‹ Le PoussinChapitre 105 sur 155 · PHILOSOPHIE DE LA PEINTURE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DE LA PEINTURE

œuvre l’expression la plus immédiate de la philosophie de la peinture.

Toute autre comparaison du Poussin et des grands noms qui partagent avec lui la gloire de l’art qu’il a cultivé, serait difficile parce qu’elle ne présenterait pas assez de points de contact. Leur but n’est pas le même, et la grandeur de leurs qualités exclusives n’admet que peu de rapprochements avec la méditation savante et la vérité réfléchie de ses compositions. Sa place est grande, mais elle est grande surtout aux yeux de la critique sérieuse, et non préoccupée de systèmes, qui, sans s’arrêter aux séductions de quelques qualités brillantes, va droit au fond des choses, et demande à la peinture qu’elle soit comme la parole, comme la musique, comme l’architecture, etc, l’expression de l’homme dans ce qu’il a d’éternel et de divin.

École du Poussin. — Le Poussin n’a jamais ouvert d’école à ceux qui se livraient à l’étude de la peinture. Il paraît même que la facilité de le voir dans son intimité futtou jours réservée à un petit nombre; quelques jeunes peintres purent seuls recevoir ses conseils de tous les jours. Ses véritables élèves furent les deux Dughet, ses beaux-frères, Jean qui devint graveur, et Gaspard, qui, sous le nom du Guaspre, a laissé à la postérité des paysages dignes des exemples et des conseils du Poussin. Le silence dont il aimait à entourer ses méditations et sa vie explique les entraves qui se mettaient d’clles-mèmes à l’empressement de ses contemporains, sans

3bb DEUXIÈME PARTIE.

altérer l’idée que nous devons conserver de la bienveillance de son caractère. Il renonça néanmoins à cette réserve en laveur de Lebrun, de Pierre Letellier, allié à sa l'amille, de Jean-Baptiste Champagne, etc., d’Antoine Bouzonnet, neveu de Stella par sa sœur, et qui prit plus tard le nom de son oncle. Antoine, après la mort de Stella en 1657, alla passer cinq ans à Rome à commencer de l’année suivante. 11 y fut reçu par le Poussin avec l’affection que celui-ci portait à son oncle; sa maison lui fut toujours ouverte, et le grand peintre témoigna le désir que Bouzonnet se logeât près de lui. Une autre sœur de Stella, en se félicitant de cette faveur pour son neveu, fait dans un mémoire particulier la réflexion que le Poussin l’accordait rarement. « Bouzonnet, dit l’historiographe de l’Académie de peinture, ménagea son temps avec prudence, et l’employa à se former à l’art du dessin et à se remplir l’imagination de toutes les belles idées que lui pouvaient inspirer la vue de tant de belles choses, et les excellents co7iscils de M. Poussin 1 . »

Il suit de là que, lorsque l’on emploie l’expression d’école du Poussin, ou que l’on considère ce grand artiste comme le chef de l’école française, on fait avant tout allusion à l’influence exercée sur les contemporains et sur la postérité par ses conseils, par ses exemples, par les traditions qu’il a laissées. Poussin peut sans doute être classé parmi les pein-

1 Mémoires tuedils, p. 425 et 424, t. Ie'.

ÉCOLE nu POUSSIN.

très de l’école romaine, puisque ses études les plus importantes, puisque les trente-cinq dernières années de sa vie ont eu cette ville pour théâtre, puisque lui-même ne dissimule pas qu’il se rattache à Raphaël. Mais en même temps qu’il appartient à l’école romaine, il apporte dans l’art sa personnalité propre et son génie français. C’est cette alliance qui devint le caractère de ses compositions, et forma le point de départ de ce que l’on peut véritablement appeler son école. D’un autre côté, à la même époque un mouvement facile à justifier entraîne les peintres français dans la capitale des beaux-arts, et trouvant là un compatriote qui leur offre, dans sa haute supériorité, l’union du caractère national, qu’aucun d’eux ne peut vouloir abdiquer, avec les résultats de l’étude réfléchie de la peinture italienne, ils se groupent autour de cette source féconde, et en détournent à leur profit les eaux salutaires. C’est ainsi que le Poussin est en réalité le chef de l’école française; examinons cette impulsion à son origine, et suivons-en la trace aussi loin qu’il nous sera donné de le faire.

Philippe de Champagne fut le premier sur lequel s’exerça l’inlluence du Poussin, à un âge il est vrai où cette influence ne pouvait ressemblera l’autorité d’un maître, mais seulement à l’ascendant du mérite reconnu d’un condisciple; ce fut pendant qu’ils travaillaient ensemble au palais de Luxembourg. Ils se quittèrent bientôt et ne durent se revoir que pendant le voyage du Poussin à Paris en 1641. 11 y

avait des rapports entre leurs inspirations et leurs caractères; on ne suit pas néanmoins dans les tableaux du Champagne la trace bien visible de l’influence de son compagnon. A Rome, pendant son premier séjour, le Poussin reçut d’utiles leçons de du Quesnoy et les lui rendit en précieux conseils; mais ce fut Jacques Stella qui profita le plus de sa société. Ce peintre, qui copiait avec une fidélité toute particulière les œuvres des maîtres qu’il trouvait à Rome, reçut du Poussin une impression si vive, qu’il a composé des tableaux que l’on confond facilement avec ceux du peintre des Ândelys.

Lesueur, par le calme de sa peinture, par le sentiment pieux que respirent ses compositions, par la pureté de son dessin, par sa modeste exécution, se rapproche évidemment du Poussin ; il dut connaître plusieurs de ses tableaux, et put étudier sa manière. Leur génie avait beaucoup de points communs, mais nous devons croire que la nature, plus que l’imitation volontaire, donna à leurs tableaux une sorte de parenté. Lesueur, né en 1617, ne visita point Rome et ne put voir le Poussin que pendant les deux ans qu’il passa à Paris. Eurent-ils des relations à cette époque, et quelles furent-elles?.. C’est ce qu’il est impossible d’établir sur des documents précis'.

Mais l’influence du Poussin sur la génération de peintres qui s’élevait alors s’exerça surtout après son retour à Rome. Nous avons vu, dans les cha-

1 Voir ci-après la note T sur Lesueur.

école nu roussiN.

pitres précédents, quelles furent ses liaisons avec Ch. Lebrun, P. Mignard, Cl*. Errard, Séb. Bourdon,. J. Nocret; nous devons ajouter à ces noms ceux de Loir, J.-Bap. de Champagne, neveu de Philippe, Antoine Bouzonnet Stella, Jean Lemaire et probablement aussi Louis Boulogne. Ces relations sont certaines sans néanmoins qu’on en connaisse les détails. Mais rien ne prouve mieux l’estime que ces artistes firent de celui qu’ils considéraient comme leur maître, et la vénération qu'il conservèrent pour lui, que les fréquents hommages rendus à sa mémoire par l’Académie de peinture. Dans les analyses dont nous avons déjà parlé, lorsque les membres les plus recommandables de l’Académie ouvraient sur des tableaux de maître ces intéressantes conférences, soit pour s’éclairer eux-mêmes, soit pour instruire les élèves, s’ils choisirent souvent des compositions du Poussin, ce ne sont pas celles auxquelles ils accordent le moins d’éloges, ou desquelles ils prétendent retirer le moins de prolit. Ils ne se bornaient pas d'ailleurs à une stérile justice; l’exemple vivant de ces œuvres encore nouvelles servait à les diriger. Un œil, même médiocrement exercé, reconnaîtra sans peine l'inspiration, les habitudes, les sentiments du Poussin dans plus d’un tableau de Lebrun, dans ceux de Sébastien Bourdon, dans quelques-uns même de Mignard : ces artistes et d’autres encore qu’il serait trop long de nommer lui rapportent avec empressement la meilleure partie de leurs succès.

Ce n’est pas là sans doute ce cortège de cinquante peintres, tuttivalenti e buont, comme dit Vasari, qui accompagnaient partout Raphaël, et faisaient un frappant contraste avec la solitude de Michel-Ange. Le faste, sous quelque forme qu’il se présentât, ne séduisit jamais le Poussin; jamais il ne fut en harmonie avec la modestie de ses désirs, et avec son culte de l’art, plus pour l’art lui-même que pour la fortune qu’il procure. Les jeunes peintres qui se groupaient autour de lui à Rome n’y cherchaient ni les restes échappés à une riche clientèle, ni les utiles reflets d’une glorieuse influence ; l’art et les conseils qui pouvaient le leur faire mieux comprendre et mieux pratiquer, étaient le seul attrait qui retenait ceux dont nous avons indiqué les noms. Cet empressement vers le Poussin s’affaiblit à mesure que ces artistes rentrèrent en France pour payer à leur patrie le tribut de leurs talents, et aussi à mesure que la santé du maître lui ordonna de plus grandes précautions, lui fit désirer une vie plus calme.

De cette réunion d’artistes qui se trouvèrent à Rome à peu près à la même époque, attentifs à recueillir jusqu’aux moindres observations du Poussin, Mignard mourut le dernier en 1 G95, ayant voué toute sa vie à sa mémoire le sentiment de la vénération la plus sincère.

Les peintres qui succédèrent en France à celte génération y avaient trouvé, et conservèrent quelque temps encore la tradition qu’elle avait fondée. Les principes de composition du Poussin, l’attention

donnée par lui à l’expression des figures, la fidèle observation des costumes et des mœurs, l’étude consciencieuse du dessin se maintinrent avec le respect dû au souvenir de ses leçons. Ils s’obscurcirent en même temps que le goût s’altéra et que la peinture sérieuse fit place aux portraits, aux anecdotes galantes, aux bergeries, aux fêtes princières; lorsque la séduisante facilité de Vanloo fit oublier la sévérité du dessin sous le charme de la grâce et de la couleur. Nous n’avons pas besoin d’ajouter qu’à l’époque où Boucher devint premier peintre dir roi, il ne pouvait plus être question du Poussin.

Heureusement cette voie fut abandonnée à son tour. Lorsque les dernières années du dix-huitième siècle virent la réforme, introduite par David dans la peinture, rappeler, non sans quelque roideur sans doute, mais avec une portée supérieure, la science rigoureuse du dessin et la pureté de l’antique, le souvenir du Poussin se réveilla : plusieurs écrivains consacrèrent leur plume à retracer son histoire et celle de ses chefs-d’œuvre ', des projets de monuments furent proposés en son honneur; ils ne devaient recevoir d’exécution qu’un demi-siècle plus tard*.

David plaçait le Poussin au-dessus de tous les autres peintres, et il est facile de voir dans beaucoup de ses tableaux, qu'avec moins de souplesse et de vie, il est vrai, il en cherchait la savante et expres-

1 Gault de Saint-Germain, Nicolas Guihal, etc.

! Page 277 et note O.

sive ordonnance'. Le Poussin fut très-admiré à cette époque; plusieurs tableaux et beaucoup de dessins prouvent que les élèves de Rome en étaient fortement préoccupés. La Cananéenne de Drouais est un témoignage de ce que nous avançons. Aujourd’hui encore la dimension des ligures dans les tableaux destinés à concourir pour les grands prix, la nature des programmes, la manière dont ils sont rédigés, la création même d’un prix pour le paysage historique, semblent une infiltration de l’esprit du Poussin dans les habitudes de l’Académie.

Nous avons retracé, dans les pages qui précèdent, les traits les plus remarquables du caractère et des œuvres du Poussin. Il résulte de ce rapprochement qu’un lien étroit rattache l’œuvre au peintre et le peintre à l’homme. Cette harmonie entre l’état habituel de la pensée créatrice et ses nombreuses productions ne se rencontre nulle part à un plus haut degré. L’inspiration qui le dirigea constamment dans la pratique de la peinture ne fut jamais pour lui le résultat d’une volonté passagère, ou de la nécessité de satisfaire à telle ou telle commande, de remplir tel ou tel engagement. Elle fut l’homme tout entier, elle constitua sa vie, et demeura en lui comme la nourriture de son âme, comme la conscience habituelle des sentiments qui l’animaient. Rare exemple dans l’histoire des arts, et qui a, parmi nous, réalisé l’idéal du peintre.

1 Voir ci-après la note U.

ÉCOt.E DU POUSSIN.

Dominé par ses habitudes de méditation, le Poussin n’ouvrit donc point d’école, et n’aida les jeunes artistes que par le conseil et l’exemple. De là quelque chose de mystérieux dans son talent, quelque chose qui, par sa profondeur et sa portée, appelle l’attention et ne se laisse saisir que par une étude persévérante et bien dirigée. Quoique ses tableaux présentent au premier aspect le cachet du maître, tous les spectateurs n’en pénètrent pas au même degré le sens profond; c’est pour tous un éveil ou un avertissement, mais un petit nombre seulement sait en profiter. Comme ces écrivains dont le style clair, mais substantiel, satisfait les intelligences ordinaires, tout en laissant aux esprits d’élite un sol fécond à fouiller ; ainsi les compositions du Poussin, après une première impression éprouvée par tous , tiennent en réserve des richesses que savent atteindre seulement les appréciateurs éclairés. Le Poussin a tout subordonné à l'effet total et définitif; au contraire de beaucoup d’autres peintres qui mettent surtout en relief les qualités par lesquelles ils se distinguent, il s’est effacé lui-même, pour que le tableau parût plus que le peintre. De là, nous devons considérer comme nécessaire pour le juger, une certaine délicatesse d’appréciation que ne comportent pas toujours les préjugés d’école, et le triomphe passager d’un système ou d’une manière De là les phases diverses de l’influence du Poussin, grande toutes les fois que l’école française a suivi sa voie tradition-

nelle , obscurcie quand le goût s’est altéré, et que les pensées communes, la fausse élégance, l’afféterie et le dessin tourmenté ont séduit les esprits, renaissante lorsque la sévérité et la grandeur sont rentrées dans le domaine des arts.

On ne peut donc trop recommander l’étude de ce grand artiste : les peintres ne sauraient, sans en obtenir les plus précieux résultats, pénétrer le sens de ses compositions, et méditer les règles qu’il s’imposait dans la manière de les étudier, de les disposer. Aussi nous appliquerons volontiers, en finissant, à ceux qui sont parvenus à l’apprécier comme il convient par une étude attentive, les paroles par lesquelles Quinlilien félicitait les jeunes orateurs qui savaient se plaire à l’éloquence de Cicéron; nous dirons: « Que le peintre parvenu à éprouver un vif plaisir dans l’étude des tableaux du Poussin, montre par cela seul qu’il a fait de grands progrès dans son art1. »

1 file se pro/ecisse sciât cui Cicero valdè placebit (Quint, liv. xci. Itoileau a dit dans un bon vers qui, néanmoins, ne vaut pas celte prose latine : C’est avoir profité que de savoir s'y plaire (Art poétique, liv. III, vers 308). Voir note V.

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