrent qu’ « en présence des revendications ouvrières et des charges de plus en plus lourdes qu'ils supportent », ils étaient contraints d'augmenter les tarifs des salons et de supprimer l’usage du pourboire, la Chambre syndicale demanda d’être admise à la discussion.

A la suite d’une réunion tenue entre patrons et ouvriers, M. Luquet, secrétaire de la Fédération des ouvriers coiffeurs, exposa sur la demande des patrons, les desiderata de ses camarades :

« 39 francs par semaine pour les jeunes ouvriers jusqu’à 18 ans ; 45 francs de 18 à 22 ans ; 55 francs audessus de 22 ans. Suppression de la nourriture et semaine de soixante heures. » Il déclara, en outre, que le Syndicat était opposé au « pourcentage » qui serait préjudiciable aux clients, puisque l'ouvrier aurait intérêt avec ce mode de rémunération, à ne point perdre de temps en soignant l'exécution de son travail.

Mais les patrons n’acceptèrent point les conditions de leurs employés et les conseils syndicaux firent paraître dans les journaux la communication suivante :

« Les conseils syndicaux........ engagent les patrons à s'entendre directement avec leurs ouvriers, en leur assurant un gain au moins égal à ce qu'ils

pouvaient gagner dans chaque maison, antérieure-

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ment à la suppression des pourboires, soit par l'augmentation de leur salaire, soit par un pourcentage. Dans aucun cas, la suppression des pourboires ne devra causer un préjudice, quel qu’il soit à nos ouvriers. »

Par la suite, les syndicats patronaux firent de la propaganee pour engager la corporation à interdire, à partir du 1er mai 1907, l'usage du pourboire, et à augmenter au minimum les prix de travail de 10 centimes par barbe et de 20 centimes par taille de cheveux, sur les tarifs antérieurs.

Dans une grande réunion corporative organisée le 29 avril à l'Hôtel Moderne, l’Union intersyndicale fit prendre par près de 1.500 patrons l’engagement de se conformer à ces décisions.

Mais malgré le vote de cette assemblée, beaucoup de salons ne majorèrent pas leurs prix, ni ne supprimérent le tronc à partir du 1er mai.

À l’occasion de ce mouvement le Petit Temps a publié le résultat d’une enquête faite dans les salons des boulevards et dans les salons des quartiers.

Elle débute ainsi:

« C’est ainsi que rien n’a été changé dans les grandes maisons, celles des boulevards et des quartiers du centre.

« Pourquoi modifierions-nous le régime actuel? nous ont dit les patrons de ces salons. Personne ne se

plaint, ni les clients, ni les garçons.

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« L'augmentation proposée n’a aucune raison d’être chez nous, car nous avons déjà des prix spéciaux. Quant à supprimer le pourboire, ce serait assez difficile. Non clients sont, en général, des gens difficiles qui ont des exigences particulières et qui entendent récompenser le soin que met le garçon à leur donner satisfaction. » |

Dans les salons de quartier, la situation était différente, beaucoup de patrons avaient appliqué le nouveau tarif, il s'en fallait cependant de beaucoup que la réforme fût générale.

Nous lisons plus loin : « Un représentant de l'Union intersyndicale des patrons coiffeurs nous disait ce

matin à ce sujet :

« Dans plusieurs quartiers, on n’a pas encore augmenté les tarifs parce que chacun attend que son voisin prenne cette initiative. Il y a une telle concur-

rence, les affaires sont si difficiles.

« Cependant nous pouvons nous féliciter du résultat déjà obtenu. Dans certains arrondissements, dans le dix-huitième, par exemple, tous les coiffeurs ont adopté les nouveaux tarifs.

«On peut dire, au reste, que nous ne rencontrons aucune résistance dans les quartiers de la périphérie, où le tronc ne donnait que des recettes très maigres.

« Mais les ouvriers, comment acceptent-ils la réforme ?

« Très bien, car on leur assure des conditions meilleures de travail. Ils touchent un appointement fixe et un « pourcentage ».

Les ouvriers, en réalité, ne se montrèrent pas aussi partisans de la réforme, que voulait bien le déclarer le représentant des patrons. Une réunion eut lieu à la Bourse du Travail, où plus de deux mille ouvriers coiffeurs décidèrent de protester et de préparer un mouvement pour défendre leurs intérêts atteints ou menacés et le succès de leurs justes revendications ;

notamment l’établissement d’un tarif de salaire préalable à la suppression sincère, générale et définitive des pourboires et les garanties du respect de ce tarif.

M. Luquet, secrétaire de la Fédération des Syndicats d'ouvriers coiffeurs, déclara que la tentative de l'union intersyndicale des patrons coiffeurs avait abouti à un piteux échec. À son avis, un quart seulement des patrons était entré dans la nouvelle voie. Cette tentative aurait seulement servi à rendre plus âpre la concurrence et à compromettre irrémédiablement le pourboire. Les ouvriers se trouveraient ainsi privés, sans compensalion, d'une partie de leur salaire, et le public ne donnerait plus, ou moins de pourboires.

Il conseillait donc de chercher à obtenir la suppression complète du pourboire dans toutes les maisons. Mais auparavant, les ouvriers devaient s’entendre

avec les patrons et leur faire signer un contrat par

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lequel ils. puissent espérer un salaire compensateur

en échange de la suppression du tronc.

D'ailleurs, les garçons votèrent un ordre du jour,

où nous relevons le passage suivant :

« Considérant que l'invitation à toute la clientèle de ne plus donner de pourboire, porte un très grave préjudice aux ouvriers des nombreuses maisons où le pourboire forme la plus grande partie et parfois la totalité des salaires, donnent mandat au Conseil syndical de dénoncer de tels procédés et de demander au nom de tous les ouvriers, par tous les moyens de

droit, réparation du préjudice causé. »

Ce mouvement n'avait pas échappé au public, et celui-ci, heureux en somme de l’aubaine qui se présentait, sans qu’ilen fût en quoique ce soit l’instigateur, en avait profité. Partout les garçons se plaignaient de la diminution du produit du tronc là où il existait encore, et principalement dans les grands salons de coiffure.

Chose extraordinaire, les étrangers semblaient avoir une tendance particulière à approuver cette réforme, et ne donnaient plus ou presque plus de pourboires. Et cependant on sait si les voyageurs ont une tendance plus que tous autres à dépenser hors de chez eux, et à distribuer largement à {ous venants des gratifications. « On ne compte pas en voyage » dit un pro-

verbe qui ne trouverait pas ici son application.

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Finalement la question est toujours restée sans

solution.

Sans avoir l'importance des corporations qui nous ont occupé jusqu’à présent : cochers, garçons de cafés, d'hôtels, ouvriers coiffeurs, il est d’autres professions, où l’usage du pourboire comme appoint au salaire est intéressant à considérer. Nous en verrons quelques-

unes sans trop nous y arrêter.

En premier lieu, le pourboire chez les domestiques attachés à une maison particulière, à une maison bourgeoise, nous paraît revêtir un caractère un peu spécial, ainsi que nous le faisions entrevoir au commencement de cette étude, lorsqu'il s’agit de la pra-

tique du « sou du franc ».

Ici le rapport entre client et employé n’existe pas, les relations sont différentes, c’est le fournisseur : l’épicier, le boucher, le marchand de comestibles, le pâtissier, qui donne un tant pour cent au chef, à la cuisinière, à la bonne à tout faire qui viennent s’approvisionner chez lui. Ce pourcentage, c’est le sou du franc, le sou par franc, qui est remis par le fournisseur. Mais cette manière de s’attirer ainsi, d’une façon indirecte, une clientèle, n’est généralement pas du goût des maîtres. En effet, ainsi que nous le disions, normalement ce sou par franc devrait sortir de la

poche du magasinier, rentrer dans ses frais généraux,

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aussi bien que la réclame qu'il pourra faire par voie d'affiche, ou insérer dans les journaux. Mais comme une semblable pratique, en se répétant journellement deviendrait bien vite onéreuse pour le boutiquier, celui-ci la fait payer indirectement par sa clientèle bourgeoise. Ou bien il majore ses prix, et s’il est honnêle il l'avoue, ou bien il fraude sur le poids et sur la qualité. Ce dernier procédé est malheureusement parfois employé. La probité commerciale et l'hygiène publique s’en ressentent également. Naturellement la domesticité ne se fait pas faute de bénéficier de cet usage, et un auteur a déclaré que les profits des domestiques avaient augmenté, entre 1853 et 1881, de 90 à 100 pour cent.

Si l’on ajoute au sou du franc, les étrennes des patrons, les pourboires, les gratifications, reçus en course, donnés par les familiers de la maison, on comprendra que les « gens de maison » trouvent un large dédommagement à cette sorte de dépendance que les autres employés leur reprochent sans cesse. Mais que ceux-ci soient rassurés : l'esprit d'initiative n’a pas disparu chez leurs compagnons de travail, et qu'ils méditent cette phrase qu’écrivait une servante naïve dans la note présentée à sa maîtresse : «un petit pain d’un sou, ci,.. deux sous » !

Chez les déménageurs il faut compter dans le gain normal les cinq francs de pourboire que donne d’ha-

bitude le client changeant de domicile.

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L'accord se traite d'ordinaire verbalement avec le chef d'entreprise : «une voiture... tant. Six hommes auxquels vous donnez, dit le patron, cinq francs de pourboire à chacun, plus un franc pour le vin.» Quelquefois ce franc sera remplacé par un litre de vin.

Cependant, comme bien l’on pense, cette coutume n’a rien d’obligatoire en soi, quoique en réalité, bien osé serait celui qui voudrait s’y soustraire. Le procédé est néanmoins tellementbien entré dans les mœurs que le juge de paix du seizième arrondissement de Paris, dans une sentence rendue le 5 décembre 1907, décidait que le pourboire des déménageurs est facultatif et qu'un patron déménageur ne peut l'imposer à ses clients au profit de ses ouvriers, « encore moins en

imposer le montant ».

Au théâtre, la générosité bien souvent forcée du particulier, trouvera encore à s'employer, sous la forme d’une obole plus ou moins large, donnée au personnel de la salle de spectacle mis en contact avec le public. A peine votre voiture, fiacre ou auto, s’est elle arrêtée devant l'édifice, qu'un gamin, un domestique, vient vous ouvrir la portière, et ce geste n’est certes pas gratuit. Votre cocher, lui aussi réglé, d’une façon royale peut-être, vous vous dirigez, en vieil habitué, vers votre place, mais voilà qu'une dame, d’un air souriant vous saisit par les épaules et vous allège prestement

de votre padessus, puis de votre canne ou de votre

Apr

parapluie. Ce petit arrêt obligatoire laisse un premier vide dans votre bourse. Ensuite vous êtes aux prises avec l’ouvreuse qui, sielle n’a pas l’aubaine de vous voir réclamer une loge, accourra au fauteuil d’orchestre, ou ailleurs, solliciter votre générosité sous la forme de la vente d'un programme dont il vous faudra au moins doubler ou tripler le prix. L’ouvreuse, prend aujourd’hui, si elle ne s'occupe pas de l’ouverture des loges, le nom de placeuse, et cette institution et les exigences de ses titulaires ont soulevé dans le public de nombreuses protestations, telles que celle-ci rapportée dans l’ « Écho de Paris » du 18 janvier 1909.

«.. J'arrive de province. C’est vous dire avec quelle ingénuité, j'ai fréquenté, ces temps derniers, les théâtres parisiens. J'en reviens outré contre les façons d'agir des personnes de couloir, notamment des pla-

ceuses.

« Voyons à quel besoin sérieux peut bien répondre leur institution. J'entends celle des placeuses. Notre société est-elle à ce point illettrée qu’elle ne sache plus lire les chiffres ?

« Nos contemporains sont-ils aveulis au point de ne plus avoir la force de chercher une place si facile à trouver ?

« Encore si ces dames placeuses mettaient leur point d'honneur à faire oublier leur inutilité! mais non! elles s’ingénient, au contraire, à exaspérer le specta-

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teur, à l’accabler de leurs exigences... ou de leurs petites vengeances.

« Sices dames placeuses veulent que l'institution dont elles tirent quelques ressources persiste, qu’elles rendent au moins leurs fonctions tolérables.

Hélas ! j'ai bien trop peu confiance en la transformation de leurs habitudes pour ne pas me ranger

parmi les partisans de leur suppression. »

Les placeuses répondirent en alléguant qu’elles ne recevaient aucune rémunération de la part de la direction du théâtre qui les employait. Elles étaient donc poussées à implorer du public leur gagne-pain quotidien.

Aussi ne saurait-on trop louer l'initiative de l’administration du théâtre Sarah-Bernhardt, qui par un geste intelligent a décidé de payer elle-même le personnel des ouvreuses et placeuses, et a prié les spectateurs de ne pas donner de pourboire aux ouvreuses qu'elle employait, et que, chose extraordinaire, elle rémunérait.

Si vous parcourez maintenant, une ville, une région, en touriste ou en simple curieux, vous serez ericore la proie des gardiens de musées, des conservateurs de monuments, de ruines, de sites pittoresques. Les guides, les cicerones vous accableront de leurs offres de service.

Dans ces circonstances le pourboire aura parfois un

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effet curieux. Il sera la clef qui vous ouvrira toutes les portes, il vous permettra d’enfreindre les consignes les plus rigoureuses. Arrivez-vous un jour où la visite de tel ou tel musée est interdite au public, ou bien même après la fermeture des portes, ne vous désespérez pas, en pensant que jamais plus peut-être vous n'aurez l'occasion de repasser dans la ville, et qu'il va falloir vous priver de la vision d’une merveille vantée dans tous les guides.

Tâchez de découvrir, le concierge, le gardien du monument, glissez-lui adroitement une pièce dans la

main, ce sera votre « Sésame ouvre-toi » de la grotte d’Alibaba.

Oui, ici, plus que partout ailleurs, le pourboire est la récompense d’une faveur individuelle, d’une infraction à la consigne. C’est un produit de l’égoisme, du moi !

On sait si les emplois de gardiens de musées ou autres, sont recherchés. Dernièrement un journal (1) publiait les deux entrefilets suivants qui nous éclaire-

ront sur les profits du métier.

« L'emploi de gardien est vacant à la Grande Chartreuse... le poste est assez lucratif. Avec le traitement fixe de soixante francs par mois et le logement, les pourboires laissés par les visiteurs de l'antique couvent constituent une prébende qui n’est pas à dédai-

(1) Écho de Paris, 1 et 8 mars 1909,

Mr: CES

gner. » — Et plus loin, sous le titre même de « pourboire. »

« La visite des caveaux du Panthéon se fait actuellement sous la conduite d’un guide ne portant d’ailleurs aucun insigne, et non sous celle d’un gardien. La visite terminée, on entend le petit discours qui suit : « Mesdames et Messieurs, la visite des caveaux est absolument gratuite ; cependant, pour les explications que je viens de vous donner, je percevrai la somme de vingt-cinq centimes par personne. la sortie de CéyCOIC,

Et chacun s'exécute sans murmurer. Quant au guide, on le retrouve ensuite, discutant avec ses associés sur les bénéfices de la journée. »

Il n'est pas jusqu’à certains emplois assez inattendus, et tous récents, qui n’aient encore à tirer profit de notre mode de rémunération. Nous voulons parler de la profession d’«éclusière », créée depuis l'an dernier, par le ministre des Travaux publics. Chargées de faire manœuvrer les vannes qui font communiquer les bassins, les canaux, les éclusières reçoivent outre un traitement fixe de 200 à 400 francs, les pourboires que veulent bien leur donner les propriétaires de yachts de plaisance ou les bateliers pressés, et augmentent ainsi largement leurs gains.

Sans vouloir nous altarder outre mesure dans l’examen des différentes professions où le ponrboire est en

usage, nous citerons pour mémoire. Les expositions

où notre obole est réclamée pour nous débarrasser de notre canne ou de notre parapluie.

Les employés de magasins de nouveautés, ont « la guelte » qui est une sorte de pourcentage accordé sur le prix des objets vendus par leur intermédiaire. C’est un stimulant à leur zèle, accordé par le patron, et qui se rapproche assez du travail aux pièces dont la suppression est demandée par les ouvriers, ainsi d’ailleurs que le marchandage «en tant que procédés découlant les uns et les autres du même principe d'exploitation outrancière » et qui d’après eux ont l'avantage de ne grever le patron que proportionnellement à ses affaires.

« N’est-il pas étrange, dira un journaliste, de voir toute une catégorie de travailleurs, astreints par un usage continu, ancien et irraisonné à recevoir leurs salaires sous forme d’aumônes, car le pourboire est une aumône déguisée. Si bien que le client peut à son gré payer largement, chichement ou ne pas payer du tout le travailleur qüûi, par l’accomplissement de sa besogne acquiert un droit incontestable à la rétribution ? »

« On peut objecter que quand nous entrons dans un hôtel ou dans un restaurant, nous acquérons le droit d’être servis. Dès que nous contractons une dette qui se traduit par une addition ou la note à payer, nous devenons libres de marquer au garçon où à la femme de chambre le contentement de leurs services ;

nous pouvons leur donner un pourboire, mais nous n’y sommes nullement obligés.

» Certes le raisonnement est fort juste. Mais au cas où il serait appliqué, il conviendrait pour que le propriétaire pût payer ses employés qu’il augmentât ses tarifs, ou qu’il diminuât ses bénéfices de la somme à consacrer au paiement de ses garçons et de ses

servantes. »

Quoi qu’il en soit, à notre liste déjà longue, nous ajouterons les employés de cercles, de mairies, d’églises, concierges, portiers, trottins, porteurs de pain, etc. Tous augmentent leur modeste salaire par l’appoint

souvent élevé et jamais à dédaigner du pourboire.

Cette somme, en apparence insignifiante, prélevée sur la bourse du particulier, et qui, remarquons-le, a une tendance à rémunérer plutôt les services rendus à la personne même qu’à l’accomplissement d’ouvrages à proprement parler.matériels, a une importance considérable dans le mouvement économique

et financier de la nation. | D’après le Signal, le mouvement d'argent que représenteraient les pourboires en France serait annuellement de 500 millions !

Pour Paris seulement on arriverait à une somme journalière de 280.000 francs, soit 9.400.000 francs par mois, soit encore 100.800.000 francs par an.

SA, 17e

Ces sommes se répartiraient entre les classes suivantes :

Garçons de cafés, cochers, garçons d'hôtels et de restaurants, ouvreuses, portefaix, concierges et divers.

La moyenne pour Paris, sur une population de 3.300.000 habitants, y compris le mouvement des étrangers, serait donc de 7 centimes et demi par personne et par jour.

En province, la moyenne, sur 34 millions d’habitants, serait de 3 centimes par personne et par jour, soit 372.300.000 francs par an.

Naturellement, nous ne saurions aucunement nous porter garant de l’authenticité d’une pareille statistique. En cette matière si élastique et revêtant des formes si diverses, qui pourrait se flatter de connaître exactement la somme qui sort de la poche de ce contribuable d’un nouveau genre qu'est le client.

Enfin, quelle que soit l'importance de la somme ainsi déboursée, quelle conclusion tirerons-nous de cette immixtion du pourboire dans la vie économique du pays.

Nous déclarerons-nous pour ou contre la suppression de cette institution ?

Évidemment notre opinion variera, suivant le point de vue auquel nous nous placerons. Le piéton traversant une rue trouvera la circulation des voitures bien dangereuse ; à son tour, en voiture, il sera impatienté

par la lenteur des simples mortels allant à pied. Il en

est un peu de même pour le sujet qui nous occupe.

En tant que bourgeois, nous sommes tous partisans de la suppression absolue et définitive du pourboire. Surtout nous ne voulons plus être forcés, en quelque sorte, de donner une gratification. Ce que nous voulons, c’est l'abolition de cette obligation de tous les instants. Ce que nous considérons comme une simple facullé de notre part, comme la traduction de notre bon vouloir, de notre libre arbitre, ne doit pas dégénérer en imposition. Nous prétendons nous réserver le droit de récompenser tel ou tel garçon, tel ou tel serviteur, parce qu’il est particulièrement attentionné à notre égard, particulièrement agréable, et parce que tel est notre bon plaisir.

De plus, si nous versons notre obole dans le tronc du garçon de café ou du garçon coiffeur, notre intention est de récompenser ceux-ci et non leur patron. Nous nous opposerons à ce que celui-ci vienne prendre sa part, car tel n'a pas été notre but.

En définitive, nous désirons être libres d'agir à notre guise. Nous voulons que le pourboire soit facultatifet qu’il ne soit pas considéré comme un salaire, mais comme un superflu, une récompense.

Cette petite révolution dans nos mœurs sera toutefois bien difficile.

Partisans de la suppression du pourboire, en quel-

que sorte obligatoire et appoint escompté du salaire, nous marcherons la main dans la main, avec les employés, les ouvriers. Eux aussi veulent l'abolition de cette vieille coutume, qu'ils considèrent d’abord comme attentatoire à leur dignité, à leur relèvement social. Ensuite ils déclarent que toute peine mérite salaire, et que ce salaire ne doit pas être facultatif, soumis au bon vouloir, non de leurs patrons, mais des clients, et ne doit pas revêtir la forme d’une aumône. Ils s'opposent aussi de toutes leurs forces à ce que l'employeur vienne partager avec eux le produit de la somme qui leur est destinée. Les ouvriers veulent ainsi la suppression du pourboire, mais sans que leur rémunération effective soit diminuée en aucune sorte. Ils veulent que leur salaire soit réglé par le patron lui-même et par aucun autre. Nous avons d’ailleurs pu, en passant en revue différentes professions, nous rendre compte des desiderata exprimés. Reste le patron, le tiers intéressé, et qui ne devrait pas l’être en bonne justice, car son rôle serait de rester étranger à l’action qui se déroule entre son employé et le client. Il pourrait s’écrier cependant : « c’est grâce à moi, à mon nom, à la situation qu'il a dans ma maison, que mon ouvrier profite des faveurs de mes clients ! n’y ai-je pas aussi droit en partie. Tout au moins ne puis-je pas contrôler mes subordonnés, afin que ceux-ci n'importunent pas ma clientèle et ne la

détournent de chez moi, »

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Néanmoins, le patron serait peut-être bien partisan de la suppression du pourboire, mais il ne peut s’y résoudre car il n’y trouverait pas son compte. D'abord les employés n’ayant plus leur appoint au salaire, il devrait augmenter leur traitement. Or, souvent le pourboire double celui-ci, sil ne le remplace pas. Ensuite le patron, voyant ses frais généraux augmenter, serait obligé de hausser ses tarifs ; or, le spectre de la concurrence est là, pour le rappeler à la réalité des lois économiques de l'offre et de la demande. Ses clients le fuiront, s’adresseront ailleurs. Il serait donc nécessaire, pour parer à cette éventualité, qu’une entente générale entre les patrons se conclut.

En définitive, le patron est partisan du statu quo. Il n’ose pas envisager un bouleversement de ses habitudes. Les ligues contre le pourboire, qui se créent et disparaissent de temps à autre, ne l’'émeuvent guère. Il connaît trop bien les faiblesses du cœur humain et les besoins de la clientèle.

En un mot, la question de la suppression du pourboire reste toujours en suspens, malgré les différentes solutions qui ont été proposées, malgré les différents essais tentés et la réussite partielle de certains d’entre eux. Ce mode de rémunération ne semble donc pas voué à une fin prochaine et la générosité du public sera mise longtemps encore à contribution.

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