DOMINIQUIN
rable tableau de la Communion de saint Jérôme, qui avait excité la jalousie d’Augustin Carrache, tirée par le peintre français de l’obscurité où elle avait été reléguée par l’envie ou le malheur, devint, dit-on , pour lui l’occasion d’une sorte de leçon , dans laquelle il en démontra les hautes qualités. L’observation que nous avons faite plus haut trouve encore ici sa place; car les historiens rapportent, et il est facile de le vérifier, que, dans cette composition, le Dominiquin suivit scrupuleusement le précepte de son maître Annibal qui n’admettait pas plus de douze figures dans une composition.
Quelque opinion que l’on se fasse de cette anecdote qui pourrait bien n’être qu’une version de la précédente, dans laquelle la Communion de saint Jérôme aurait remplacé la Flagellation de saml André, le jugement favorable du Poussin sur le saint Jérôme n’est pas douteux ; on sait qu’il le mettait sur la même ligne que la Transfiguration de Raphaël \
A la suite de cette rencontre, le Poussin avait fréquenté l’atelier du Dominiquin dans lequel il peignait d’après le nu. Après que celui-ci, chargé de peindre la chapelle royale de Saint-Janvier, fut parti pour Naples, où la mort l’enleva bientôt victime des persécutions de l’Espagnolet et de Lanfranc, il suivit celui d’Andrea Sacchi, où posait alors le caporal Leone, renommé pour l’expression qu’il donnait aux attitudes qu’on lui faisait prendre.
1 Maivasia, Felsina pittrice, t. II, Vie du Dominiquin. Noie B.
I'MiMlfeRE PARTIE.
On voit, par les faits que nous venons de rapporter, qu’au milieu de ses infatigables travaux, l’obscurité qui couvrait d’abord le nom du Poussin commençait à se dissiper, et que ses jugements et ses avis prenaient chaque jour une plus grande autorité.
Ce fut dans cette situation nouvelle que le cardinal Barberini, à son retour, trouva notre artiste qu’il n’avait point oublié, et auquel il donna une preuve de son souvenir et de sa protection en recevant de ses mains deux tableaux, l’un représentant la Mort Je Germunicus, l’autre la Prise de Jérusalem. Ces tableaux avaient été commandés par le cardinal, le choix des sujets abandonné au Poussin. Il préféra pour son Germanicus le moment où ce prince, victime de la politique jalouse de Tibère, adresse à ses amis le discours que Tacite nous a conservé, et dans lequel il rejette sur la trahison de Pison et de Plancine la catastrophe qui l’arrache prématurément à la vie *. Quant à l’autre, le cardinal en fit cadeau à une personne considérable, et pria le peintre de traiter de nouveau le même sujet. Cette seconde composition, que Bellori estime supérieure à la première, retraçait le sac de Jérusalem, ses habitants massacrés et captifs, sous les yeux de Titus triomphant. Ce fut, dit-on, une des plus belles œuvres du Poussin, une de
1 Nunc, scetere l’isonis et Plancimc interceptus, ultimes prcces pectoribns vcslris relinquo. (Annal, liv. II, cliap. lxxi.)
SAC DK JERUSALEM.
celles où il se distingua le plus par les fortes expressions. 11 y représenta l’empereur victorieux, et à ses pieds la nation juive, réduite à l’état déplorable qui lui avait été annoncé par les prophètes. On y voyait le temple saccagé par les soldats, et emportés par eux le chandelier aux sept branches, les vases d’or et les autres ornements sacrés Le cardinal se priva encore de ce tableau pour le donner en présent au prince d’Eschenberg , ambassadeur de l’Empereur auprès du pape Urbain VIII. On doit regarder ces trois toiles comme les premières de celles qui composent l’œuvre du Poussin; il était alors âgé de trente-quatre ans.
Depuis son arrivée en Italie, il continuait à s’habiller à la française, et rien jusque-là ne l’avait fait repentir de cette fidélité aux habitudes de sa patrie. Quelques difficultés survinrent vers ce temps entre la cour de Rome et la couronne de France. Les familiers de l’ambassadeur de Louis XIII, domestiques ou attachés de la légation , usaient avec peu de mesure, à ce qu’il parait, des privilèges qui appartenaient à leur maître. L’irritation des deux cours se reproduisait d’ailleurs jusque dans les rapports journaliers des agents de la France et d’une partie de la population romaine. Pour y porter remède, on avait levé dans Rome quelques compagnies de gens armés destinés à réprimer la turbulence des étrangers; aussi, quand ils se rencon-
1 Féiibien, t. IV.
traient, naissait-il entre ces gardes et les Français des luttes funestes. Un jour, près des quatre fontaines, passait le Poussin avec deux de ses compatriotes, regagnant sa maison , le portefeuille sous le bras. Ils furent rencontrés par quelques soldats qui, tirant leurs épées, fondirent sur eux et menacèrent leur vie. A peine ses deux compagnons eurent-ils vu cette attaque inattendue , qu’ils s’y dérobèrent par une fuite rapide, et laissèrent le Poussin seul en face du danger. Celui-ci, s’escrimant de son mieux avec son carton, cherchait à parer les attaques de ces furieux, et peu s’en fallut qu’il ne reçût un coup d’épée entre l’index et le doigt du milieu de la main droite. Heureusement l’arme se détourna du côté du plat, sans quoi un grand malheur fut arrivé au Poussin et à la peinture. Le meilleur parti qu’il eût à prendre et qu’il prit en effet, fut de fuir et de pousser des cris ; mais il ne savait comment se débsfrrasser de l’un des soldats qui s’était attaché «à lui, et menaçait sa vie de plus près. Il se hâta donc , en l’absence d’autres armes, de se défendre avec des pierres, et le premier coup qu’il porta fut assez heureusement dirigé pour ôter à son ennemi l’envie de le poursuivre davantage. Profitant de cette circonstance, il put hâter sa fuite, et se mettre en sûreté. Il résolut dès lors de s’habiller à l’italienne, et ne quitta plus le costume du pays qu’il habitait
1 Passeri.