‹ Le PoussinChapitre 17 sur 155 · M. DE NOYERS · texte numérisé non relu

M. DE NOYERS

du surintendant font connaître son ardent désir du succès. « Mais quoi I dit-il dans l’une, oublierons-nous tout à fait la vertu? ne parlerons-nous plus de M. le Poussin et du sculpteur qui devait venir avec lui1?

Mais quelques égards que M. de Noyers lui témoignât dans ses lettres, quelques avantages dont il lui fît entrevoir la perspective, Poussin avait bien de la peine à se décider à quitter Rome; en même temps il n’osait guère refuser d’acquiescer aux désirs de son roi et du ministre qui lui témoignait une si boute estime. Il s’en était déjà expliqué avec M. de Chantelou, par une lettre en date du 15 janvier 1638, dans les termes suivants :

« Pour la résolution que monseigneur de Noyers désire savoir de moi, il ne faut point s’imaginer que je n’aie été en grandissime doute de ce que je devois répondre : car, après avoir demeuré l’espace de quinze ans entiers en ce pays-ci, assez heureusement, mêmement m’y étant marié, en l’espérance d’y mourir, j’avais conclu en moimême de suivre le dire italien : Chi sla bene non si muove. Mais après avoir reçu une seconde lettre de M. Lemaire, à la lin de laquelle il y a une jointe de votre main, qui dit: Je me suis trouvé d la clôture de celte lettre, de laquelle j’ai donné uneparlie de la matière, etc., qui a servi à m’é-

1 Lettres inédites.

Ci PREMIÈRE PARTIE.

branler, mêmement à me résoudre de prendre le parti que l’on m’offre, principalement pour ce que j’aurai par delà meilleure commodité de vous servir, Monsieur, vous à qui je serai toute ma vie étroitement obligé »

Cette résolution si péniblement prise, si chancelante encore, se trouve de nouveau défaillante dans le post-scriptum de cette lettre, où notre peintre semble demander grâce du sacrifice qu’on exige de lui.

« Monsieur, continue-t-il, je vous supplie, s’il se présentait la moindre difficulté en l’accomplissement de notre affaire, delà laisser aller à qui la désire plus que moi; car, à la fin, tout autant peux-je servir ici le roi , monseigneur le cardinal , monseigneur de Noyers et vous, comme de là aussi bien. Ce qui me fait promettre est en grande partie pour montrer que je suis obéissant. Mais cependant je mettrai ma vie et ma santé en compromis, pour la grande difficulté qu’il y a à voyager maintenant, outre que je suis mal sain; mais enfin je remettrai tout entre les mains de Dieu et entre les vôtres : j’attends votre réponse 1 2. »

Ces irrésolutions du Poussin furent enfin fixées par une lettre de M. de Noyers du 1 4 janvier, et une de Louis XIII du 18 du même mois 1639. Il ne crut pas pouvoir balancer davantage. D’ailleurs

1 Lettres du Poussin, 15 janvier 1638.

* Lettres du Poussin, ibid.

J. ET G. DUGI1ET.

M. de Chantelou *, arrivé à Rome en 1640, accompagné de M. de Chambray, son frère, pour y recueillir des monuments de l’art, l'emmena avec lui à son retour, vers la fin de cette même année. Nous verrons dans le chapitre suivant quelles furent les circonstances de son séjour en France de 1641 à 1643, et quels événements lui rouvrirent le chemin de Rome et l’y arrêtèrent définitivement.

Pendant les dix années écoulées depuis son mariage, le Poussin ne s’était pas borné à faire des tableaux. Ayant trouvé d’heureuses dispositions pour la peinture dans les deux Dughet, Jean et Gaspard, ses beaux-frères, il les avait cultivées avec soin , et le succès ayant couronné ses efforts, ceux-ci s’étaient distingués chacun selon son aptitude. Gaspard s’était livré à la peinture du

1 M. de Chantelou a joué un rôle trop important dans la vie du Poussin, pour que nous ne lui consacrions pas ici une note. Paul Fréarl de Chantelou, sieur de Chantelou, l’un des trois frères amis du Poussin et son plus zélé protecteur, était conseiller et maître d’hôtel ordinaire du Roi, et devint secrétaire de M. de Noyers pendant que celui-ci occupa la place de surintendant des bâtiments. Après avoir été environ deux ans secrétaire du duc d’Enghien, depuis grand Condé, il finit par être intendant de la maison, domaines et finances de Monsieur, frère du Roi, et gouverneur du château du Loir. Ses longs rapports avec le Poussin, son amitié pour lui, son admiration pour son talent seront exposés dans cette histoire. — Jean Fréart de Chantelou, conseiller du Roi, ou Cbantelou l’aîné, ne figure ici que pour un tableau du baptême de saint Jean qu’il demanda au Poussin. — Roland Fréart de Chantelou, sieur et abbé de Chambray, est connu par des ouvrages sur les arts qui le mirent en rapport plus étroit avec notre peintre, et motivèrent l’échange de quelques lettres.

paysage, et c’est lui que les amis des arts connaissent sous le nom du Gouaspre. Né à Rome en ICI 3, il avait dix-neuf ans de moins que le Poussin. Ses goûts pour la chasse et la campagne, ainsi que les conseils de son maître, lui firent adopter le genre du paysage, auquel il sut néanmoins mêler des figures d’une certaine dimension qu’il touchait avec adresse *. Ses sites sont en général bien choisis et bien composés, et la facilité de son pinceau ajoute encore à la grâce qu’il savait leur donner. On dit que sa manière avait été d’abord un peu sèche, et qu’il la perfectionna dans l’étude des ouvrages de Claude Lorrain; et en effet, il dut le connaître, celui-ci ayant vécu jusqu’en 1682. Gaspard Dughet rappelle beaucoup la manière dont le Poussin traitait le paysage; il a néanmoins son caractère propre; il est moins épique, moins réfléchi, et se rapproche plus de la nature; il est même probable que la plupart de ses paysages sont la reproduction des sites qui le frappèrent aux environs de Rome. Il mourut dans cette ville en 1675, dix ans juste après le Poussin.

Jean Dughet, plus jeune d’un an que son frère, étudia aussi la peinture, aidé des leçons et des conseils du Poussin. Soit qu’il y réussit moins bien, soit qu’il se sentît plus de dispositions pour la gravure, il s’adonna avec ardeur à cette der-

* Plusieurs, néanmoins, sont de la main du Poussin ou de

quelques autres peintres.

J. ET G. DUGHET.

nière et y fit de rapides progrès. II n’a guère gravé que des tableaux de son beau-frère, entre autres la première suite des Sept Sacrements, le Jugement de Salomon, la Naissance de Bacchus et le Mont Par nasse. Il est probable qu’il fut forcé de restreindre beaucoup ses travaux, ayant été, en 1G43, attaqué d’une maladie des yeux et menacé de perdre la vue.

La manière dont le Poussin parle dans ses lettres de cet accident 1 , prouve l’intérêt qu’il portait à ces deux membres de la famille de sa femme. Plus tard, longtemps après le retour de France, Gaspard eut besoin d’être excusé par lui auprès de M. de Chantelou , dans une circonstance qui autorise à croire qu’il était plus habile paysagiste qu’intrépide citoyen.

A l’occasion de l’insulte faite au duc de Créqui, ambassadeur de France, par la garde corse, sous le pontificat d’Alexandre VII en 1663, Louis XIV avait demandé d’éclatantes réparations, et, sur les hésitations de la cour de Rome, ce prince avait réuni une armée sur la frontière d’Italie. Il parait que la valeur romaine ne fut pas en ce moment assez grande pour ne pas laisser une large place aux illusions de la peur. Le Gouaspre, qui n’était pas des plus braves, se croyait déjà en butte aux mauvais traitements des Français, et, à l’insu du PousBin, il avait écrit en France aux amis de

1 Lettres, 23 septembre 1043.

celui-ci pour implorer leur protection. C’est à ces craintes chimériques que le Poussin fait plaisamment allusion dans la partie que nous allons citer de sa lettre du 1er avril 1G63 à M. de Chantelou.

« Une chose me fâche seulement et di-

minue en partie ma joie, qui est la peine que vous avez prise d’employer la faveur de M. Colbert , que vous devez réserver pour les occasions urgentes à la réquisition de mon fou de beau-frère, qui, s’imaginant qu’ayant dessus sa porte les armes du Roi, il serait à couvert de tout danger, posé qu’il arrive du désordre en cette ville par notre nation, sans que jamais il m’en ait communiqué une seule parole, étant sa coutume de faire toutes choses assez témérairement et sans conseil; il m’a confié d’avoir écrit comme pour lui de cette sauvegarde à un sien ami le sieur Vinot. Je ne sais comment cela est allé jusqu’à vous; j’en suis innocent. Je vous supplie d’excuser l’ignorance de ce pauvre garçon insensé de la peur que lui et beaucoup d’autres ont des armes françaises, que si elles venaient à paraître ici près, on trouverait plusieurs morts sans blessures. Je vous remercie avec toute dévotion, et vous demande encore la durée de votre amitié ‘. »

Cette anticipation faite pour ne revenir que plus

' Ltltres du Poussin.

tard sur l’histoire ultérieure de la famille du Poussin, nous continuons notre récit. Celui des deux frères que le Poussin emmena en France avec lui fut Jean Dughet1; Gaspard resta à Rome auprès de sa sœur.

1 Passeri cite Jean comme ayant accompagné son beau-frère. Il en donne pour raison qu’il ne pouvait se passer de la présence du Poussin, qui.de son côté, trouvait beaucoup de soulagement dans les soins qu'il en recevait. Peut-être est-ce Jean, et non Gaspard, aux craintes duquel il est fait allusion dans la lettre précédente? Nous ne trouvons à ce sujet rien de précis.

Le Poussin en France. — Arrivée — Louis XIII. — La Cène. — Saiul- Fançois-Xavier. — La galerio du Louvro. — Difficultés. — Départ pour Rome.

Janvier 1641 à la fin de 1643.

Nicolas Poussin avait quarante-sept ans, et les infirmités se faisaient déjà sentir, lorsqu’il fut appelé à l’honneur envié par ses rivaux d’être un des peintres ordinaires de Louis XIII. La lettre du Roi est conçue en termes glorieux pour l'artiste, et les explications données par M. de Noyers dans celle qui l’accompagnait, font connaître les conditions auxquelles il était appelé en France. Ces conditions étaient : trois mille francs pour les frais de son voyage d’Italie à Paris, trois mille francs d’appointements par an, et un logement au Louvre ou à Fontainebleau; mais il est important de remarquer que le Poussin ne s’engageait que pour cinq ans, et qu’il était convenu qu’il ne peindrait, selon son désir, ni voûtes ni plafonds. Il est facile de juger, d’après la première condition imposée par l’artiste lui-même, qu’il nourrissait, même avant d’avoir quitté l'Italie, le désir d’y retourner un jour. Une autre condition que le roi mettait à sa faveur devait, plus encore, déplaire à ce génie indépen-

dant qui cédait, en quelque sorte malgré lui, à l’appel de son prince et de sa patrie. C’est celle que M. de Noyers, dans sa lettre, exprime de la manière suivante : « Il reste à vous dire une seule condition, qui est que vous ne peindrez pour personne que par ma permission ; car je vous fais venir pour le Roi, et non pour les particuliers. Ce que je ne vous dis pas pour vous exclure de les servir, mais j’entends que ce ne soit que par mon ordre1. »

Le consentement du Poussin avait été donné à l’avance, et la lettre officielle de Louis XIII venait à la suite d’une négociation dans laquelle nous avons vu qu’on s’était assuré des dispositions du peintre. Si nous en croyons une lettre de celui-ci à Al. de Chantelou, secrétaire du surintendant de Noyers, il s’était décidé dès le mois de janvier 1 639 à accepter les offres réitérées qui lui étaient faites. Cependant il ne partit pas immédiatement, et remit son voyage à l’automne suivant. Il donne comme la seule raison de ce retard les tableaux qu’il avait à terminer pour satisfaire à des promesses qui l’engageaient envers plusieurs personnes considérables, entre autres M. de Chant telou lui-même, pour lequel il peignait alors le tableau de la Manno.

Deux choses embarrassaient le Poussin sur le

1 Lettres, Rucil, M janvier 1630. Voir après la vie du Poussin, pour la lellrc du Roi et le brevet de sa nomination, les Rotes C rl l>.

point d’accomplir le voyage auquel il s’était résigné : le désir d’offrir ce tableau à M. de Chantelou comme témoignage de reconnaissance, tout en restant persuadé que les convenances ne permettaient pas qu’il osât faire un cadeau à un de ses protecteurs, et l’incertitude où il était si le prix de ses ouvrages lui serait payé indépendamment des trois mille francs qui représentaient ses appointements. Une lettre, où il consulte sur ces deux points le peintre Lemaire, respire une simplicité, un désintéressement, un sentiment des convenances, une mesure en toutes choses qui donnent la meilleure opinion de son éducation et de son caractère1.

Ces faveurs, encore que peu appréciées par lui, puisqu’il n’abandonnait qu’à regret le séjour de Rome, rendaient néanmoins nécessaire un remerciement; mais ce remerciement ne pouvait s’adresser directement au Roi. Louis XIV n’avait pas encore succédé à son père; il n’avait pas encore ouvert un commerce plus rapproché de la couronne à la poésie, à l’art, à la littérature et à la science. Le trône de Louis XIII, que ne devait jamais éclairer une gloire égale à celle que l'avenir réservait à son fils, était cependant trop haut placé pour que la parole reconnaissante d’un artiste ne se perdit pas en s’y élevant. Poussin témoigna sa gratitude à un bienfaiteur plus abordable. Une lettre de Rome, en date du 20 février 1039, ex-

1 C'est celle du 19 février 1659.

prime au surintendant les sentiments reconnaissants et respectueux du peintre. Cette lettre n’est point écrite au courant de la plume, on y sent le travail et l’effort, et c’est précisément par là qu’elle mérite notre attention. 11 est facile d’y voir que le Poussin n’était point étranger à la culture littéraire dé son temps, et que ce génie si simple, si vrai, si naturel dans l’art qu’il cultivait, et qu’il méditait plus profondément chaque jour, n’échappait pas au goût pompeux de ses contemporains, lorsqu’il prenait la plume dans une occasion solennelle.

Mais toutes ces expressions de reconnaissance n’adoucissaient pas le chagrin que lui causait un départ qu’il n’était plus possible de diflérer. Le Poussin, à l’instant de s’éloigner de Rome, tournait vers elle ses regards attristés; l’avenir lui paraissait sombre, tandis qu’au contraire il eût dû lui sourire. Prêt à quitter les lieux où il avait si souvent promené sa méditation solitaire, il se sentait le cœur serré, il croyait voir ses inspirations lui échapper, avec les monuments, avec le ciel, la ville, le peuple, avec la retraite où il pouvait marquer à chacune d’elles sa place et son origine. Aussi s’en exprime-t-il d’une manière touchante dans sa lettre à M. Lemaire1, du 17 août 1 639.

1 Jean Lemaire, peintre d’histoire, né en 1597; il se lia avec le Poussin pendant le long séjour qu'il fit en Italie. Mort à Gaillon en 1659. 11 avait été peintre du roi, et en cette qualité logé aux Tuileries.

l’K&MlfcllE PARTIE.

« Vous me sollicitez de partir cet automne sans y manquer. Je vous assure que le retarder ici davantage ne me tourneroit pas à contre, comme l'on dit ici, parce que j’ai renoncé à toutes mes pratiques : et même, depuis que je me résolus de partir jusqu’à maintenant, j’ai eu l’esprit fort peu en repos, mais au contraire quasi perpétuellement agité, pensant tous les jours à mille choses, lesquelles, pour le nouveau changement, me pourroient entrevenir. Ne vous émerveillez point de ce que je vous écris, car j’ai estime d’avoir fait une grande folie d’avoir donné ma parole et de m’être obligé, dans une indisposition telle qu’est la mienne, et en un temps où j’aurois plus besoin de repos que de nouvelles fatigues, de laisser et abandonner la paix et la douceur de ma petite maison pour des choses imaginaires, lesquelles me succéderont peut-être tout au rebours. Toutes ces choses m’ont passé et me passent tous les jours dans l’entendement, avec un million d’autres plus poignantes ; et néanmoins je conclus toujours d’une manière, c’est à savoir que je me partirai, et que j’irai à la première commodité, et suis en même état que si on vouloit me fendre par la moitié et me séparer en deux. Il est vrai que j’ai grande volonté de mettre en effet ma promesse ; mais, d’un autre côté, je me trouve retenu et empêché de certains malheurs qui semblent proprement me vouloir empêcher d’accomplir pion dessein. Mon misérable mal de carnosité n’est point guéri, et j’ai peur qu’il ne faille retom-

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