LA MANNE
touché, le respect et la révérence qu’il a pour son législateur, avec un mélange de femmes, d’enfants et d’hommes, d’âges et de tempéraments différents, choses, comme je crois, qui ne déplairont pas à ceux qui les sauront bien lire 1 . »
Deux ans après la mort du Poussin, en 1667, l'Académie de peinture donna une attention particulière à cet important ouvrage, et Félibien s’est chargé de rédiger les conclusions de cet examen approfondi, et les raisons sur lesquelles elles s’appuyaient. Le choix du site , l’heureux mélange d’arbres et de rochers, la fidélité avec laquelle est reproduite la nature aride et desséchée du désert, ouvrent cette analyse à laquelle on ne peut guère reprocher qu’un peu trop d’étendue. Les principaux groupes, ceux surtout qui occupent, sur le devant, les deux coins du tableau, sont appréciés ensuite, soit dans leur composition particulière, soit dans la manière dont ils sont mis en rapport. Des groupes accessoires, tels que celui des deux jeunes gens qui se disputent la manne tombée à terre, fortement caractérisés dans la pensée du tableau, occupent une partie de l’espace intermédiaire, laissant néanmoins au milieu la place nécessaire aux figures réunies de Moïse et d’Aaron; au fond, sur le penchant des montagnes, des feux allumés, des tentes, des hommes dispersés ça et là, annoncent la présence d’un peuple et le camp d’Israël. La
1 Félibien, t. IV.
disposition générale de la lumière est encore un sujet d’éloges raisonnés de la part du rapporteur. 11 fait remarquer que c’est avec raison que l’heure du matin a été choisie, parce qu’elle motive des vapeurs intermédiaires qui éloignent les uns des autres les plans successifs, et donnent plus d’étendue au lieu de la scène; il distingue la lumière en plusieurs sortes, selon son plus ou moins d’intensité, et montre avec quel art en a été ménagée la savante dégradation. Les emprunts si habilement faits à l’antique par le Poussin sont à leur tour l’objet de remarques intéressantes. On y voit avec quel jugement sûr et quel habile artifice il sut plier à son sujet les exemples fournis par le groupe du Laocoon, par la Niobé, l’Antinoüs, le Sénèque de la villa Borghèse, la Diane d’F.phèse, l’un des Lutteurs du palais Médicis, etc., et quelles ressources l’artiste peut trouver dans l’étude approfondie des chefs-d’œuvre de la statuaire grecque. La perfection du dessin et surtout les expressions si exactes en même temps qu’heureusement contrastées des figures, y sont relevées avec la plus consciencieuse admiration *.
Peut-être serait-on tenté de reprocher à cette analyse d’avoir sondé, avec un excès de subtilité, les intentions du Poussin, et creusé sa pensée plus profondément et surtout autrement qu’il ne l’a fait
1 On trouvera cette dissertation in extenso, dans le tome IV des Entretiens sur les vies et les ouvrages des peintres, par Félibien.