MANIÈRE DE PEINDRE
eut jamais, entre ces deux moments de son talent, une différence aussi grande que celle qui marqua le passage de la manière du Pérugin à la peinture telle que Raphaël, après son maître, en fixa par son génie le caractère et la portée. Nous n’avons point remarqué, quant à nous, cette sécheresse reprochée par quelques artistes, et en particulier par le peintre anglais Reynolds, aux premières productions du Poussin. Sans doute, pendant la durée d’une vie aussi occupée et aussi longue, l’exécution dut devenir pour lui plus sûre, plus facile et plus simple ; mais ces qualités précieuses ne furent que le développement de ce qui était déjà, et s’il y a progrès, il n’y a guère lieu d’admettre deux manières suffisamment diverses pour mériter ce titre. On reconnaîtra donc seulement que la pensée du Poussin, mûrie avec le temps, a modifié sa manière de peindre, et que ses tableaux les plus médités sont en même temps ceux dont l’exécution est la plus ferme et la plus liée dans toutes ses parties.
Le Poussin réfléchissait beaucoup à son sujet avant de prendre ses pinceaux. On a conservé de lui sur des compositions, même d’un ordre secondaire, des esquisses qui font passer par les phases successives de sa conception. Une fois la composition arrêtée, il ébauchait nettement, comme il l’écrit àM. de Chantelou, à l’occasion du Sacrement de l'Extrême-onction', laissait sécher ensuite et ne se mettait à finir que quand celte opération était terminée.
1 Lettres, H mai loti.
On croit néanmoins qu’il a peint souvent au premier coup. 11 n’en consacrait pas moins le temps nécessaire pour obtenir la perfection qu’il désirait, et ne cédait à aucune précipitation qui eût pu compromettre son œuvre. « 11 me semble, dit-il, que j’ai fait beaucoup quand j’ai terminé une tête en un jour, pourvu qu’elle fasse son effet1 Il. » Des toiles inachevées donnent la certitude de ce procédé ; nous tenons ce renseignement d’artistes qui ont vu ces toiles.
Rien ne frappe dans ses tableaux en ce qui concernela pratique; tout est cequ’ildoit être, ni plus ni moins; le spectateur ne se sent ni séduit par la facilité entraînante du pinceau5, ni distrait par l’effort laborieux de la brosse. L’exécution du Poussin est sévère sans affectation , consciencieuse comme sa pensée, expérimentée et libre; elle se cache en quelque sorte pour ne laisser place qu’à l’expression totale, à l’effet de l’ensemble, elle est discrète comme nous avons pu déjà l’affirmer de sa couleur.
1 Lettres, 20 août 1635.
* Ses premiers lallcaux portent l’empreinte d'une facilité qu’il modifia plus tard et qu’il avait acquise en peignant à la détrempe. — Voir, pour les moyens qu’il employait, le passage de lîellori, note S. — Cet écrivain dit encore que le Poussin eût été un grand statuaire s’il eût su tailler le marbre. Il le vit plusieurs fois travailler dans les ateliers de sculpture et y faire en terre des modèles grands comme nature, qui furent depuis exécutés en marbre.
Il en donne pour exemple les Termes destinés au surintendant bouquet et qui sont maintenant dans les jardins de Versailles; il les regarde comme du nombre des meilleures statues modernes qui sont en France. Voir ci-dessus, p. 212.
Conclusion. — Philosophie de la peinture. — Le Poussin comparé aux autres maîtres. — École du Poussin.
Philosophie île la peinture. — Le Poussin comparé aux autres maîtres. — Tous les peintres n’ont pas eu la même idée de l’objet de la peinture, et ces idées diverses ont constitué pour chacun d’eux le tonds philosophique de l’art tel qu’ils l’ontcultivé. Raphaël voulut atteindre un but moins restreint que le but que se proposait le Pérugin ; il ouvrit à la peinture un champ plus large, y renferma une diversité plus grande. Michel-Ange dédaigna les expressions douces et tendres, leur préféra l’accent terrible des grandes conceptions, et ne vit dans la fresque qu’un auxiliaire de l’architecture, qu’un moyen de décorations toujours grandes, quelquefois même gigantesques. Rubens a brillé par la vie et la couleur, il a cherché à étonner, à charmer les regards plus qu’à exciter et à satisfaire la pensée. Les autres maitres que nous pourrions citer se sont proposé dans leurs œuvres un but analogue aux facultés qu’ils trouvaient à cultiver en eux.
3oi
Le Poussin estavant toutle peintre delà réllexion; tout sujet une fois choisi devenait pour lui l’objet d’une étude attentive, longue quand il le fallait, autour de laquelle il groupait tous les renseignements, toutes les observations, toutes les ressources que l’art comporte. 11 voulut toujours que l’ensemble et le résultat de son œuvre exprimassent la totalité vivante et harmonieuse du sujet, sans jamais consentir à y substituer la séduction des épisodes ou l’éclat des accessoires. Nous croyons pouvoir le dire avec assurance, aucun peintre n’a eu de son art une idée plus haute et plus juste.
Quand nous faisons intervenir ici l’idée de philosophie, c’est surtout le Poussin qui nous paraît mériter par son caractère que nous l’appliquions à sa manière de concevoir l’art. On dirait avec moins de propriété la philosophie de la peinture lorsqu’il serait question de Michel-Ange, de Raphaël et de Rubens. 4.a grâce et l’élégance du second, la fougue et l’éclat des deux autres arrêtent les regards du spectateur à la surface de la toile, et ne sollicitent pas sa pensée de pénétrer plus avant. 11 n’en est pas de même du Poussin. Qu’on lise clairement son idée, qu’on la soupçonne seulement, ou qu’on la perçoive d’une manière imparfaite, quelque chose dans ses compositions avertit qu’il faut s’arrêter et réfléchir. De sorte que, s’il nous faut définir, dans sa qualité fondamentale, le génie de ce grand artiste, nous le placerons au sein même du principe le plus élevé de la composition, et nous proclamerons son